Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA FABRIQUE DE LA TERREUR de Frédéric Paulin

Chronique Livre : LA FABRIQUE DE LA TERREUR de Frédéric Paulin sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Janvier 2011 : après l’immolation de Mohamed Bouazizi, jeune marchand ambulant poussé au désespoir par la misère et l’arbitraire, le peuple tunisien se soulève et « dégage » Ben Ali. C’est le début des « printemps arabes », et Vanessa Benlazar, grand reporter, est aux premières loges.

Derrière la liesse populaire, la jeune Française pressent que cette révolution court le risque d’être noyautée par les islamistes, toujours prompts à profiter d’un vide du pouvoir. Bientôt, la chute de Khadafi, la guerre civile en Syrie et le chaos qui s’installe dans tout le Levant lui donnent raison : un nouveau groupe semble émerger peu à peu des décombres, venu d’Irak pour instaurer un califat dans la région ; un groupe dont la barbarie est sans limite, aux méthodes de recrutement insidieuses et modernes, et qui prône la haine de l’Occident.

À Toulouse, justement, Laureline Fell, patronne de l’antenne locale de la DCRI tout juste créée par Sarkozy, s’intéresse à un certain Merah, soupçonné de liens avec des entreprises terroristes. Mais les récentes réformes du renseignement français ne lui facilitent pas la tâche.

Quand le pire advient, Fell comprend que la France n’est pas armée pour affronter ce nouvel ennemi qui retourne ses propres enfants contre leur pays : d’autres jeunes sont prêts à rejoindre l’État islamique, autant de bombes à retardement que Laureline, avec l’aide de Vanessa, va tenter de désamorcer.


L'extrait

« Une gifle.
Mohamed a reçu une gifle de trop.
Son vrai nom c'est Tarek. Sa famille et ses amis l'appellent Mohamed parce qu'il a un homonyme dans le voisinage. La famille, c'est le plus important. Il vit à Sidi Bouzid, avec sa mère, son beau-père et ses six frères et sœurs. Ils habitent une petite maison dans le quartier pauvre d'Ennour Gharbi. Mohamed a tout sacrifié à sa famille : il a quitté le lycée en terminale et s'est mis à
la recherche d'un travail pour subvenir aux besoins des siens. N'en trouvant pas, il a fait comme la plupart des jeunes chômeurs ici : il est devenu marchand ambulant de fruits et de légumes.
Des gifles, il en a reçu. Il en reçoit chaque jour. Puisqu'il n'a pas les moyens de payer les bakchichs pour obtenir l'autorisation de vendre sa marchandise, les flics se servent dans sa caisse, lui volent des fruits ou des légumes. C'est comme ça : il paye et doit quand même déplacer son étal.
Aujourd'hui, il a refusé d'obtempérer. Une colère aveugle l'a submergé. La jeune policière qui lui a ordonné de déguerpir a voulu saisir sa petite charrette. Il croit bien qu'elle l'a giflé – ça, Mohamed n'en est plus certain tant la rage l'étouffait. Il se souvient seulement qu'il l'a repoussée, qu'il a essayé de lui arracher les épaulettes de son uniforme.
Les flics lui ont pris sa charrette, son seul moyen de subsistance. Il s'est rendu au siège du gouvernorat pour savoir pourquoi on lui avait retiré son outil de travail. Il a crié aux fonctionnaires de service qu'ici, le pauvre n'avait même pas le droit de vivre ! Les gardes l'ont expulsé brutalement par-delà l'épaisse grille noire du portail d'entrée. Une gifle encore, des gifles toujours.
La colère a laissé place à un désespoir sans fond. La certitude de ne jamais pouvoir vivre décemment l'a anéanti. Sa dignité a reçu trop de gifles, il n'en reste rien.
Il fixe quelques instants l'imposant bâtiment du gouvernorat d'où rien de bon ne sortira jamais. Le président Ben Ali et ses sbires qui vivent comme des nababs dans leur palais de Carthage n'ont de cesse d'humilier les Tunisiens. Cela dure depuis tant d'années que rien ne changera plus. Pas pour lui, pas pour les Tunisiens qui subsistent d'expédients, craignent le lendemain et ne voient plus aucun avenir dans leur pays, ni pour eux ni pour leurs enfants ou les enfants de leurs enfants.
Là-haut, sur le toit, la monumentale sculpture du croissant arabe se détache sur le ciel bleu azur, le temps est très agréable pour cette fin décembre. Le sirocco apporte les parfums des plantations. Les amandes, les pistaches, Mohamed a toujours aimé ces odeurs. Il a même l'impression de sentir l'odeur acre du jasmin. Le jasmin, c'est beau le jasmin…
Mais c'est l'odeur de la térébenthine qui lui pique le nez, le liquide inflammable lui irrite les yeux et tous les pores de la peau.
Il jette au loin la bouteille vide et craque une allumette.
Mohamed Bouazizi a décidé de refuser les gifles. » (p. 9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Mohamed Merah, Charlie Hebdo, Le Bataclan, l'attentat du musée juif de Bruxelles, Daesh, la chute de Khadafi, les départs de jeunes vers la Syrie et cent autres tragédies, autant d'horreurs toujours présentes dans nos esprits, voilà ce que Frédéric Paulin assemble ici dans un tout cohérent, documenté, implacable, sans pour autant oublier d'intégrer cette histoire récente dans un formidable récit romanesque. Ce dernier tome de la « Trilogie Benlazar » clôt le plus fantastique travail littéraire à ce jour sur la montée de la menace islamiste, ses causes et ses conséquences. Après La guerre est une ruse et Prémices de la chute, il est temps de quitter Tedj Benlazar, retraité forcé, Vanessa, sa fille et Laureline Fell, sa compagne, commandant de la DCRI, sur une dernière épopée hallucinante, des HLM de Lunel à Racca, de Tunis à Toulouse, de Turquie à Molenbeek...

