Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA CHASSE AUX ÂMES de Sophie Blandinières

Chronique Livre : LA CHASSE AUX ÂMES de Sophie Blandinières sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Novembre 1940, Varsovie, les Juifs ne sont plus des citoyens polonais comme les autres, mais des prisonniers enfermés et rétrécis dans un ghetto, l’ancien quartier juif de la ville, ceint d’un mur et de barbelés.

Parmi eux, des enfants. Joachim, le rationnel, qui traduit le réel en chiffres pour désorienter l’angoisse et se rêve astronome, et Luba, la téméraire, éprise de grands espaces et d’arbres.

Parce qu’ils sont l’avenir, parce qu’ils sont sacrés, parce qu’ils sont les premiers à mourir, un trio de femmes - deux Juives, Bela et Chana, et une chrétienne, Janina) organisent un réseau clandestin pour sortir les enfants du ghetto en les dotant d’une nouvelle identité purement polonaise et d’un certificat de baptême.


L’extrait

« La terreur s’était installée en fanfare, elle avait pénétré loin dans les sous-sols où les Varsoviens s’abritaient, elle serait indélogeable. Car la ville polonaise, après trois semaines de résistance, avait capitulé devant la force de frappe allemande, galvanisée par son petit messie à moustache, et ceux qui lisaient ou écrivaient les journaux, tel Jakub, informé de la situation en Allemagne depuis les lois antijuives, évaluaient l’ampleur tragique d’une victoire du IIIe Reich en Pologne.
Le père de Joachim, dans l’abri, ressassait, s’ils gagnent, ils nous persécuteront comme ils l’ont fait pour les Juifs allemands, pire peut-être, parce que nous ne sommes même pas allemands, et, bientôt, nous ne serons plus polonais non plus. Le discours de son père hérissait Joachim qui préférait les nombres à l’Histoire, qui associait l’enfer à un calcul imparfait et ne créditait que le chiffrable ; s’il y avait un ciel, il appartenait à l’astronomie, la spécialité de Joachim dont il ferait un métier. En attendant, il pratiquait sa religion positiviste, mesurant toute chose, comptant par réflexe, établissant d’inutiles statistiques, résolvant des calculs qui ne l’étaient pas moins. Cette foi dans les nombres que sa mère, fille de rabbin, nommait manie, enchantait son père qui en tirait profit pour ses articles, ainsi que son frère, Szymon, scout parfait, mais piètre élève, qui l’exploitait pour remonter son niveau en mathématiques. Les petits frères, eux, admiraient Joachim, ils ne comprenaient pas trop pourquoi, parce qu’il était spécial, parce qu’il ressemblait à leur maman, avec cette raideur vis-à-vis du réel, avec ces principes ou ces chiffres, rien d’autres que des grilles de lecture pour désorienter l’angoisse.
Mon père ne s’était jamais départi de ce réflexe du chiffre, cinquante années plus tard, le récit qu’il avait fait à Ava était truffé de mesures qui fragmentaient ses phrases, mais les soutenaient et les attestaient. Comme si sa mémoire en dépendait, comme les barreaux d’une échelle pour escalader un temps en pente sèche. Les événements, l’avènement d’une folie rationnalisée, la logique administrative des nazis et la modernité d’une gestion comptable de leur pouvoir, le totalitarisme, cette prééminence du total sur les parties, prééminence de la somme, valeur absolue qui a chassé du tout la part qui l’élève et le rend supérieur à la somme, les vingt-et-un grammes peut-être, l’homme sûrement, la numérisation du monde à l’œuvre, intoxiqué par l’idéologie portée par la langue, avaient non seulement donné raison à Joachim, mais exacerbé son penchant pour les calculs. La mise en place du ghetto les jetterait, insectes, pour les y écrabouiller, sur du papier millimétré. » (p. 34-35)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Fin 1940, en Pologne, la Wehrmacht a envahi le pays l'année précédente, suivie par les hordes SS mettant en pratique aussitôt leur abominable idéologie. Stupeur et incompréhension dans la population juive de Varsovie : les nazis viennent d’annoncer la création d’une zone réservée, extrêmement réduite, où elle sera confinée, et n’en pourra sortir qu’en de rares exceptions, toutes accordées par les autorités allemandes. Largement majoritaires, les Juifs représentent alors plus du tiers des habitants de la capitale polonaise, il semble tout à fait impossible d’entasser tout ce monde dans la zone ridiculement réduite désignée par l’occupant. Les bruits les plus alarmistes s’entrecroisent avec les déclarations rassurantes, les rumeurs se chevauchent, se heurtent, achevant d’affoler ou de rasséréner à tort, celles et ceux qui y prêtent l’oreille.

