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LA DIPLOMATIE DU PANDA de Mi Jianxiu

Chronique Livre : LA DIPLOMATIE DU PANDA de Mi Jianxiu sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Au début des années 1980, l’inspecteur Peng Yetai de la Sécurité publique de Pékin est chargé d’une affaire de meurtre. On vient de découvrir le cadavre squelettique d’un homme, vêtu d’habits qui ne sont pas les siens et abandonné dans une ruelle.

Faisant appel à la sagacité de son ami Li Jianjia, juge du tribunal populaire du district Chonwen, il cherche désespérément à identifier la victime. Les découvertes du corps d’une femme, puis de deux autres hommes, se ­succèdent dans un bref intervalle et leur fournissent quelques indices ténus qui convergent vers un village du Jiangxi.

Leur enquête révèle des plaies restées vives, témoignant d’une violence atroce qui s’est déchaînée, et se déchaîne encore, tandis que les luttes politiques et personnelles s’entremêlent jusqu’à la catharsis finale…

Jusqu’où des traumatismes indicibles peuvent-ils conduire ?


L'extrait

« Peng fronça les sourcils. Ce n'était pas son genre de se laisser envahir par le travail. Le corps resterait dans le frigo pendant les trois jours fériés et il le retrouverait après. L'examen succinct qu'il avait effectué dans la rue n'avait pas révélé de blessure. L'inconnu était peut-être mort de sa belle mort dans la rue. À quoi bon y penser ? Il fallait attendre l'examen complet du légiste pour savoir si la Sécurité publique devait ouvrir une enquête ou pas. Mais non, se dit Peng, il y aura enquête, au moins pour découvrir l'identité et savoir ce qu'il faisait là. Puisque Mu et lui avaient trouvés le corps, ce serait à eux de chercher. Ils seraient dispensés des rondes, mais devraient frapper à toutes les portes de la rue pour savoir si quelqu'un le connaissait. Peng s'imagina tendre le portrait que le photographe de la morgue tirerait du cadavre aux petits vieux et aux petites vieilles du quartier. Quelle poisse !
Peng secoua la tête pour chasser ces souvenirs de la veille. Il regarda sa montre : encore trop tôt pour le repas, et ses pantalons étaient mouillés maintenant. Ses chaussures prenaient l'eau, elles aussi. Il décida de rentrer. Il retournerait dehors cette après-midi, dans l'espoir de raconter cette histoire à Li. Ce dernier avait toujours de bonnes idées. Peut-être pourrait-il l'aider à découvrir qui était cet individu qui, il devait se l'avouer, lui gâchait son jour férié. » (p. 31)


L'avis de Quatre Sans Quatre

1982: Peng Yetai, inspecteur de police, n’aime rien tant que parcourir à vélo ou à pied les ruelles du quartier de Pékin qui lui a été confié, patrouiller et assurer la sécurité de ses concitoyens par sa seule présence. Enfin, ça et manger en abondance la cuisine de son épouse. Aussi n’apprécie-t-il que très moyennement de découvrir un homme mort de faim, adossé à un mur, lors d’une de ses sorties. Aucun papier, rien de rien dans ses poches permettant de l’identifier alors que même le plus pauvre des pauvres, en Chine, transporte toujours un minimum de choses sur lui. Il apparaît assez vite que cet individu a été sciemment et longuement privé de nourriture afin de le mener au trépas. Mécontent de devoir mener cette enquête, de passer un temps infini au bureau qui le privera de ses sorties favorites, Peng va trouver son ami, le juge Li Jianjia, déjà préoccupé par une autre affaire.

Toujours prêt à aider ses prochains, Li, à qui son épouse reproche déjà de les délaisser, elle et sa fille, pour son métier, donne déjà un coup de main à un de ses amis juge qui doit démêler une bien sombre affaire de pandas, deux, tués et dépecés de nuit au zoo de la ville, dont on fait grand cas dans les hautes sphères du pouvoir. Le panda est un animal national, y toucher, surtout de cette manière est un crime grave. En pleine période des fêtes du premier mai, soit cinq jours fériés en République Populaire, Li se rend au parc animalier, accompagné de sa petite fille, Xiaoyu, - il faut bien adoucir le conflit avec sa femme -, et parvient à faire effectuer un semblant d’autopsie des animaux. Il promet à son ami de lui venir en aide pour les investigations, et, rentrant chez lui tombe sur Peng venu solliciter son assistance et ses conseils afin de régler le cas du cadavre décharné.

