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Chronique Livre :
LA BAIE DES TRÉPASSÉS de Jacques Mazeau

Chronique Livre : LA BAIE DES TRÉPASSÉS de Jacques Mazeau sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Sous une pluie battante, col relevé, tête baissée, le commandant Malville descend vers la plage de la baie des Trépassés, proche de la pointe du Raz. Bel endroit pour un assassinat – par beau temps, du moins. Dire qu’il aurait pu y emmener Julie en week-end. Mais Julie l’a plaqué. C’est d’ailleurs pour ça qu’il a demandé sa mutation à Quimper.

Les hommes de la police technique et scientifique lui désignent un cadavre. Nue, sur le dos, jambes légèrement écartées, l’inconnue repose sur une couverture. Le visage boursouflé, les yeux bandés par une culotte, des ecchymoses et des éraflures sur tout le corps. Étranglée avec un filin, genre corde de piano. Enfin, détail incongru, ce tatouage sur son pubis épilé : un cœur ailé.

Crime de psychopathe ? Obscure vengeance ? L’enquête s’annonce délicate. Elle va mener Malville et Aude, sa collègue stagiaire, à s’intéresser aux musiciens des Vielles Folles, un groupe de rock breton, à des trafiquants de vidéos porno et au milieu des ligneurs, ces pêcheurs de bar qui risquent leur vie dans le raz de Sein…


L’extrait

« Un vent de mer charrie une cavalerie de nuages grisâtres et des seaux d’eau. Poignées de mains, présentations, puis il découvre le corps, sous la tente montée à la hâte et retenue par deux policiers pour l’empêcher de s’envoler.
Il salue le légiste et un technicien de la police scientifique qui s’affairaient autour.
Nue, sur le dos, les jambes légèrement écartées, l’inconnue repose sur une couverture. C’est indécent et sinistre, mais c’est habituel.
Le visage boursouflé, les yeux bandés par une culotte féminine, sans doute la sienne, des ecchymoses et des éraflures sur l’ensemble du corps. Enfin, détail incongru, presque choquant, le tatouage sur son pubis épilé : un cœur avec deux ailes.
Un tableau désespérant, avec en bruit de fond le vrombissement du vent et de la pluie qui pétarade sur la toile de tente.
Que de la chair ! Son âme l’a quittée, pense Malville avant de questionner les blouses blanches qui recouvrent enfin le cadavre.
Leurs réponses sont lapidaires. Ballotée par les vagues sur le sable comme elle l’a été, difficile d’émettre un avis formel. Une seule certitude, le mode opératoire. Elle a été étranglée avec un filin, genre corde de piano ou de guitare. D’où l’entaille profonde à la gorge. Il y a aussi des marques de doigts. L’assassinat s’est peut-être déroulé en deux temps. Comment est-elle arrivée là ? À quand remonte le crime ? Ils l’ignorent. Il faudra attendre l’autopsie pour en savoir davantage. Le cadavre va être transféré à l’Institut médico-légal de Brest.
Elle a été trouvée vers 16 heures par un couple de retraités du coin qui promenaient leur chien. L’homme a eu la présence d’esprit de photographier le cadavre malmené par les vagues avant de le tirer sur la plage et d’appeler la police. Choquée, sa femme a été hospitalisée. Avant de partir, il a envoyé le cliché sur le mobile du médecin, qui le montre à Malville. C’est sinistre, un corps échoué sur une plage, songe-t-il. Incongru. Insignifiant, au fond. Violent.
Nauséeux, Malville ressort de la tente. Avec ce déluge, tout le monde est impatient de repartir et de se mettre au sec. » (p. 11-12)


L’avis de Quatre Sans Quatre

La baie des Trépassés, magnifique panorama du Finistère, ne doit pas son nom au hasard ou à une quelconque légende, divers courants marins s’ingénient à y déposer les corps jetés en mer, même si ceux-ci sont tombés loin de cette superbe plage. Voilà sans doute comment s’est échoué là le cadavre de Louise Le Guen, institutrice à Plogoff, mère d’un petit garçon, mariée à Johan, guitariste d’un groupe de rock breton, les Vieilles Folles. Le commandant Malville, arrivé depuis peu en Bretagne, suite à une rupture douloureuse dont il peine à se remettre, est chargé du dossier, il sera secondé par une jeune stagiaire, Aude Miller.

