Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LA BLANCHE CARAÏBE de Maurice Attia

Chronique Livre : LA BLANCHE CARAÏBE de Maurice Attia sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

En 76, Paco a renoncé à sa carrière de flic, il est devenu chroniqueur judiciaire et critique cinéma au journal Le Provençal. Irène, elle, poursuit avec succès son activité de modiste.

C'est un coup de fil de son ex-coéquipier qui va bousculer cette vie tranquille. Un véritable appel au secours que Paco ne peut ignorer. En effet, huit ans auparavant, après leur avoir sauvé la vie, Khoupi avait dû fuir précipitamment aux Antilles avec sa compagne Eva… Aujourd’hui, il a sombré dans l’alcool et semble au cœur d’une sale affaire mêlant univers néocolonial, corruption, magouilles immobilières et trafics en tous genres.

Tous les ingrédients sont là : notables assassinés, meurtres inexpliqués, hommes de l’ombre, réseaux, femmes ambitieuses… Le tout à grand renfort de rhum, de drogue, de sexe et de quelques sorcelleries…

Alors qu'une éruption volcanique gronde et menace de purifier l’île aux abois, Paco et Irène réussiront-ils à tirer Khoupi de cet enfer ?


L'extrait

« En réalité, tout le monde trafiquait à des degrés divers. Les insulaires avaient développé une vraie économie parallèle. À commencer par le rhum. Insidieusement Eva nous avait entraînés à multiplier les transgressions. « Comme tout le monde », disait-elle en riant. Nous achetions le rhum à la citerne. Comme tout le monde et « au noir », sans mauvais jeu de mots. Par jerrican de vingt litres. Quatre fois moins cher qu’en bouteille au lolo du coin. Notre premier achat de contrebande avait été l’occasion de visiter la distillerie en compagnie de Danièle. Un voyage dans le temps. Le XIXe siècle industriel. Toutes les machines étaient d’origine. La balance à canne était le clou du spectacle : une plateforme métallique sur laquelle montaient les boeufs et la charrette chargée de la canne, la pesée, puis la décharge, une nouvelle pesée à vide, une soustraction et le tour était joué.
Plus surprenante encore était la demeure du maître qui, désormais, n’était utilisée que comme bureaux administratifs. L’ancêtre de Raf avait commandé à un peintre sans grand talent des tableaux peints directement sur les murs blancs avec cadres dorés en trompe l’oeil. On y voyait le grand-oncle et sa jeune épouse, aux proportions incertaines en tenue d’apparat, figés comme des mannequins de cire, puis la mère et son bébé, et enfin un tableau de famille avec le fils d’une dizaine d’années. En haut de l’escalier, le portrait d’une adolescente chabine très belle. « Le grand amour de l’oncle, nous avait confié Danièle. Morte en couche avec son bébé. Il ne s’en est jamais remis. Pas de portrait de l’oncle Sébastien. Pas d’autre femme et pas de descendants. C’est grâce à cette tragédie que Raphaël a hérité. » Aujourd’hui, je comprenais le deuil impossible de l’oncle... » (p.19-20)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Soleil, cocotiers, sable chaud, pas mal du tout comme paysage, mais ce n’est pas le paradis, c’est le moins qu’on puisse dire, quand vient se greffer sur ce décor de rêve les trafics lucratifs et les rapaces qui les organisent. La blanche Caraïbe, c’est une histoire d’amitié, de fidélité, de crimes, de désirs fous, de perversion et d’exotisme crapuleux. La loyauté d’un homme envers son ami à qui il doit la vie, sauf qu’après une séparation de huit ans, les choses ne sont plus les mêmes, les gens non plus. Le temps est passé dessus, les aléas, les merdes quotidiennes, l’usure et la picole, et le Khoupi que vient secourir Paco n’a plus rien à voir avec le type qui lui a sauvé la peau des années auparavant. Sans compter également ce volcan qui risque à tout instant de balayer maisons et habitants de la surface de l'île, une épée de Damoclès grondante et fumante rappelant la précarité de l'existence.

Il est seul, ressemble plus à un clodo ivrogne qu’au flic fringant qu’il a été. Paco a laissé femme et enfant en métropole pour venir en aide à son ex coéquipier, il en sait pas dans quoi il a mis les pieds. Il n’est plus flic, lui non plus, devenu modeste chroniqueur judiciaire, il travaille dans un journal et s’est éloigné de cette vie de danger. Le roman nous plonge tout de suite dans l’ambiance glauque qui va continuellement le baigner. Changeant sans cesse de narrateur, il a un côté “cubiste” de la littérature, dévoilant les différents points de vue sans que l’observateur/lecteur change de place. Les chapitres sont bien balisés, on ne se perd pas dans ce récit, au contraire, on peut se projeter tour à tour dans les divers protagonistes, multiplier les expériences face à une même situation en bénéficiant des regards des différents personnages.

