Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA DISPARITION D'ADÈLE BEDEAU de Graeme Macrae Burnet

Chronique Livre : LA DISPARITION D'ADÈLE BEDEAU de Graeme Macrae Burnet sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Manfred Baumann est un solitaire. Timide, inadapté, secret, il passe ses soirées à boire seul, en observant Adèle Bedeau, la jolie serveuse du bar de cette petite ville alsacienne très ordinaire.

Georges Gorski est un policier qui se confond avec la grisaille de la ville. S’il a eu de l’ambition, celle-ci s’est envolée il y a bien longtemps. Peut-être le jour où il a échoué à résoudre une de ses toutes premières enquêtes criminelles, qui depuis ne cesse de l’obséder.

Lorsque Adèle disparaît, Baumann devient le principal suspect de Gorski. Un étrange jeu se met alors en place entre les deux hommes.

Une affaire en apparence banale, des vies, une ville, qui le sont tout autant… Graeme Macrae Burnet nous démontre ici avec une incroyable virtuosité que la banalité n’existe pas : elle est la couverture de l’inattendu. À la façon des grands maîtres du noir, de Simenon à Chabrol, il transfigure avec un incroyable talent l’histoire de ses deux héros, paralysés par un passé mystérieux, dont la délivrance réserve bien des surprises.


L'extrait

« Adèle avait dix-neuf ans et travaillait au restaurant de la Cloche depuis cinq ou six mois. C’était une fille maussade, réticente à engager la conversation avec les habitués, pourtant Manfred était sûr qu’elle appréciait leur attention. Son chemisier était souvent mal boutonné, de sorte qu’on pouvait apercevoir le bord en dentelle de son soutien-gorge. Si elle n’avait pas voulu attirer les regards, pourquoi s’habille de façon aussi provocante ?
Néanmoins, lorsqu’elle pivota vers le bar, Manfred détourna les yeux.
Pasteur lisait un article dans les pages du milieu de L’Alsace. Il y avait une crise au Liban.
« Putains d’Arabes », commenta Manfred.
Pasteur laissa échapper un petit rire par le nez pour signifier qu’il avait entendu. Il n’était pas du genre à se lancer dans des discussions polémiques au comptoir. Ses fonctions se limitaient à préparer les consommations et à calculer les additions. Il ne s’abaissait jamais à faire le service aux tables. C’était une tâche, comme celle de distribuer des bons mots, qu’il laissait à Marie et Adèle, ou tout autre employé du moment. Manfred, quant à lui, n’avait pas d’opinion particulière sur la situation au Proche-Orient. Il avait prononcé cette phrase uniquement parce qu’il pensait que c’était le genre de chose que Pasteur aurait pu dire, ou du moins approuver. Mais au fond il était très content que Pasteur ne soit pas un grand bavard. Les rares fois où il lui arrivait de faire une remarque, elle avait tendance à tomber à plat, et il était soulagé de ne pas avoir à entretenir la conversation.
À la table près de la porte, Lemerre, un coiffeur dont le salon se trouvait non loin du restaurant, discourait sur le cycle de lactation des vaches laitières. Il expliquait en long et en large comment on pouvait augmenter le rendement juste en trayant les bêtes à intervalles plus rapprochés. Cloutier, qui avait grandi dans une ferme, tenta d’objecter que tout gain obtenu par une telle méthode était reperdu sur le long terme du fait d’un tarissement précoce des vaches. Lemerre secoua vigoureusement la tête et fit un geste de la main pour interrompre son camarade.
« C’est une fausse idée très répandue », dit-il avant de poursuivre son laïus. » (p. 18-19)


L'avis de Quatre Sans Quatre

L’action de ce roman se situe au tout début des années quatre-vingt, à Saint-Louis, une bourgade alsacienne sans vraiment de caractère, un carrefour de frontières, Suisse, Allemagne, peut-être vingt mille habitants et un ennui profond. La folie du monde peine à pénétrer jusque dans les faubourg de Saint-Louis, les natifs y mènent une vie d’une régularité de montre suisse dans une organisation très allemande, sans oublier cette propension française à râler...

