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Chronique Livre :
LA CONFESSION de John Herdman

Chronique Livre : LA CONFESSION de John Herdman sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Écrivain aguerri mais pauvre, Leonard Balmain accepte par contrat de rédiger anonymement l’autobiographie de Torquil Tod, un homme mystérieux et insaisissable. Au fil de ce que ce dernier lui confesse et des révélations de plus en plus sinistres qu’il est tenu de coucher sur le papier, Balmain réalise qu’il en sait trop.

L’histoire mouvementée de Tod le mène-t-elle à sa propre perte ?


L'extrait

« Lorsque Torquil eut fini de me raconter ce pan de l’histoire de sa vie, et que j’eus terminé d’écrire la partie du récit brièvement résumé dans le compte-rendu ci-dessus, je commençais à être conscient d’un changement dans sa relation à la matière dont il nourrissait mon écriture. Quand il avait décrit la mort de son père, sa querelle avec sa mère et son départ de chez elle, puis la désintégration de son mariage, il avait réussi, apparemment sans difficulté, à conserver une attitude distante et froide - mais je savais fort bien qu’il pouvait difficilement avoir été aussi indifférent à ces événements qu’il aurait voulu me le faire croire. Cependant, à partir de ce jour, ses efforts pour garder ce type d’attitude devinrent clairement plus factices et fallacieux. En tout cas, il ne réussit pas à me donner le change. il commença à me parler des faits dans lesquels, même si je ne pouvais encore en pressentir la portée, son implication émotionnelle était encore manifestement intense - faits qui allaient s’avérer, plus tard, avoir été lourds de conséquences. Et il tentait de me les raconter sur le même ton informatif, détaché et objectif qu’il avait adopté depuis le début, approche visant à minimiser ou même nier le rôle joué dans les événements par ses sentiments et ses motivations. » (p. 28-29)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Leonard Balmain peut être, à juste titre, considéré comme un piètre écrivain, il n’a pas eu la carrière à laquelle il aspirait et survit de petits travaux d’écriture qui ne lui semblent pas dignes de son talent. Malgré ses réticences à s’engager dans une rédaction de commande proposée par petite annonce - il fait la fine bouche, jure que cela ne lui ressemble pas d’y prêter attention - il convient néanmoins d’un rendez-vous avec Torquil Tod, l’homme qui souhaite embaucher un rédacteur afin que celui-ci rédige sa biographie. La somme n’est pas considérable, 5000 £, mais au point où en est Leonard, tout est bon à prendre. Il va, en acceptant le marché, mettre de le doigt dans un engrenage maléfique… à moins que…

Hé oui, à moins que… Parce qu’aucune certitude, nulle vérité toute faite n’éclate une fois la dernière page achevée tant l’histoire narrée par John Herdman est machiavélique et vous envoie dans une galerie des glaces dans laquelle vous ne savez jamais si vous contemplez un personnage ou son reflet. Difficile de vous en dire davantage sans gâcher le plaisir que vous éprouverez à vous perdre dans l'identité des personnages et les ressorts qui les font agir, ce roman laisse ouvertes toutes les suppositions et se complaît à vous égarer.

La vie de Torquil débute en Nouvelle-Zélande sous une mauvaise étoile. Son père, Kenneth, riche héritier hédoniste, y avait été éloigné de son Écosse natale par le grand-père, riche avocat, las des scandales à répétition que causaient les nombreuses liaisons de son fils. Celui-ci vivait donc en rentier avec sa dernière conquête écossaise, Connie MacLeod, et pouvait assouvir sa passion des voitures en en faisant commerce. La seconde guerre mondiale survint, le père de Torquil fut envoyé en Crète où un obus allemand explosa son char d'assaut. La famille, agrandie d’un second fils né deux mois avant le décès de Kenneth, regagna alors Édimbourg où Connie n’eut aucun souci matériel puisqu’elle héritait, elle-aussi, d’une importante ferme, réalisant de bonnes affaires.