Tedj Benlazar a été mis au rancart suite à sa dernière incartade, il vieillit, en compagnie à temps très partiel de Laureline Fell avec qui il a acheté une maison à Pontempeyrat. Une bâtisse isolée en bordure d'une forêt, le calme après une vie de tempête. Le vieil espion dort mal, hanté par un cauchemar récurrent : un loup énorme lui apportant une photo de sa fille tenue dans sa gueule... Laureline vient le plus souvent possible, mais la situation à Toulouse est inquiétante, des groupes salafistes s'agitent, des signes révélateurs se multiplient. Elle décide, malgré les ordres, de surveiller de près un petit délinquant sans envergure qui l'inquiète : Mohamed Merah. Avec son adjoint, Bout de l'An, elle pressent un drame dont sa hiérarchie n'a pas idée. De plus en plus de jeunes fréquentent les barbus, certains disparaissent, on en retrouve la trace à la frontière turco-syrienne, des renseignements tendent à lui donner raison. À son enquête sur les réseaux islamistes s'ajoute les conflits avec ses chefs. Surtout que Nicolas Sarkozy a fusionné les Renseignements généraux et la DST, que la rivalité demeure entre les anciens des deux services et que cette réforme est une catastrophe qui a laissé des failles béantes dans le renseignement français.

Vanessa Benlazar, de son côté, poursuit son travail de journaliste indépendante dans les endroits les plus dangereux du Maghreb, dans les pas de jeunes gens, déçus par la révolution tunisienne et la tiédeur du parti islamiste Ennahdha. Ils rejoignent Al Qaïda et la Libye en pleine guerre civile ; partent vers des camps d'entraînement au milieu du désert, en attente de missions impossibles à anticiper. La journaliste est un courant d'air, au grand désespoir de son compagnon Reif Arnotovic et de ses deux enfants. Le couple va mal et Reif, l'ancien reporter, personnage important de Prémices de la chute, devenu professeur, quitte Paris pour Lunel afin d'y enseigner. Là-bas, il va se heurter de plein fouet à la radicalisation de certains de ses élèves...

Les faits tragiques évoqués dans ce roman, tout le monde les connaît, ils sont encore imprimés au plus profond de nous. Pourtant le luxe de détails, la précision de la documentation et le suspense que Frédéric Paulin parvient à insérer dans son récit donnent l'impression de découvrir ces réseaux et ces attentats sanglants, d'oublier que l'issue a déjà eu lieu. Vivre la traque de l'intérieur, assister aux hésitations, aux absurdités qui ont conduit directement au pire, partager la vie, les doutes, les errements des apprentis djihadistes est une expérience terrible mais salutaire.Il faut, à un moment donné, rassembler les événements isolés pour en faire un tout, indiquer des causes et des conséquences pas forcément visibles lorsqu'ils surviennent.