Bientôt, Peng et Li vont être entièrement absorbés par cette affaire, surtout que d’autres morts de faim sont retrouvés et que, si les liens entre les différentes victimes ne sont pas évidents, il apparaît de plus en plus clairement que le tueur soit le même. Dans une société aussi encadrée que celle de la Chine des années 80, c’est presque un affront aux autorités elles-mêmes et la pression sur Peng s’intensifie. Il est aidé dans son enquête par un jeune policier impulsif, Po, candide précieux, qui explore la face cachée de Pékin, ses escort-girls pour cadres du parti et industriels, ses réseaux de prostitution couverts par des gradés corrompus. Une ville tentaculaire dans laquelle, sous l'apparence d'ordre martiale, les aspects sombres n’ont pas grand-chose à envier aux bas-fonds des cités capitalistes.

Comme dans tout bon polar, La diplomatie du panda est bâti sur une série de rebondissements, fausses pistes, bagarres, poursuites, filatures, il captive tout du long par un suspense savamment entretenu et l’exotisme du décor des investigations. La solution de l’intrigue, comme souvent, se situe loin dans le passé et permet à l’auteur, Mi Jianxiu de faire découvrir à son lecteur les terribles conséquences sur les populations des décisions irréfléchies du Comité central du Parti Communiste Chinois, et de son leader Mao Zedong, lorsque fut lancé en 1962 la politique du Grand bond en avant qui permit à des cadres provinciaux de favoriser leurs carrières, les poussant au besoin à affamer le peuple afin de se faire bien voir des dirigeants plus haut placés. On ne parle pas de cas isolés là, il s’agit tout de même de trente à soixante millions de morts provoquées par la collectivisation forcées et des objectifs de productivité démentiels.

Les différents personnages et les anecdotes qui émaillent leurs vies dévoilent le côté totalitaire et étouffant du régime, la dépendance de chacun aux différents comités de quartier, d'usine, d'atelier, d'immeuble, réglant l'existence de la population jusque dans son intimité. Un monde où tout peut et doit être débattu en public, tout est susceptible de sanction ou de désapprobation du parti et de ses délégués. Un univers un peu kafkaïen dans lequel passer inaperçu est la meilleure des choses.

Très agréable et instructive lecture, on ne se perd pas dans les noms comme c’est souvent le cas dans les romans très éloignés de nos habitudes culturelles, le juge Li n’est en rien Sherlock Holmes, il est obstiné, têtu, suit ses dossiers avec opiniâtreté, son bon sens, et un peu de chance, venant à son secours lorsque cela s’avère nécessaire. Les deux affaires, celles des pandas et des affamés, vont bien entendu se rejoindre dans un dénouement à la fois haletant et imprévu. On en peut s’empêcher de faire un rapprochement entre le juge Li de Mi Jianxiu et le juge Ti de Robert Van Gulik, même si les époques sont fort éloignées l’une de l’autre, la philosophie et les manières de procéder sont sensiblement identiques, et c’est un compliment. Pas franchement hostile au pouvoir en place dont il est un membre éminent, Li n’hésite pas à s’écarter des voies officielles quand le besoin s’en fait sentir, un peu comme l’inspecteur Chen Cao de Qiu Xiaolong, là encore en tenant compte de la période historique qui n’est pas la même.

Un excellent polar, instructif, documenté, fort plaisant à lire, ayant pour thème une période peu connue de l’histoire de la Chine moderne, une intrigue fort bien maîtrisée servie par de très bons personnages.


Notice bio

Mi Jianxiu est le pseudonyme de Michel Imbert, né en 1961. Artiste , il écrit, également sous son nom véritable, des romans dans lesquels il montre sa connaissance très fine de la société et de l'histoire chinoise. Il crée le personnage du juge Li auquel il offre plusieurs enquêtes dont Jaune camion, Rouge karma, Bleu Pékin, Lotus et bouches cousues et Fang Xiao dans la tourmente, toutes parues aux éditions de l'aube dans la collection l'aube Noire.


LA DIPLOMATIE DU PANDA – Miu Jianxiu – Éditions de l'aube – collection l'aube Noire – 320 p. janvier 2019

photo : Pixabay

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