Sophie Blandinières raconte ses familles prisent dans la tourmente de la plus grande tuerie de masse de l’histoire, nous permet d’assister, de l’intérieur, à ce qui restera dans l’histoire comme une page héroïque de la résistance à la barbarie. Dans ce récit, on assiste à la mise en place du ghetto, son organisation administrative - un gouvernement de vingt-quatre juifs, le judenrat, comme il en sera mis en place dans chaque territoire occupé à l’est, chargé de servir d’intermédiaire. Certains, parmi les plus sages, pensent qu’il est encore temps de négocier, qu’il faut obéir, d’autres, comme Jakub, plus lucide, commencent à se battre, d’autres encore mettent sur pied des trafics de nourritures et de biens essentiels avec le reste de la ville, afin de se fournir en marchandises pour le marché noir, celles-ci passant par-dessus le mur d’enceinte et les barbelés ou via les réseaux de caves communiquant entre elles.

Peu à peu la terreur semée par les nazis s’accentue, les exécutions sommaires se multiplient, les exigences toujours plus délirantes aussi, les trahisons fleurissent, la répression au moindre mouvement de révolte s’abat. Les yeux de ceux voulant encore croire en un possible espoir s’ouvrent : on reparle des rumeurs de massacres, de ces histoires de camps où les Juifs seraient assassinés en masse. L’autrice n’évite aucun sujet, prouvant pas là-même la stupidité de tout amalgame, elle parle aussi bien de celles et ceux, admirables, qui très vite ont décidé de lutter, mais tout autant de la « Gestapo juive », sise au 13, rue Lezno, mise en place par les nazis, et aussi ignoble que sa consœur allemande. Le ghetto est un univers, on y voit tous les types de comportements humains, des escrocs, des altruistes, de braves gens qui peinent à comprendre ce qui leur est arrivé...

Et puis il y a les enfants, l’avenir, que le fragile réseau, monté par trois femmes, deux juives - Bela et Chana - et une catholique - Janina - tente de sauver. Pour cela, il faut d’abord les extraire de cette souricière qu’est le ghetto, puis leur payer un certificat de baptême, et, enfin, une famille chrétienne prête à les accueillir. Toutes ces étapes coûtent beaucoup d’argent, et chacune peut se révéler fatale pour celles qui s’en occupent. Le besoin d’argent les conduit à organiser des concerts, de petits spectacles, au sein même du ghetto, à chercher des âmes charitables, qu’il ne faut pas réellement s’attendre à trouver de l’autre côté du mur, la plupart des religieux catholiques et des fidèles se révèlent âpres au gain. L’antisémitisme régnait en Pologne bien avant l’arrivée des sbires de Hitler et tirer, autant que possible, profit du malheur de ces pauvres gens était une pratique, hélas, courante. Sophie Blandinières nous fait partager la vie de tous ces gamins jetés en enfer, Zygmund, Joachim, Luba ou Szymon, la faim en compagne permanente, contraints de grandir trop vite dans l’ombre de la mort qui ne les lâche pas.

Émouvant, parfois empli de férocité, mais aussi avec de beaux passages de tendresse, et même de quelques scènes cocasses, servi par une écriture d’une grande puissance évocatrice, évitant tous les clichés qui auraient pu le gâcher, ce récit magnifique, juste, raconte un morceau d’histoire à ne surtout jamais oublier.

Un formidable roman, tour à tour poétique, dur, puissant, le ghetto de Varsovie dans toute son atrocité, vu à travers les yeux d'enfants et de celles qui tentaient de les sauver, remarquable !


Notice bio

Prix Françoise-Sagan pour son premier livre Le sort tomba sur le plus jeune, paru chez Flammarion, Sophie Blandinières consacre sa vie à l’écriture. Elle a été professeur et journaliste avant de devenir nègre littéraire, puis autrice.


La musique du livre

Frantz Schubert - Ave Maria

Jean-Sébastien Bach - Suite N°1

Frantz Schubert - Trio N°1 Opus 100

Frédéric Chopin - Benedict Kloeckner & Anna Fedorova - Sonate en sol mineur


LA CHASSE AUX ÂMES - Sophie Blandinières - Éditions Plon - 204 p. août 2020

photo : enfants du ghetto de Varsovie - Wikipédia

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