Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LA CHAMBRE D'AMI de James Lasdun

Chronique Livre : LA CHAMBRE D'AMI de James Lasdun sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Imaginez un cadre de rêve : une luxueuse résidence d’été au milieu des montagnes.
Placez-y un trio de personnages troubles : Charlie, un riche banquier new-yorkais, sa femme Chloe et Matthew, le cousin de Charlie, un cuisinier dont l’existence part un peu à la dérive.

Une fois les trois installés, observez tranquillement tout ce que ces personnages ayant un passé commun et une foule de non-dits dans les poches, regardez-les peu à peu se révéler sans en avoir l'air, s'agiter en secret en conservant une apparence parfaitement détendue...


L'extrait

« Elle se leva, passant une chemise sur son maillot de bain et remontant ses lunettes de soleil sur ses cheveux foncés, qu'elle avait lâchement noués au sommet de sa tête : des mèches folles retombaient sur son visage.
Un visage très expressif, constamment en mouvement. Ses grands yeux noirs semblaient enregistrer les nuances de sentiment les plus éphémères avec finesse et subtilité, tout en reflétant uen chaleureuse gaité.
« Je suis vraiment désolée pour hier soir, dit-elle en venant vers lui, sa chemise blanche accrochant le miroitement de la piscine.
- Oh, il n'y a pas de quoi. C'était de ma faute, de toute façon », hasarda-t-il, prenant soudain conscience qu'il avait oublié de demander à Charlie quelle excuse ce dernier avait inventée pour expliquer son retour à New York.
Ils s'embrassèrent sur la joue, et il sentit à nouveau les effluves de son parfum, notes douces amères qui faisaient naître en lui une émotion si vive qu'il en remarquait à peine les nuances olfactives. » (p.27)


L'avis de Quatre Sans Quatre

James Lasdun nous convie à des vacances idylliques, luxe, calme et volupté, piscine et plaisir de la table grâce à Matthew, cuisinier de haut niveau, qui régale ses hôtes en manière de remerciements pour l'hospitalité généreusement offerte. Charlie, ex banquier, monte un nouveau projet, Chloe, son épouse, navigue entre la piscine et ses cours de zumba et de yoga. Aucune ride ne trouble apparemment le lac tranquille qu'est l'existence dans cette villa cossue. Même les quelques survivants crasseux de l'époque hippie jouant du tambour aux alentours ne parviennent pas à gâcher l'ambiance.

Rien à raconter d'autre que le farniente et le plaisir ? Oh qui si, mais derrière le voile pudique des apparences, sans presque un mot plus haut que l'autre. Une intrigue qui se noue en tapinois, marche à pas de loup, avant de s'imposer implacablement. Les personnages ne bougent pratiquement pas, tout au plus Matthew renifle plus que les autres que le parfum des lieux n'est pas aussi voluptueux qu'il y paraît. Des relents d'adultère flottent sous les airs détendus, des fragrances de trahison et de drame se mêlent au parfait ordonnancement de ces vacances de rêve. Le cuisinier est très attiré par Chloe, depuis très longtemps, mais elle a épousé son cousin Charlie et est devenue ainsi inaccessible. Il n'empêche, la jeune femme le trouble et c'est la persistance de son regard sur elle qui va le conduire à percevoir l'inconduite de celle-ci.

Charlie est un financier contrit, il n'assume pas la crise des subprimes, qu'il a pourtant contribué à son niveau à répandre sur le monde, réinvente l'histoire, s'y donne un rôle presque de lanceur d'alerte qu'il n'a jamais joué réellement. Occupy Wall Street, c'est sa référence, sa façon de se dédouaner, il soutient le mouvement, enfin l'ex mouvement, évidemment, il l'a toujours dit... enfin presque. Il se lance dans le social, parle micro-crédit, financement de projets de pauvres, glose sur le sérieux des femmes, celles que, sans doute, sa précédente compagnie contraignaient à des emplois sous-qualifiés et sous-payés. Il multiplie les réunions à New York, s'absente, laisse Matthew et Chloe seuls à la maison.

