Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA DANSE DE L'OURS de James Crumley

Chronique Livre : LA DANSE DE L'OURS de James Crumley sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

L’ancien détective privé Milo Milodragovitch s’est assagi : délaissant les drogues, il limite désormais ses vices à l’alcool et s’est trouvé un job paisible d’agent de sécurité à Meriwether, Montana, en attendant de pouvoir toucher l’héritage parental le jour de ses cinquante-deux ans.

Quand une riche vieille dame, ancienne maîtresse de son père, vient remuer de vieux souvenirs et lui confier une enquête si facile qu’elle ne semble pas justifier ses généreux émoluments, l’aubaine est trop alléchante pour pouvoir résister.

Mais ce qui devait n’être qu’une mission de routine ne tarde pas à exploser en tous sens et se transforme en une course frénétique entre voitures en feu, lancers de grenades, tirs de mitrailleuses et rails de cocaïne.


L'extrait

« Les coups continuaient, écho sourd tapi au cœur des épais murs de bois, tonnant à l'intérieur de ma tête. Je n'avais pas dormi suffisamment longtemps pour avoir la gueule de bois ; j'étais encore à moitié saoul. Je craignais de savoir à qui appartenait le poing venu sonner mon glas. La voisine d'à côté me rendait parfois visite le matin, après le départ de son mari. En général, elle venait pour se faire un rail ou deux, puis nous nous offrions un peu d'action sordide dans ma chambre à coucher. Elle était jeune, sportive et assez jolie pour une vilaine fille maigrelette, et j'aurais pu apprécier un peu plus ses visites si je n'avais pas su que son mari cumulait deux emplois juste pour la maintenir nimbée de tout un arc-en-ciel de vêtements de ski et de billets de remontées mécaniques, ainsi que pour payer les traites de sa nouvelle Corvette blanche. L'ignorance ne faisait peut-être pas le bonheur, mais la connaissance tuait trop souvent le plaisir qui pouvait se trouver dans certaines choses de la vie.
Je roulai hors de mon lit puis me débattis pour enfiler mon jean, en cherchant une manière de l'éconduire – mais j'avais épuisé mon stock de maladies vénériennes exotiques et de problèmes de prostate débilitants. Résigné à affronter mon destin, je titubai jusqu'à la porte. Mais lorsque je l'ouvris, un facteur en uniforme d'été se trouvait sur mon seuil, tenant à la main un porte-bloc à pince, son poing velu armé pour asséner un nouveau coup de tonnerre. Il avait l'air aussi mauvais que mon mal de crâne, et semblait tout aussi prêt à me frapper moi qu'il avait été prêt à frapper la porte. » (p. 15)


L'avis de Quatre Sans Quatre

James Crumley a, sans conteste, laissé une empreinte indélébile dans le paysage du polar dont il est un des grands maîtres, et cette idée de rééditer ses romans chez Gallmeister ne peut que permettre à une nouvelle génération de lecteurs de s'en rendre compte. De grands espaces à la Craig Johnson, des villes qui se délitent, des intrigues glauques à souhait, et Milo Milodragovitch, humaniste agité, traumatisé par la guerre de Corée, qui traîne sa carcasse en attendant d'être riche, occupé à aider son prochain sans nuire, mais voilà, rien ne va jamais comme on veut dans la vie, jamais... L'essence du roman noir américain dans toute sa splendeur, râpeux comme un vieux blues, raide comme un shot de rye trafiqué. La danse de l'ours n'échappe pas à la règle, mieux, c'est un des meilleurs ouvrages de Crumley qui ne compte pas de raté à son palmarès.

Pourtant il croyait s'être rangé des voitures, Milo, un boulot pépère, agent de sécurité pour la boîte du colonel Haliburton, un officier reconverti dans la sécurité employant principalement des vétérans, des hommes brisés souvent, dont l'Amérique s'occupe si peu. Mis à part sa consommation excessive de tout ce qui peut être alcoolisé, ça ne va pas trop mal pour lui. Il a quarante-sept ans, à cinquante-deux, il touchera l'héritage paternel qui fera de lui un rupin. Pas trop mal jusqu'à ce qu'une ancienne maîtresse de son père, une très vieille dame, Sarah Weddington, pas loin du gâtisme, envoie un courrier dans lequel elle lui demande de passer la voir. Elle lui confie alors une mission, fort bien payé - trop ? - d'une simplicité enfantine : apprendre l'identité d'un homme et d'une femme qu'elle aperçoit régulièrement se rencontrer furtivement par sa fenêtre, les identités et un peu plus si possible, savoir ce qu'ils peuvent bien se dire. Caprice de personne âgée se régalant de ragots.