Torquil vécut son adolescence dans l’effervescence de la fin des années soixante, la révolution sexuelle - il en profita largement -, et l’ambiance new age, sorte de bouillie oecuménique, allant du satanisme au catholicisme, de l’hindouisme au bouddhisme, doctrines embrouillées qui le firent se passionner pour les écrits des millénaristes du Moyen-âge. Il raconte, avec force détails son errance mystique, Leonard prend note, commence la rédaction de ce qui est censé n’être qu’une biographie confidentielle, ne devant jamais être éditée. Au fur et à mesure que le récit avance, l’écrivain sent monter une sourde angoisse puisque Torquil s’enfonce un peu plus dans les méandres de la magie noire et laisse entendre qu’un crime horrible pourrait conclure sa narration.

Torquil a passé toute sa vie à se chercher, en quête d'une réponse spirituelle à son angoisse, par peur de la mort, crainte de la catastrophe, de l’apocalypse pouvant l’engloutir. Il va naviguer sans fin entre les dogmes et les pratiques, de la magie noire d’Alistair Crowley au christianisme et ses avatars, sans avoir de cesse de trouver un refuge, une façon de s’assurer d’une résurrection ou d’une forme d’immortalité. Ce qui le conduira à de nombreux excès, notamment en compagnie d’une de ses maîtresses se proclamant médium. À son biographe, il livre tout, se déleste de son fardeau devenu trop pesant pour ses épaules, mais celui-ci ne tarde pas à ployer à son tour sous la charge.

Leonard se rend compte qu’il en sait trop et la peur le saisit. Comment son commanditaire pourrait le laisser en vie une fois le livre achevé ? Torquil n’aurait-il pas intérêt à se débarrasser de lui ? S'en suit alors comme un second roman, au cours duquel le lecteur ressent les affres de Balmain qui sombre dans une forme de paranoïa de plus en plus sévère, qui ne s’avérera peut-être pas que pur fantasme... C’est alors que se révèle tout le génie du livre, sa dualité diabolique, sa manière implacable de mener toute certitude au doute, remettant en cause absolument tout le scénario, proposant des pistes, pas plus sûres l’une que l’autre, avec lesquelles pourtant il faudra se forger sa propre opinion quant à une éventuelle vérité.

Une édifiante postface de Jean Berton complète utilement le roman et donne un éclairage cultivé sur les références littéraires, Poe, bien sûr, mais aussi James Hogg ou Stevenson, tous présents en filigrane dans ces pages, mais également les relations entre ce roman noir et les légendes écossaises et la symbolique qui y est exprimée. Remarquablement écrit, La confession se lit aisément, on entre dans l’histoire et l’on s’y perd avec délectation tant la mécanique en est habile.

Un remarquable roman noir, en forme de conte énigmatique et ésotérique, une réflexion profonde sur l’auteur et son récit, le reflet et la réalité...


Notice bio

John Herdman est né à Edimbourg en 1941. Diplomé de Cambridge où il a effectué ses études supérieures, il a été très impliqué dans la question du nationalisme écossais, tant sur le plan politique que littéraire, époque retranscrite dans Poets, Pubs, Polls and Pillar Boxes (1999).
Herdman est reconnu à la fois comme romancier, nouvelliste, dramaturge et critique. John Herdman a été décrit comme « le véritable successeur de James Hogg et R. L. Stevenson ». Son œuvre est empreinte d’une obsession particulière liée à la thématique de la dualité (il a d’ailleurs publié une étude sur le Double dans la littérature du dix-neuvième siècle). Herdman est également l’auteur d’une des toutes premières études sur les chansons de Bob Dylan (Voice Without Restraint). Il est marié et vit dans le Highland Perthshire.


La musique du livre

L'auteur fait référence à une balade écossaise, Barbara Allan, mais je n'en ai pas trouvé trace, les paroles de celle, célèbre, Barbara Allen, chantée par Joan Beaz, entre autres, ne correspondent pas à celles citées dans le roman.

Bob Dylan – A Hard Rain's A-Gonna Fall

Bob Dylan – Slow Train Coming

Will Fyffe – I Belong to Glasgow


LA CONFESSION – John Herdman – Quidam éditeur – 184 p. avril 2018
Traduit de l'anglais (Écosse) par Maïca Sanconie

photo : Pixabay

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