Chloe sort, va de cours en cours, emploie ses vacances à s'occuper d'elle, douce et gentille, elle est l'attention même et, sans encourager Matthew à la séduire, parle volontiers avec lui. Le cuisinier, par hasard, surprend les mensonges cachés derrière cette vie en apparence limpide. Le drame va, à partir de là, se mettre peu à peu en place, les rouages de la machine à broyer les destins se met en route inexorablement, toujours dans cette ambiance apparemment sereine.

Le narrateur, Matthew, cousin-cuisinier-amoureux, est un personnage ambigu. Très difficile à cerner, il se présente comme un témoin extérieur aux difficultés que traversent le couple, semble tout faire pour arranger discrètement les choses, toujours à deux doigts de révéler la vérité à Charlie, mais se trouve perpétuellement une raison de ne pas le faire, sans pour autant cesser son espionnage de Chloe. Il tente le plus possible de se faire passer pour un observateur alors qu'il sera du début à la fin presque le seul acteur réellement conscient du drame. Bref, le cuisinier essaie de faire gober à ses hôtes, de façon certes raffinée, qu'il est victime des circonstances qu'ils provoquent.

La chambre d'ami, c'est une photo en couleur, gai et ensoleillée, où de subtils détails se modifient imperceptiblement, pixel par pixel, des nuances de bleu ciel qui s'assombrissent lentement. La nourriture tient une place importante, Matthew fait les courses, traque le petit fournisseur bio ou la ferme vendant du « vrai », ces expéditions lui permettant de suivre Chloe à la trace. D'invité, il se comporte de plus en plus comme un simple employé du couple, les relations se distendent, les tensions s'avivent.

L'auteur distille habilement le suspense et les informations tout au long du roman pour laisser exploser le dénouement à l'ultime phrase du roman, un bouquet de feu d'artifice, comme celui qui avait lieu lors du soir du meurtre. Le meurtre, oui, oui, car il y a assassinat, s'insère presque logiquement dans la trame, tel un élément du décor, et modifie si peu l'ambiance qu'on se demande parfois s'il a bien eu lieu. afire semblant de rien, c'est la base de ce récit. Ces trois personnages sont tout en faux-semblants, en non-dits, en tromperie. Vis-à-vis des deux autres, mais également d'eux-mêmes. Ils jouent et se jouent la comédie du bonheur, se chamaillent pour de fausses raisons, se réconcilient tout aussi mensongèrement. Référence à Chabrol, évidemment, pour la bouffe et l'atmosphère cynique et faussement amicale. Une fois entré dans ce livre, ces vacances merveilleuse, impossible de ne pas aller au bout pour voir l'envers du décor, la brutalité des sentiments et le jeu des dissimulations qui truffent ses pages.

Un excellent roman noir, très actuel, un hipster mal dans sa peau, une femme délaissée, un cousin pauvre et l'éternelle valse des sentiments. Une écriture précise, lente comme un été au bord de l'eau, chirurgicale lorsqu'elle tranche dans le vif. Une histoire cinématographique, on pense à La piscine, et tenant son lecteur en haleine jusqu'à l'ultime paragraphe.


Notice biographie

James Lasdun, poète, romancier et nouvelliste, est né à Londres en 1958 et vit aux États-Unis. Après L’Homme licorne (2004) et Sept Mensonges (2007), tous deux publiés aux éditions Gallimard, La Chambre d’ami est son troisième roman.


La musique du livre

Claude Debussy – Sonate au clair de lune - Gieseking

Plan B - ill Manors

Grateful Dead - Truckin'

Beth Gibbons - Mysteries

Hey Joe – Jimi Hendrix


LA CHAMBRE D'AMI – James Lasdun – Sonatine éditions – 247 p. mars 2017
Traduit de l'anglais par Claude et Jean Demanuelli

Chronique Livre : RETOUR À DUNCAN'S CREEK de Nicolas Zeimet Chronique Livre : INDOMPTABLE de Vladimir Hernandez Annonce : PEACE AND DEATH de Patrick Cargnelutti