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Chronique Livre :
LA FACE CACHÉE DE RUTH MALONE d'Emma Flint

Chronique Livre : LA FACE CACHÉE DE RUTH MALONE d'Emma Flint sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

1965. Une vague de chaleur déferle sur le Queens, banlieue ouvrière de New York, et plonge ses habitants dans un état léthargique. Un matin ordinaire, Ruth Malone, mère célibataire aux allures de star hollywoodienne, constate la disparition de ses deux enfants.

Peu après, le corps de la petite Cindy est retrouvé abandonné sur un chantier, son doudou encore à la main. Lorsque, quelques jours plus tard, la dépouille de son fils, Frankie Jr, est découverte dans des conditions similaires, des voix accusatrices s’élèvent contre Ruth.

De la voisine qui a toujours eu des doutes aux médias avides de scandale, tout le monde semble avoir quelque chose à lui reprocher.

Mais qui est Ruth quand personne ne la regarde ?

Cette « mère » dont les amants entrent et sortent de sa vie depuis des années et qui ne verse pas une larme devant les corps sans vie de ses enfants.

Alors que presse, opinion publique et tribunaux condamnent Ruth avant l’heure, un seul homme va tenter de découvrir qui est vraiment cette femme : nouvelle Médée monstrueuse ou victime innocente ?


L’extrait

« Ce jour-là, le dernier, elle perçut de légers gloussements en approchant de la chambre. Elle souleva le crochet, et un bruit sourd résonna tandis que les deux enfants sautaient du lit de Cindy et trottinaient jusqu’à la porte. Lorsqu’elle ouvrit le battant, Frankie fila dans le couloir et tourna à droite pour se rendre à la salle de bains. Il ne voulait plus utiliser le pot de Cindy. Il était maintenant un grand garçon, disait-il, presque six ans, Cindy n’avait que quatre ans - c’était encore son bébé. Ruth se pencha et souleva la petite fille, plongeant son visage dans les cheveux dorés et soyeux, et prit le couloir sur la gauche. Cindy encerclait la taille de ses jambes, et avait passé un bras potelé autour de son cou. Elle sentait sur elle les yeux de sa fille, qui caressait ses joues poudrées, ses cils noirs comme de la suie, sa bouche en coeur collante. La caresse de ses petits doigts, qui lui tapotaient la peau, tiraient et tortillaient ses cheveux, lui évoquait des baisers. Cindy lui disait quelquefois : « Tu as l’air d’une dame princesse. » Elle dessinait à ses poupées des lèvres et des joues rondes roses, et de sa peinture à doigts, leur coloriait les cheveux en roux.
Princesse Maman.
Ruth atteignit la cuisine, et laissa glisser Cindy jusqu’au sol, Frankie apparut, les mains mouillées, s’assit à sa place t grimaça devant ses céréales.
- On peut avoir des oeufs ?
Elle soupira intérieurement. Neuf heures du matin, et elle était déjà épuisée.
- Non. Mange tes céréales.
Il fit la moue.
- Je veux des oeufs.
- Bon Dieu, Frankie, on n’a pas de fichus oeufs ! Mange tes céréales ! » (p. 17-18)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Ruth Malone a tout contre elle : elle est belle et rebelle, maquillée dès le matin, elle a trompé son mari et continue à collectionner les amants après leur divorce, aime le sexe, l’alcool fort et ne dédaigne pas de faire quelques passes, en plus de son travail de serveuse, pour arrondir ses fins de mois et s’offrir des robes chics. Le garçon, Frankie, six ans, et la petite Cindy, sa soeur, quatre ans, échappent parfois à sa surveillance et se retrouve dans la rue, elle les laisse souvent à la garde d’une nounou adolescente lors des longues nuits de service ou de beuverie. Les voisins jugent sévèrement tous ces comportements, nous sommes à New York en 1965 et Ruth Malone est un scandale permanent dans son quartier ouvrier du Queens où la place d’une femme est dans sa cuisine à préparer le repas de son mari ou à garder ses enfants, rien de plus.

Franck, son ex mari, a entamé une procédure judiciaire afin d’obtenir la garde des enfants ce que Ruth a déclaré ne jamais accepté : « Plutôt les voir morts. » a-t-elle déclaré. Aussi lorsqu’au matin, les enfants ont disparu, les soupçons se portent tout naturellement vers cette épouse inconstante et volage, particulièrement parce qu’elle semble imperméable à tout chagrin même devant les cadavres de ses enfants. Les médias et la police, alimentés en ragots par le voisinage, ne tardent pas à se convaincre de la culpabilité de Ruth malgré l’absence de preuve et la constance de ses déclarations. Rendez-vous compte qu’elle est allée s’acheter une robe à l’annonce de la découverte du corps de sa fille ! Le public est suffoqué, elle est promise au sacrifice. Les quelques bouteilles vides d’alcool découvertes dans ses poubelles et la mauvaise tenue de son appartement, hors sa chambre qui est parfaitement propre renforcent encore les certitudes des bons citoyens.