Rien ne dépasse du cadre non plus chez Manfred Baumann, tout est tiré au cordeau, habitudes, propos, travail, loisirs, activités sexuelles, tout est codifié, enfermé dans une régularité métronomique que rien ne doit venir perturber. Manfred est banquier, sa vie est aussi rigide, et ennuyeuse, que ses livres de comptes. Il s’applique, jour après jour, ne pas se faire remarquer, à se fondre dans un décor qu’il s’est choisi, dans une sorte de lutte darwinienne pour la survie. Il prend ses dîner au restaurant de la Cloche, tient avec sobriété et ponctualité son poste de chef d’agence, se rend le samedi dans un bordel de la ville pour y fréquenter des prostituées qui ne posent pas de questions et ne se souviendront pas de lui, va même jusqu’à faire le quatrième à la belote afin de remplacer un des consommateurs, malade, de la Cloche. Il déteste ce jeu mais ne souhaite pas se distinguer en refusant l’offre qui lui est faite, même s’il ne se sent pas admis dans le cercle des habitués des cartes, il n’y est que temporaire.

Le grain de sable de tout ce bel édifice d’invisibilité se nomme Adèle. Pas une beauté fatale, pas une séductrice, plutôt réservée et revêche, elle attire pourtant l’oeil de Manfred et le pousse à sortir, bien faiblement, de ses habitudes. À faire quelque chose de fou, la suivre un soir à la sortie de son travail, puis l’observer un autre soir, alors qu’elle est en compagnie d’un garçon. Bien anodin, vraiment pas de quoi en faire une histoire, sauf si la jeune fille disparaît soudain et que la police cherche tous ceux qui ont connu Adèle ou qui ont été témoins des plus minimes faits pouvant éclairer l’enquête.

L’inspecteur Gorski est chargé de l’affaire, il a pour particularité d’être aussi lisse, en apparence que Baumann. Il enquête à bas bruit, fouine sans en avoir l’air, rassure ceux qu’il interroge, tempère les inquiétudes légitimes lorsque débarquent les flics, sans jamais lâcher son objectif. Une obstination silencieuse qui finit paru devenir obsédante pour les protagonistes de l’intrigue, en particulier Manfred qui, cette fois-ci, se trouve sous les feux des projecteurs puisqu’il a témoigné, et mentit, contraint et forcé par les révélations d’un autre, de son étrange comportement.

Manfred est un observateur, il inspecte, analyse, dissèque tout ce qu’il se passe autour de lui, il se fond dans le décor tel un espion en planque crangnant de griller sa couverture, redoutant plus que tout d’être “remarquable”, ne dérogeant à ses rituels qu’après mûre réflexion, ou suite à une pulsion irrépressible, comme de changer la teneur immuable de ses commandes à la Cloche, ce serait une porte d’entrée pour les autres dans son existence aux couleurs de muraille. Enfance compliquée, il y a du drame derrière cette façade lisse, le lecteur s’en aperçoit rapidement, du lourd qui explique cette vie presque fantomatique. Baumann contrôle tout, tout sauf sa curiosité/attirance pour Adèle, ou celle pour sa voisine. Dans sa routine obsessionnelle, le plus petit écart lui cause de grands émois, l’incartade vénielle devient crime et il s’enferre dans une spirale de mensonges face à Gorski, flic effacé mais fine mouche.

Petit à petit, imperceptiblement, l’intrigue avance, l’angoisse de Manfred devant expliquer ses cachotteries au policier le pousse à se livrer plus qu’il ne devrait, à dévoiler tout son personnage, bâti sur la tragédie initiale. Dans un univers aussi figé que le sien, chaque déplacement d’objet ou de désir, chaque écart, prend des proportions gigantesques qu’il peine à justifier. Il est un des habitués de la Cloche, mais il n’est pas né à Saint-Louis, il vient de Suisse, immigré depuis longtemps déjà. Il n’empêche, il ne fera jamais réellement partie de la caste des natifs, il est toléré tout au plus, peut servir à remplacer un absent mais lui ou un autre, peu importe.

