Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA DISPARUE DE L'ÎLE MONSIN de Armel Job

Chronique Livre : LA DISPARUE DE L'ÎLE MONSIN de Armel Job sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Hiver 2011. Deux petites filles se noient dans la Meuse. La plus jeune est tombée à l’eau et sa soeur, qui pourtant ne savait pas nager, a tenté de la sauver. Quelques jours plus tard, un pompier de Liège perd la vie en cherchant les corps.

Liège, le 25 janvier 2012, 11 heures du soir. En pleine tempête de neige, Jordan Nowak, loueur de pianos, aborde le pont-barrage de l’île Monsin. Dans ses phares, soudain, une silhouette penchée sur le parapet. Jordan découvre une jeune femme hagarde qu’il emmène à son hôtel. Là, Éva lui confie qu’elle allait se jeter à l’eau. Le lendemain matin, elle s’est volatilisée.

Que s’est-il passé ? Quel est le lien entre le fait divers terrible de l’hiver 2011 et cette disparition mystérieuse ?

Chargé de l’enquête, le jeune inspecteur Lipsky y voit l’occasion rêvée de faire avancer sa carrière. Mais sa précipitation et son inexpérience vont entraîner toutes les personnes impliquées dans un tourbillon dévastateur révélant, comme toujours chez Armel Job, la vérité de l’âme derrière ce que chacun croit être et donne à voir.


L'extrait

« Il ne restait plus qu'à passer sur l'autre rive. La voix placide du GPS l'invita à s'engager sur le pont-barrage de l'île Monsin. Il était presque onze heures. Un bus vide le croisa prudemment. Sinon, plus de circulation et, dans les rues où il venait de longer les grands bâtiments de la brasserie Jupiler, pas âme qui vive. Çà et là, aux étages des maisons, de rares fenêtres étaient teintées d'une lumière blême.
Aussi, quand il aborda le pont, son attention fut-elle aussitôt attirée au bout du faisceau lumineux des phares par une silhouette qui se dressait sur le bas-côté près du parapet au milieu des tourbillons. Son cœur déjà aux aguets se cabra immédiatement dans sa poitrine. Ensuite, longtemps après, quand il se remémora cette soudaine apparition, il se demanda ce qui lui avait fait pressentir sur-le-champ qu'il allait se passer quelque chose d'extraordinaire, bien qu'il ne put imaginer que toute sa vie en serait bouleversée. Après tout, il ne s'agissait que d'un passant attardé surpris par la neige, qui allait rejoindre une maison près de la brasserie où on l'attendait derrière une des fenêtres éclairées. Mais, tout de suite, il avait su qu'il ne s'agissait pas de cette scène banale pour une raison fort simple, c'est que la silhouette ne bougeait pas.
Le passant n'esquissait pas le moindre mouvement pour se déplacer ni vers la brasserie ni vers l'île, en se courbant contre l'averse, comme on fait naturellement quand on est pris dans la tourmente. Il restait immobile, impassible, ne prenait pas la peine de secouer la couche qui se collait à lui et le transformait peu à peu en fantôme. Jordan pensa malgré lui qu'il l'attendait.
Au fait, était-ce un homme ou une femme ? Impossible d'en décider. Jordan avançait de plus en plus lentement, espérant qu'il allait découvrir le visage. Quand il ne fut plus qu'à une dizaine de mètres, il constata que l'inconnu lui tournait le dos, les bras tendus en appui sur le parapet. Il portait un jean replié sur de gros godillots et un manteau genre duffel-coat, le capuchon relevé sur la tête.
Il avait certainement entendu arriver le fourgon, mais il ne bronchait pas. Jordan s'arrêta à sa hauteur, descendit la glace et cria : « Hé, monsieur, ça va ? »
La forme se retourné vers lui péniblement, lui sembla-t-il, comme si elle s'extirpait du sommeil. Dans le capuchon, le visage d'une jeune femme apparut.
« Ça va, madame ? répéta Jordan plus doucement.
- Non, ça ne va pas du tout », répondit-elle, d'un e voix distincte, mais comme atténué par la neige.
Sur une de ses joues, il y avait une légère traînée rouge que Jordan identifia tout de suite : c'était du sang. » (p. 21-22)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un seul être vous manque, et tout est dévoilé...

Jordan Nowak n'est pas seulement loueur et expert en piano, il est également accordeur, et, ce soir du 25 janvier 2012, très froid, la silhouette qu'il aperçoit sur le pont enjambant la Meuse lui apparaît discordante dans le paysage. Loin de chez lui, cette scène lui est forcément inhabituelle, mais, sans qu'il sache vraiment pourquoi, il sent qu'il se passe quelque chose qui mérite qu'il arrête son fourgon. Alors il intervient, comme il le fait pour régler une corde trop ou pas assez tendue. Cette silhouette est celle d'Eva, une jeune femme qui, effectivement, n'est pas loin de faire le dernier plongeon dans l'eau glaciale. Jordan passait la nuit dans cette petite ville des Ardennes belges par hasard, parce qu'il était venu y livrer un piano, loué pour un festival de bel canto. Étrange facétie du destin pour cet amateur d'opéras dans lesquels les héroïnes se suicident ou sont assassinées.

Le lendemain, Eva disparaît. Helga, sa mère, habitant à Eupen, alerte les autorités et c'est l'inspecteur Lipsky qui est chargé des investigations. Nowak jure qu'il n'y est pour rien, qu'Eva a pris le train le soir même, qu'il n'a plus eu de contact avec elle, le personnel de l'hôtel peut en témoigner. C'est même lui qui signale à la police qu'il a bien vu cette jeune femme ce soir-là après avoir vu l'appel à témoin à la télévision.