Chez Paulin, il y a les données sèches, méticuleusement recueillies, l'enchaînement impitoyable qui amène à la tragédie, plus l'aspect émotionnel, l'empathie pour ses personnages qu'il sait magistralement introduire. Laureline, Vanessa, Tedj sont ballotés par l'Histoire, subissent plus qu'ils ne maîtrisent les soubresauts dont ils sont les témoins ou acteurs plus ou moins volontaires. À côté des tortionnaires sadiques, des fanatiques salafistes, on rencontre également la masse des abusés par les recruteurs, des paumés, des arrivés là presque par hasard qui s'aperçoivent que tout retour en arrière est devenu soudain impossible, qui n'ont plus que le choix entre la mort s'ils désertent ou la prison, au mieux, s'ils se rendent...

Tedj en vieux sage impuissant, Laureline montée en grade à Paris qui se bat pour imposer ses intuitions, souvent justes, Vanessa qui agit avant de penser, digne fille de son père, mais aussi Wassim, le jeune Tunisien révolté, Simon, le Français converti parti à la dérive, et tant d'autres donnent une profondeur époustouflante à ce roman. Les terroristes, les bourreaux de Daesh, ne sont plus uniquement des têtes patibulaires vues quelques secondes aux infos, on suit leurs parcours, leur liberté incroyable de mouvement, les aller-retours incessants entre la Syrie et l'Europe, on suit aussi les commandos spéciaux français sur le terrain, là où ils ne sont jamais allés officiellement, les assassinats ciblés, le travail de l'ombre.

Impossible d'avoir lu cette trilogie et d'en rester aux raccourcis ineptes de chocs des cultures ou de civilisations. Les causes de la vague terroriste qui a touché la France et les autres pays européens sont profondes, enracinées dans les dictatures qu'on a laissé prospérer et la misère, dans des sociétés qui ont tué les rêves et barré l'avenir de beaucoup, dans les bombardements aveugles et les dommages collatéraux, balayés sous d'épais tapis d'autosatisfaction. Les nations les plus riches et leurs complices despotes ont laissé la voie libre à tous les manipulateurs, poussant l'hypocrisie jusqu'à décorer de la Légion d'honneur certains financiers du jihad, clients potentiels de notre industrie de l'armement.

Lorsqu'il n'y a plus de futur envisageable en ce monde, viser le paradis, quel qu'il soit, ne paraît pas aussi absurde qu'il y paraît...

C'est toujours un crève-coeur d'achever une trilogie aussi captivante que celle-ci. La fabrique de la terreur est une formidable apothéose, ce qui console un peu, nous permettant de revisiter, avec du recul et à travers l'extraordinaire travail de Frédéric Paulin, nos traumatismes récents. Ces cauchemars apocalyptiques qui nous ont saisis d'effroi et submergés de chagrin. Mettre des mots, donner des explications, de la cohérence à cette guerre sournoise, terrible, horrifiante, était une gageure, l'auteur a relevé le défi avec brio. Ce livre, et ses prédécesseurs, sont de totales réussites.

Un conseil : lisez cette trilogie dans l'ordre de parution, c'est le seul moyen d'embrasser la cohérence implacable de ce travail fantastique.

Des « Printemps arabes » aux attentats de Charlie Hebdo ou du Bataclan, un très grand roman, d'action, d'espionnage, de guerre, historique, une oeuvre éprouvante, un livre qui bouscule les idées reçues, bref de la grande littérature !


Notice bio

Frédéric Paulin écrit des romans noirs depuis presque dix ans. Il utilise l'Histoire récente comme une matière première dont le travail peut faire surgir des vérités parfois cachées ou falsifiées par le discours officiel. Ses héros sont bien souvent plus corrompus ou faillibles que les mauvais garçons qu’ils sont censés neutraliser, mais ils ne sont que les témoins d’un monde où les frontières ne seront jamais plus parfaitement lisibles.
Il a notamment écrit Le monde est notre patrie (Goater, 2016), La peste soit des mangeurs de viande (La Manufacture de livre, 2017) et Les Cancrelats à coups de machette (Goater, 2018), puis cette « trilogie Benlazar », un travail énorme et essentiel sur les origines du terrorisme islamiste en France et dans le monde dont les deux premiers volumes ont été lauréats de très nombreux prix : La guerre est une ruse (2018 – Agullo) et Prémices de la chute (2010 – Agullo) qui se clôt avec La fabrique de la terreur.


La musique du livre

Nekfeu – On Verra Bien

Slayer - Angel Of Death

Eagles Of Death Metal - I Only Want You


LA FABRIQUE DE LA TERREUR – Frédéric Paulin – Édition Agullo – collection Agullo Noir – mars 2020

photo : "Printemps arabe" en Tunisie - par MarcoVDZ pour Visual Hunt

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