Devlin, le flic chargé du dossier va bientôt partir en retraite, il a besoin de clore cette affaire le plus rapidement possible et d’un ou d’une coupable pour redorer son blason un peu terni, il ne va pas lâcher son os jusqu’à parvenir à inculper Ruth. Qui d'autre aurait pu vouloir faire du mal à ces enfants ? Il n'y a pas de rançon à espérer, les parents sont pauvres et il n'y a pas traces d'effraction.

Peter Wonicke, jeune reporter du Herald, va parvenir à convaincre son rédacteur en chef de lui confier la couverture de cette double disparition, ce sera sa première grande affaire, il va y mettre toute son énergie et sera le seul à chercher au-delà des apparences. Il la suit partout, les policiers également, Ruth ne va rien changer à ses habitudes, ce qui ne va guère la servir. Pete est convaincu de son innocence, ce sera le seul, ou presque, à se battre jusqu'au bout et même un peu plus loin pour elle.

Tout est une question d'image. Parce que c’est de cela dont il est question ici : les apparences et leur interprétation par des gens malveillants. Rien d’autre. Le milieu des années soixante est cruel pour les femmes, volontiers débonnaire avec les maris et les hommes. Pour le public, le chagrin est normé, formaté, l’absence de hurlements de douleurs et de larmes pratiquement une preuve de culpabilité, il n’y a pas à revenir dessus. Si la police arrête cette femme sans preuve, peu importe, son comportement suffit à justifier toutes les persécutions. Les atermoiements de la police qui hésite longtemps à monter un dossier contre elle, conduisent même certains à changer leurs déclarations afin de l’enfoncer un peu plus.

Basée sur un fait divers réel, l’affaire Alice Crimmins, La face cachée de Ruth Malone est un superbe roman noir de moeurs, un témoignage précieux d’une époque pas si lointaine où les droits civiques venaient à peine d’être inscrits dans la loi pour les population afro-américaines, où les droits des femmes étaient encore réduits à leur plus simple expression. Ruth est un personnage fort, énigmatique, aspirée dans une spirale où elle ne contrôle rien, dans laquelle ses explications ne varient pas mais ne changent en rien les présupposés des médias et des flics qui veulent la voir en prison. Elle est une offense aux bonnes moeurs, un esprit libre dans un monde qui ne l’est pas. Son pragmatisme est désarmant de naïveté, nul, à part le jeune Peter Wonicke ne cherchera à aller voir derrière son maquillage ce qui s’y cache, il en fera même une affaire personnelle, jusqu’à perdre toute crédibilité professionnelle, la vérité n’intéresse personne si elle va à l’encontre des préjugés.

Par petites touches, Emma Flint construit magistralement son histoire, passant de l’enquête au récit détaillé de ce fameux dernier jour des enfants, elle dépeint l’époque et ses personnages avec force et justesse, une vraie prouesse d’écriture précise et envoûtante. Impossible de lâcher ce récit avant un dénouement pour le moins surprenant mais somme toute logique. L’étude psychologique est fine et crédible, sans en rajouter, l’auteur serre au plus près les protagonistes et les ressorts plus ou moins avouables qui les poussent à se comporter comme ils le font.

Un des plus beaux personnages féminins de l’année !


Notice bio

Emma Flint a grandi à Newcastle. Après avoir obtenu un diplôme en littérature anglaise à l’université de St. Andrews, elle participe à un cours de creative writing à la Faber Academy. Depuis son enfance, elle est fascinée par les histoires de true crimes et a acquis un savoir encyclopédique sur les affaires de meurtres. Emma Flint vit à Londres et écrit actuellement son deuxième roman.


La musique du livre

Une petite allusion à l'époque en fin de roman, à Jim Morrison, Jimi Hendrix et Janis Joplin qui ne verront pas la fin des années soixante, alors pour le plaisir, je me suis permis d'ajouter un peu de Janis...

Gene Pitney - Only Love Can Break a Heart

Pat Boone - Love Letters in the Sand

Elvis Presley - Heartbreak Hotel

Buddy Holly - Crying Waiting Hoping

Janis Joplin - Ball And Chain


LA FACE CACHÉE DE RUTH MALONE - Emma Flint - Fleuve Éditions - 423 p. octobre 2017
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Hélène Amalric

photo : Pixabay

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