La jeune femme ôtée du paysage, la musique habituelle de tous ceux qui gravitaient autour d'elle ne peut plus être jouée comme si de rien n'était. Les multiples non-dits dont tout le monde s'arrange en temps ordinaire, les secrets familiaux ou de voisinage ne peuvent plus demeurer tranquillement enterrés, Lipsky va s'y employer, forçant un peu parfois la procédure afin de franchir le mur de mensonges qui se dresse devant lui. Ambitieux, il rêve d'un succès afin de progresser dans sa carrière, pourtant il n'est pas prêt à avaler n'importe quelle couleuvre afin de boucler son dossier.

Nowak, lui, est plongé dans la tourmente, soupçonné par son épouse, par la police, contraint de boucher les trous de son témoignage au fur et à mesure des découvertes des enquêteurs. Sa version évolue, oui, ils ont passé la nuit à discuter, oui, il ne l'a amenée à la gare qu'au matin, mais non, il ne sait pas ce qui lui est arrivée ensuite...

Eva apparaît vite comme fragile. Un drame dans son adolescence l'a particulièrement touchée : une amie s'est noyée dans la Meuse au cours d'un camp d'été auquel elles participaient toutes les deux. Et puis il y a son père, parti avec une autre, sa mère qui n'a jamais refait sa vie, son frère adoré qui a épousé une femme qui est son exact contraire, aussi coquette qu'Eva est négligée, sa vie sentimentale désastreuse, autant de bonnes raisons de vouloir en finir. Ajoutez à cela que le 25 janvier est l'anniversaire de la noyade de deux petites filles, l'une en voulant porter secours à la première tombée, et d'un des secouristes qui ont essayé de les sauver. Eva a de nouveau été traumatisé par ce fait divers tragique la renvoyant à la mort de son amie.

Très vite, Lipsky comprend que Nowak a menti, qu'il n'a pas amené Eva à la gare le soir même comme il l'affirme mais qu'ils ont passé la nuit ensemble à l'hôtel. Les versions du loueur de piano évoluent, se modifient peu à peu, d'autres récits viennent s'y mêler, parlant du passé d'Eva. Ceux de son frère, Stan, de sa mère, de cet étrange et vieux voisin qui semblait en adoration devant la gamine d'en face, un tourbillon de semi-vérités dans lequel l'inspecteur devra éviter de se noyer à son tour, mais qui ne révèle pas le principal : où est passé Eva ? Est-elle encore vivante ?

Dans ce roman, Armel Job explore avec une méticulosité d'entomologiste les armoires à secrets de ses personnages, l'ensemble des événements enfouis qui caractérise les vies de chacun, comme les nôtres. La disparition d'Eva va être le révélateur des silences de confort dont tous s'entourent, des lâchetés, des compromissions ordinaires bâtissant une existence qui se veut économe en souffrance. Ne pas dire le mal, c'est un peu l'éviter, tant que tous ceux qui sont concernés adhèrent à ce statu quo. Eva a déroger, elle est partie, morte peut-être, Lipsky en révélateur, va mettre au jour non seulement les faces cachées de la jeune femme, mais également celles des autres protagonistes, le marigot de cachotteries dans lequel patauge toute communauté. En voulant jouer les solistes, Eva a désaccordé tout son entourage.

L'intrigue est on ne peut plus simple, retrouver la disparue, les pistes pour y sont sinueuses et complexes, riches en révélations inattendues, en évidences longtemps tues. La clé se trouve peut-être dans la concordance entre la disparition d'Eva et la noyade des deux petites filles et de leur sauveteur, encore faut-il percevoir le lien pouvant exister entre ces deux drames... Lipsky est policier, mais il a suivi des études de philosophie, ses réflexions sur l'affaire qui l'occupe sont donc en partie existentielles, il trouve un complice dans son cheminement de pensée en la personne de l'abbé Wallenborn, organisateur de la soirée qui a nécessité la location d'un piano, ayant suivi le même cursus. Impossible de lire ce roman sans évoquer Simenon, l'analyseur d'âmes qui savaient faire avouer à ses personnages ce qu'ils ne savaient pas savoir, le « raccommodeur de destin » ayant l'art de revenir à l’accroc originel en suivant avec patience chaque fil de la toile face à lui.

L'écriture est belle et amène le lecteur, sans à-coups, sans artifices, vers un dénouement fort inattendu. Armel Job sait nous plonger dans l'atmosphère glacée de cet hiver belge, au milieu de cette population aux langues différentes, mais au mutisme commun.

Un très beau roman, comme une musique devenue soudain cacophonie, un enquêteur philosophe passant en revue toute la partition pour dénicher la fausse note...


Notice bio

Armel Job est l’auteur d’une dizaine de romans parmi lesquels La Femme manquée (prix René-Fallet du premier roman), Helena Vannek (prix des Lycéens-Belgique), Les Fausses Innocences (prix du jury Jean-Giono), Tu ne jugeras point (prix des Lycéens-Belgique et prix Simenon), Loin des mosquées, En son absence, Une femme que j’aimais, Une drôle de fille, tous publiés chez Robert Laffont.


La musique du livre

Piotr Ilitch Tchaïkovski – Concerto N°1

Cecilia Bartoli – Live in Italy - Tu ch'hai le penne, amore

Franz Schubert – La Truite

Lucia Popp - Deh vieni non tardar - Le Nozze di Figaro

Marcel Merkes & Paulette Merval - L’Auberge du Cheval Blanc


LA DISPARUE DE L'ÎLE MONSIN – Armel Job – Éditions Robert Lafond – 291 p. février 2020

photo : L'île Monsin - Wikipédia

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