Malville reste perplexe devant la mise en scène effectuée sur la dépouille de Louise, celle-ci semble n’exister que pour orienter les enquêteurs sur la piste d’un criminel sexuel, elle lui paraît artificielle. Les deux policiers vont donc interroger un par un les proches de l’institutrice, à commencer par son mari Johan, puis les membres du groupe, ses collègues et, plus ils avancent dans les dépositions, plus ils découvrent de contradictions dans les déclarations et de personnalités différentes de la victime. Louise Le Guen semble avoir multiplié les liaisons, dans et en dehors de la petite bande, délaissant son fils. Les témoignages se succèdent mais ne se recoupent pas, Malville et Aude se heurtent à un mur de dissimulations, voire de mensonges, il y en a tant qu’il est bien difficile de les identifier.

La piste du crime provoqué par la jalousie paraît évidente, Louise a couché avec tous les membres du groupe, et fréquenté le milieu des ligneurs, ces marins qui risquent leurs vies chaque jour afin de pêcher du bar de ligne dans les eaux dangereuses du raz de Sein. L’enquête va donc se passer en grande partie à mettre le doigt sur les rares vérités et les faits indubitables. Malville et Miller, logés à l’hôtel de la Baie, se rapprochent peu à peu, le flic taciturne, enfermé dans le souvenir de Julie, son amour enfui, va peu à peu se laisser séduire par la jeune stagiaire, ce qui n’aidera pas forcément dans la résolution de l’énigme…

Entre les errements sentimentaux des deux policiers, les fausses pistes dressées avec soin, la myriade de liaisons cachées ou étalées au grand jour, les vieilles haines locales et les intérêts financiers parfois contradictoires entre les protagonistes, Jacques Mazeau trimballe son lecteur d’un bout à l’autre de la lande bretonne, à la poursuite de la véritable personnalité de Louise et de l’emploi du temps de sa dernière journée. La liberté sexuelle semble totale dans la petite bande, le mobile de la jalousie tient mal la route, et le pressentiment de la mise en scène, ressenti par Malville le premier jour, se confirme, reste à savoir qui a pu imaginer ce sinistre spectacle.

Une bonne enquête que l’on suit pas à pas, des policiers, torturés par leurs propres vies affectives et leurs passés, jetés dans une affaire complexe dans laquelle tous les protagonistes se tiennent par une accumulation de secrets, ce polar à l’intrigue tentaculaire est bien agréable à lire. Sans révolutionner le genre, la psychologie des personnages est bien présente, les interactions entre eux sont riches en surprises et l’enquête fourmille de rebondissements et révélations spectaculaires.

Un polar iodé, fouettés par les embruns de la mer d’Iroise, rock, sexe, haine et intérêts financiers, une victime bien énigmatique pour deux flics mal dans leurs peaux…


Notice bio

Jacques Mazeau est l’auteur de plus de vingt romans, parmi lesquels le best-seller La Ferme d’en bas, suivi de La Dénonciation et de Le Retour de Jean (L’Archipel, 2010), à noter également la tétralogie La Ferme de l’enfer (L’Archipel, 2008 à 2013). La Baie des Trépassés est son premier roman à suspense.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous sont évoqués : Eric Clapton et Keith Richards.

Carlos Santana - Oye Como Va

Mark Knopfler - What It Is

Jacques Brel – La Ville s’endormait

The Rolling Stones – Sympathy for the Devil


LA BAIE DES TRÉPASSÉS – Jacques Mazeau – L’Archipel – 421 p. février 2020

photo : Baie des Trépassés - Fafner pour Wikipédia

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