L’action se passe en France, une France à l’autre bout du monde, et les divergences sont sensibles dès que Khoupi ou Paco posent le pieds sur l’île. Tous les repères sautent avec le dépaysement, il faut réapprendre les codes et les coutumes, le colonialisme n’est pas encore mort, il en subsiste de vastes séquelles, racisme, pouvoir quasi autocratique. Tout change et pas seulement le climat. Les flics locaux ne travaillent pas de la même façon, il y a des usages locaux à ne pas transgresser, des croyances, des habitudes qui font que Paco, et Khoupi avant lui, sont un peu paumés et perdent du temps à comprendre les fonctionnements mystérieux du système.

Le scénario est particulièrement sombre, la société insulaire est une sorte de machine à broyer d’une efficacité redoutable qui avale ceux qui ne sont pas du cru et tentent de piger ce qui se trame derrière disparitions de personnages éminents et de meurtres d’hommes de main, vite classés dans la colonne “accidents regrettables”. L’île est petite finalement, tout le monde se connaît. Les héros sont confrontés à un nombre considérable de protagonistes locaux, un panel assez large de la population, ce qui permet à Maurice Attia de nous offrir une visite très complète des bas-fonds de la Guadeloupe de la fin des années soixante-dix. Paco et Khoupi débarquent comme des chiens dans un jeu de quille au milieu de trafics anciens et d’arrangements locaux que leurs questions dérangent.

Par la même occasion, l’auteur explore les zones les plus noires de l’âme humaine et le psychanalyste derrière l’écrivain se dévoile par la précision des mécanismes décrits et leurs enchaînements. Il n’y a pas de second couteau, tous les protagonistes sont traités à la même enseigne, des portraits fouillés, minutieux, exposés sous leurs différents angles. Aucun n’est figé, ils peuvent évoluer, se modifier au gré des circonstances et des événements sans pour autant perdre leur identité, bref, ils sont humains et vivants, loin des stéréotypes figés trop souvent servis dans les polars.

Si parfois la poésie et le surréalisme affleurent dans la trame de l’histoire, c’est bien, comme d’habitude, dans le sillage du fric qu’il faudra chercher la solution, les solutions, à la succession d’affaires criminelles qui se déroulent. La rapacité, la passion, le désir, la perversion, le sexe comme exutoire. Aller plus loin, toujours un peu plus loin dans les pratiques mais jamais assez loin pour ne plus voir la misère sentimentale que cache les mises en scène de luxure triste. Les moteurs ? Avidité de fric et de pouvoir, deux versants d’une même médaille pour les magouilleurs locaux, déchéance physique et sociale pour Khoupi qui n’a pas compris dans quel guêpier il se jetait en venant sur cette île, en faisant confiance un peu trop rapidement. Paco va devoir reprendre le fil de la vie de son ami sur l’île pour comprendre les rouages de la machination.

Un excellent polar, des personnages attachants, vivants, imprévisibles, une intrigue palpitante dans une décor idéal pour les vacances !


Notice bio

Maurice Attia est né en 1949 à Alger dans la Casbah où son père est alors cordonnier. Il va à l’école primaire dans le quartier essentiellement européen de Bab El-Oued. L’enfant joue au foot dans les ruelles quand ont lieu les fusillades avec l’armée française en mars 1962. Sa famille, comme tant d’autres à ce moment-là, décide de s’exiler à Marseille. L’adolescent grandit dans cette ville d’accueil, y fait des études de médecine, devient psychiatre et plus tard psychanalyste. Maurice Attia est l’auteur de plusieurs romans noirs dont une trilogie – Alger la Noire, Pointe Rouge et Paris Blues – parue chez Actes Sud qui relate les aventures policières et politiques de Paco Martinez entre 1962 et 1970. Des romans noirs où l'auteur s'attache à décrire les maux des petites gens et les dérives politiques, tout d’abord dans une Algérie déchirée, puis dans cette ville de Marseille qu'il connaît bien et enfin à Paris, à la Fac de Vincennes, alors expérimentale et en ébullition permanente. Maurice Attia apporte au genre policier un regard original, inspiré de sa double activité de cinéaste et de psychanalyste. Il reprend, aujourd’hui, chez Jigal, Paco, son personnage, libéré « des obligations policières » pour une nouvelle série d’enquêtes, une nouvelle trilogie qui débute en 1976 et se terminera en 1981


La musique du livre

Leonard Cohen – Suzanne

Éric Dolphy – Out There

Gwo Ka - Pointe a Pitre

King Crimson - In The Court Of The Crimson King

Billie Holiday - Don't Explain

Julien Clerc - Le Coeur Volcan


LA BLANCHE CARAÏBE – Maurice Attia – Éditions Jigal Polar – 270 p. mai 2017

Chronique Livre : LA CHANCE DU PERDANT de Christophe Guillaumot Chronique Livre : PUNK FRICTION de Jess Kaan Chronique Livre : ENTRE DEUX MONDES d'Olivier Norek