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LA COLOMBIENNE de Wojciech Chmielarz

Chronique Livre : LA COLOMBIENNE de Wojciech Chmielarz sur Quatre Sans Quatre

Wojciech Chmielarz est un romancier polonais, journaliste et rédacteur en chef de niswerwis.pl, site dédié à l’étude du crime organisé, du terrorisme et de la sécurité internationale.
Il a écrit cinq romans ayant l’inspecteur Jakub Mortka comme personnage principal et ses deux précédents romans, Pyromane et La Ferme aux poupées sont parus chez Agullo. Il écrit aussi des romans fantastiques.
La Colombienne a reçu le prix du Gros Calibre récompensant le meilleur polar polonais de l’année.


« « Polaco ! » qu’ils l’appelaient, les Colombiens.
Les Polonais l’appelaient pareil. Que des pseudos, jamais de nom, aucun prénom.
Chaque année, passé le Carême, le circuit démarrait dans cette Pologne provinciale. Un grand tour des discothèques vibrant au rythme des basses et scintillant sous les lumières de couleurs. Des guinches où des filles archi pomponnées et des garçons gominés venaient se frotter en cadences monotones dans des fumées artificielles soufflées sur les parquets, avant d’aller faire plus ample connaissance dans les toilettes ou le petit bois d’à côté qui se remplissait chaque week-end de préservatifs usagés.
Le van rouge de Polaco, décoré de logos Coca-Cola, venait se garer sur le gravier du parking. Des curieux sortis en griller une s’approchaient. Certains, juste histoire de voir. Et là commençait la retape. Ouverture de l’abattant, étalage des bouteilles.
- Go, go, c’est par ici ! Ici ! Tout à gogo, Coca, gogo, Coca pour toutes les soifs !
L’info se répandait, et Polaco voyait affluer une foule avide qui se jetait sur les boissons comme si c’étaient les premières après quarante jours de sécheresse.
Une tâche précise attendait Polaco. Le casting. Piquer une bonne personne ou deux, voire trois. Pas plus, pas trop. Important qu’il n’y en ait pas trop d’un même lieu. Constituer un groupe de solitaires l’idéal. Caractéristiques exigées : aplomb, juste assez pour faire accepter la proposition. Écervelés, assez pour faire ce qu’on attendait d’eux. Faibles, assez pour être brisés. Bêtes, assez pour se laisser maîtriser.
« Casting » n’était pas le mot. « Traque » serait plus juste.
Traque aux garçons gominés, aux filles trop pomponnées. Solidement typés.
Conversation à l’écart. Au calme, au frais. Chaleur d’alcool jusque dans les oreilles, regard trouble, effet de narcotiques légers.
« Oyez, oyez, le grand truc qui se prépare ! Coca veut des jeunes. Pour une pub. On tourne aux Caraïbes. Super. Une grande fiesta, un boulot consistant à faire les marioles sous les palmiers, et à la fin, on palpe. Ça vous dit ? Suffit d’être cool de chez cool ! »
Toujours, tous étaient partants. » (p. 9 et 10)


La colombienne, comme le montre l’image de la première de couverture, c’est la blanche, bien entendu, mais - et le roman les multiplie à plaisir – c’est une fausse piste, enfin presque.

Dans une Colombie factice, celle des hôtels, piscines, plages et alcools à gogo, une poignée de jeunes Polonais – soigneusement choisis sur des critères précis de crédulité et d’avidité imbécile, on se croirait dans une de ces télé-réalités qui allient abrutis vulgaires et veulerie spectaculaire – fait la fête et bronze avec application en attendant de tourner dans des pubs pour Coca-Cola. C’est ce qu’on leur a fait croire, bien sûr. Pas de pub, pas de contrat, pas de tournage. Leur stupidité vorace est la mise de fond pour leur faire faire un travail bien plus lucratif pour la mafia et dangereux pour eux : passer de la drogue en Pologne. À gogo pour les gogos qui rêvent de fric et du modèle occidental véhiculé par la télévision.

Avec comme arguments des flingues, des coups, tout un groupe de types allumés qui hurlent en espagnol et la confiscation des passeports, la contestation est réduite au minimum, et le deal est presque accepté avec soulagement puisqu’il signifie sortir de cet enfer. Sauf pour une fille, la seule qui a osé se rebeller et qui le paiera très cher.

On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, n’est-ce pas, et Polaco, qui organise toute la mise en scène, depuis le recrutement des jeunes écervelés jusqu’aux décisions finales, le sait bien. Ça fait partie du job, et on ne va pas se mettre à faire du sentiment, ce n’est pas le genre de Polaco.

Des années plus tard, à Varsovie, l’inspecteur Mortka, dit le Kub, et même parfois Kukub, est appelé sur les lieux d’un crime particulièrement étrange et spectaculaire : un homme est retrouvé pendu à un pont, le ventre ouvert, les mains attachées derrière le dos et – détail totalement incongru – une cacahuète scotchée dans la paume.

C’est pas si mal, un bon gros crime, ça occupe le Kub qui, depuis sa dernière mésaventure, rumine des pensées plutôt angoissantes. Il n’y a rien qui va : il a le bras gauche dans le plâtre, il a été mis à l’écart après un épisode plutôt éprouvant et revient seulement à Varsovie, il ne voit presque pas ses garçons depuis son divorce, son ex-femme est avec un type riche et du genre m'as-tu-vu qui l’exaspère – amical en plus, ce qui est absolument insupportable -, et il a la trouille d’avoir contracté le virus du VIH, après une rencontre fortuite et regrettable.