Milo, plongé dans la nostalgie du souvenir, enfant, il était à la pêche avec son père lorsque celui-ci a rencontré Sarah, et charmé par Gail, la nièce de Sarah qui l'aide dans son quotidien, accepte cette broutille et les 5000 dollars qui vont avec. Il ne sait de toute façon pas dire non quand on le prend par les sentiments ou qu'il y a une jolie fille dans les parages. Il va être servi parce qu'il va en croiser trois absolument superbes au cours de cette aventure, et pas que pour son plus grand plaisir. L'affaire va débuter on ne peut plus dramatiquement, avertissant Milo qu'il vient de mettre le nez dans un nid de frelons énervés. En parlant de nez, il déniche dans le coffre d'une voiture explosée un paquet de coke king size qui va immanquablement lui faire replonger le sien dedans jusqu'au ras des sinus, en lui faisant parfois oublier toute prudence. Ce dossier pue, ses ramifications multiples sont toutes vénéneuses.

Bien sûr, il peut compter sur l'aide du colonel qui ne laisse jamais tomber personne, et sur celle, plus relative et mitigée, du chef de la police qui n'est autre que le nouveau mari d'une de ses ex-épouses, mère de son seul fils, pourtant il s'adjoint un équipier original, un ancien de Vietnam aussi défoncé que lui, aux mains affligées d'une tremblotte peu rassurante lorsqu'il s'agit de faire feu, et un retraité obstiné. Pas de super héros donc, des gens ordinaires, des déclassés, prêts à filer un coup de main pour combattre les méchants. Solidarité et altruisme, bonne volonté, le monde de James Crumley n'est pas un précipice obscur même si les ténèbres y sont plus que présentes, l'humanité ne le déserte à aucun moment, quelques minuscules étoiles éclairent toujours le fond de l'abîme. L'humour et la tendresse résistent, entre deux fusillades ou quelques gnons et courses-poursuites, grenades et fusils d'assaut...

Chaque décor, chaque paysage est une occasion de parler de son Amérique à lui, de ce Montana qu'il aime et qu'il voit lentement sombrer dans l'individualisme féroce, la crasse et la pollution. La dégradation des rapports humains et les villes défigurées à l'orée des années 80 par un matérialisme effréné. Milo est un ancien combattant mais toujours un guerrier, il promène son éthique d'affaire en affaire, essayant, à son échelle, d'arranger un peu cet univers qu'il reconnaît de moins en moins en s'appuyant sur les parcelles d'humanité qui s'y accrochent. Crumley raconte les vétérans abandonnés par l'État après avoir été utilisés dans des guerres inutiles, la spoliation des populations amérindiennes dont son grand-père a été un artisan, le nouveau monde au sein duquel chacun doit rêver d'être milliardaire aux dépens des autres...

Bien sûr que Milo se fait manipuler, que voulez-vous qu'il arrive à un type qui croit encore aux bons sentiments à cette époque ? Et après ? Il assume, mais ne pardonne pas, ceux qui s'y frottent devront rendre des comptes. Malheur à eux ! Toxico? Non, il a besoin du filtre de la coke et de l'alcool pour entrer dans les méandres nauséabonds de son enquête, de la vie en général, pour ne pas prendre la saloperie en pleine poire, pour se préserver, même s'il ne rechigne pas à se mettre en danger.

Un fantastique polar par un maître du genre, un écrivain extraordinaire, une histoire géniale, publiée pour la première fois en 1983, aujourd'hui superbement illustrée par Aude Samama et traduit par Jacques Mailhos. Pour une fois, on peut le dire : c'était mieux avant !


Notice bio

James Crumley est né au Texas en 1939. Il sert deux ans dans l'armée aux Philippines, puis continue ses études et sort diplômé de l'université de l'Iowa. Au milieu des années 60, il part vivre et enseigner dans le Montana, un État qu'il ne quittera plus. Il y côtoie notamment Richard Hugo et Jams Lee Burke. Il décède en 2008 à Missoula.


LA DANSE DE L'OURS – James Crumley – Éditions Gallmeister – collection Americana – 308 p. novembre 2018
Traduit de l'américain par Jacques Mailhos
Illustré par Aude Samama

photo : Pixabay

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