L’histoire progresse par une suite de variations infimes dans le train-train de Manfred, des microfissures dans son armure qui iront en s’élargissant à force de se multiplier. Écrit avec une précision diabolique, l’auteur dans une préface sérieusement drôle en appelle aux mânes de Simenon et Chabrol qui se seraient trouvés fort bien en sa compagnie. La disparition d’Adèle est un catalyseur, un révélateur qui ne fera qu’exacerber un état de tension extraordinaire chez Manfred, l’homme plus qu’ordinaire, le faisant revenir à la faute originelle, celle qui a donné lieu à la construction des remparts figés qui lui tiennent lieu d’existence. Ne rien laisser échapper, ne rien laisser entrer, la position d’emmuré vivant n’est pas tenable si une lézarde endommage l’édifice, la jeune serveuse sera cette lézarde.

Ce roman noir décrit avec minutie l’aisance avec laquelle le drame s’insinue dans le destin des êtres humains et en modifie le cours. Au milieu des balises que sont la Cloche, ses habitués, son patron, son agence bancaire, Baumann passe de l’invisibilité à la surexposition, sans véritable coup d’éclat, par accumulation d’infimes modifications de l’atmosphère. Dévoré par l’angoisse de ce que “les autres” peuvent penser ou découvrir de lui, il a l’impression d’être devenu le point central du village, celui vers qui tous les regards convergent, il interprète tous les signes, les moindres changements, les mots les plus anodins comme autant de doigts pointés en sa direction. Son monde rigide est d’une fragilité de cristal, il ne peut survivre à le plus minuscule faille.

Bien évidemment, les apparences ne sont que des apparences et les conclusions toutes faites vont exploser en vol, il ne faut pas se hâter de lire La disparition d’Adèle Bedeau, il est nécessaire d’en suivre le rythme, de ne pas anticiper, de marcher au pas des haleurs sur les berges des canaux du nord, d’en savourer les petites révélations et leurs implications, une à une, et de se laisser guider vers le dénouement, en spectateur ébahi devant une superbe et implacable mécanique.

Un roman noir fascinant de simplicité complexe, hommage à Georges Simenon, toute la richesse de la banalité d’un homme...


Notice bio

Graeme Macrae Burnet est l’un des grands espoirs de la littérature écossaise. Né en 1967 à Kilmarnock, il a été professeur d’anglais à Prague, Bordeaux, Porto et Londres, avant de s’installer à Glasgow. Son premier roman, The Disappearance of Adele Bedeau (2014), est un hommage à l’œuvre de Simenon, dont il est tout autant un fervent admirateur qu’un spécialiste aguerri. Ce roman lui vaut de remporter le Scottish Book Trust New Writer Award 2013. L’Accusé du Ross-shire, son deuxième roman arrive dans les finalistes du Man Booker Prize 2016, provoquant un véritable phénomène d’édition en Écosse et dans tout le Royaume-Uni.

Il aime : Georges Simenon, George Orwell, Crime et Châtiment, Madeleine Bourdouxhe, Edna O’Brien, Samuel Beckett, Sparklehorse, Violent Femmes, Starships de Nicki Minaj, Johnny Cash, les bars, Taxi Driver, Cabaret, les ânes, le ragoût de panse de porc, l’Applecross Inn, l’odeur de la marée basse, l’existentialisme, le karaoké, le mot ‘buzzard’.


LA DISPARITION D'ADÈLE BEDEAU – Graeme Macrae Burnet – Sonatine Éditions – 281 p. août 2018
Traduit de l'anglais par Julie Sibony

photo : Pixabay

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