Mal à l’aise, pas très sûr d’avoir retrouvé sa place au sein de son équipe, Mortka envisage le pire, essaie de s’y résoudre en tâchant d’avoir le courage d’aller dans un centre de dépistage.
Rarement, on aura vu un inspecteur si centré sur lui-même, si inquiet et angoissé qu’il passe à côté de nombreux signes et indices qu’heureusement sa coéquipière, qui ne loupe jamais rien, elle, trouve à sa place. Anna Suchocka, alias La Sèche, est une drôle de fille pas très sympathique au premier abord, qui planque des rations de survie un peu partout dans Varsovie en cas d’attaque :

« - Je pensais aller vérifier les safe house.
- Vérifier quoi ?
- Safe house. Des endroits où je garde des rations de secours près des routes d’évacuations de Varsovie.
- On peut demander pourquoi ?
- En cas de guerre. S’il fallait s’enfuir de Varsovie. J’ai des trajets d’évacuation avec des points de ravitaillement. Il faut aller s’assurer de temps à autre que personne ne les a trouvés et que tout est en ordre.
Mortka lorgna vers la Sèche pour s’assurer que la policière ne plaisantait pas. Mais non, elle parlait sérieusement.
- Et qui viendrait nous attaquer ?
- Les Russkoffs, les Allemands, les Biélorusses, énuméra-t-elle d’un seul souffle. Et je ne suis pas folle. Je sais que maintenant nous avons la paix. Mais qu’en sera-t-il dans trois ans, ou cinq, ou dix ? Il faut être prêts. Eux le seront certainement. »

Bref, une fille qui pense à tout et qui s’est forgé un corps athlétique et entraîné.

« Mortka se tourna vers la Sèche. La policière se redressa sur sa chaise et posa les mains sur la table. Comme une écolière interrogée devant toute la classe.
- J’ai appelé nos enquêteurs et indicateurs Personne n’a rien entendu sur l’affaire. Ou si quelqu’un sait quelque chose, ce ne sont que des balivernes. Qu’on a bien trouvé un type. Rien d’intéressant.
- Et c’est tout ?, demanda Andrzejewski, incrédule.
- C’est tout, dit Mortka.
- Le type était homo, ajouta la Sèche.
Andrzejewski interrogea Mortka du regard. L’inspecteur confirma d’un signe de tête les paroles de la policière.
- C’est du joli, grogna le directeur adjoint. »

Bien que la victime pendue soit un homme, c’est autour des femmes que se centre le roman. Encore un détour dont ce roman regorge. Battues comme la femme d’un des collègues de Mortka qui était frustré, énervé et qui avait besoin de se défouler, conspuées, vendues, prostituées comme des objets, haïes et méprisées comme par ce cercle de divorcés dont fait partie Mortka, qui se parlent sous pseudos dans un forum et se retrouvent dans leur haine des ex. et bien souvent, bien trop souvent, assassinées.

Le féminicide se porte bien en Pologne aussi, et la misogynie ne connaît pas de frontière. C’est d’ailleurs sur une série de meurtres de femmes déguisés en suicides que se penche Le Kub qui a eu l’intuition que quelque chose reliait ces morts au modus operandi étrangement semblable après qu’un vieil homme est venu au commissariat parler de la mort de sa fille qui n’est pas un suicide, d’après lui, contrairement à ce que pense la police.

Bien sûr que l’histoire colombienne va revenir façon boomerang. Tout se tient, tout est lié, mais les traits d’union n’apparaissent que par intermittence tant les apparences sont aptes à recouvrir la réalité et à la maquiller. La réalité est fractionnée en petits morceaux dont on n’arrive pas à faire sens, et parfois, comme un éclair, on devine une partie de l’image générale sans jamais réussir à faire plus qu’avoir l’intuition de la vérité. Jeu de fausses pistes et indices disséminés où on ne les attend pas, bien sûr, La Colombienne tient le lecteur en haleine jusqu’au bout.

« - Écoute, gamin, commença Gruda. Avec moi, il ne voudra pas parler, parce qu’il sait qu’il ne pourra pas réussir. Avec toi, c’est autre chose. De toute façon, il essaiera de te baiser. Et quand on veut baiser quelqu’un, il faut commencer par baisser son pantalon soi-même. Tu comprends ? »

Le portrait de la Pologne qui s’en dégage est celui d’un pays corrompu, sans autre boussole que l’argent – même Mortka est obligé de pactiser avec le grand mafieux local comme le lui demande son patron - et qui s’emplafonne dans les méfaits du capitalisme et de la consommation imbécile : les centres commerciaux sont pleins de gens qui s’empiffrent de nourriture absurdement grasse, les enfants passent tout leur temps libre à jouer à des jeux vidéos bruyants, la pauvreté des uns contraste tristement avec l’opulence des autres, les quartiers sinistres avec les villas cossues, la coke circule toujours plus vite, plus fort et le maître du jeu est celui qui réussit à se faire le maximum d’argent en respectant le moins de règles possibles, par exemple celles de la finance internationale.

Totalement immorale, mais c’est ainsi qu’on les préfère, la Colombienne est un régal.


LA COLOMBIENNE - Wojciech Chmielarz – Agullo Éditions – collection Agullo Noir - 416 p. mai 2019
Traduit du polonais par Erik Veaux

photo : Visual Hunt

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