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Chronique Livre :
LA FEMME DE DIEU de Judith Sibony

Chronique Livre : LA FEMME DE DIEU de Judith Sibony sur Quatre Sans Quatre

L’auteure

Judith Sibony est critique de théâtre et réalisatrice, elle est notamment l’auteur d’un webdocumentaire, Comme des bêtes qui a obtenu le prix du public et le prix du jury au WebProgram Festival 2015. Elle collabore à la revue Théâtre(s) et tient depuis 2010 un des blogs invités du monde.fr : "Coup de théâtre". Pour France Culture, elle a produit plusieurs émissions, fictions et magazines consacrés au théâtre et à son histoire. La femme de Dieu est son premier roman.


En bref

Robert Pirel est un dramaturge et metteur en scène. Il dirige la même troupe depuis des années, qu’il augmente de ses conquêtes féminines mais réserve le premier rôle à sa femme, une beauté éternelle qui semble ne s’apercevoir de rien et vivre dans l’adulation de son mari.

La dernière maîtresse en date, Natacha va remettre cet équilibre entre masques et vérité en question.


Un extrait

« Quand Robert s’installa dans la salle déjà pleine, il comprit aussitôt son erreur.
Pour sa nouvelle pièce, il avait voulu que le public soit « face à lui-même », alors on avait fait disposer les sièges de part et d’autre du plateau, de sorte que la moitié des spectateurs regardait l’autre comme dans un miroir. Cet arrangement avait d’abord enchanté le metteur en scène.
« Deux montagnes de gradins avec la scène qui coule au milieu, c’est presque un événement géologique, notre installation », avait-il dit aux machinistes à la fin des répétitions. Pourtant, ce paysage présentait un inconvénient auquel il n’avait pas pensé jusqu’à ce soir : dans la salle ainsi configurée, se cacher au dernier rang, comme il faisait toujours, revenait à trôner en haut d’un des sommets. Impossible d’être là sans être vu.
C’était le soir de la première et Robert Pirel se trouvait donc à découvert. Est-ce pour cela qu’il avait d’emblée ressenti l’envie de partir ? Ça ne se fait pas de quitter son propre spectacle ; ni au début, ni au milieu, ni même à la fin. Un metteur en scène n’a pas le droit de tourner le dos à son public, encore moins à ses acteurs. Robert le savait trop bien, mais il n’avait plus la force. Il songea qu’on lui inventerait des excuses, ce qui l’exaspéra davantage.
À force de froisser le programme qu’il tenait dans les mains, il finit par relire sa note d’intention, en première page, et il eut honte.
« Entre fausses illusions et vérités inconcevables, Dernier Cri avant l’orage parle de notre rapport impossible à la réalité. Malgré sa beauté et son brio, Clara, l’héroïne, est minée par la jalousie. Elle a pris pour cible la jeune fille qui garde ses enfants. Elle la traque ; elle l’admire ; et cependant, quand celle-ci couche avec son mari, elle ne s’en aperçoit pas. Alors qu’elle croit poser un regard lucide sur une rivale virtuelle, elle s’applique à occulter la réalité, la trahison. Comment peut-on être à la fois clairvoyant et aveugle ? Voilà le mystère que je veux mettre en scène. »
Cette façon d’aligner comme des perles le réel, l’imaginaire, la vérité et les malentendus lui parut soudain d’une grossièreté intolérable. Il serait parti à ce moment-là, s’il ne s’était pas senti pris en otage par son grand « face-à-face » du public avec lui-même. » (p. 9 et 10 et 11)


Mon avis

Nous passons, avec ce roman des coulisses à la scène, de l’intime à l’extime, de l’agitation intérieure à la parole maîtrisée et publique.

Robert Pirel est ce dramaturge acclamé pour chacune de ses nouvelles créations par un public qu’il soupçonne d’être parfois complaisant, incapable qu’il est de dire qu’il s’ennuie ou qu’il n’aime pas, puisqu’il est de notoriété publique que Pirel est un génie, que sa femme est une merveilleuse actrice et qu’une représentation de ses pièces est un moment d’exception.

Seule sa fille, Julie, admet s’y endormir. Elle n’est pas actrice, elle se contente de jouir par procuration du statut de ses parents. Fille de grands artistes, c’est l’identité qu’elle se donne. Son copain est inexistant, gentil et beau garçon mais sans aucune personnalité, elle n’a pas d’amis, pas de travail ni d’études qui l’occupent vraiment, elle est juste Julie, la fille de Robert et d’Élisabeth.

Élisabeth, sa mère, est l’actrice principale de toutes les pièces écrites par Robert, invariablement belle et hiératique, elle est son atout maître. Elle veille à ce que la légende dorée des époux Pirel garde tout son éclat, au prix d’arrangements continuels avec la vérité qui lui crève les yeux, son surnom n’est-il d’ailleurs pas Élisabeth-doigt-dans-l’oeil ? Elle préfère s’aveugler que d’admettre que son mari la trompe, qu’il lui impose ses maîtresses comme partenaires sur scène, qu’il vit depuis deux ans à l’hôtel, ne partageant plus que de fugaces moments d’intimité avec elle.

On a le sentiment que les années pourraient s’écouler ainsi encore pendant longtemps, avec Robert qui met en scène ses pièces annuelles, sa troupe grossie d’une maîtresse de temps à autre, personne n’y trouvant rien à redire, public conquis et critiques à l’unisson.

Oui mais Robert n’arrive plus à écrire. Il peine à trouver les mots alors il utilise des subterfuges : il va dans les transports en commun et vole aux inconnus leurs conversations ou bien il demande à ses acteurs d’improviser sur un canevas qu’il leur fournit et utilise ensuite leurs dialogues. Et comme il aimerait être désobéi, surpris, conquis par eux ! Plus ses pièces ressemblent à sa vie, plus il peine à trouver les mots justes. À trouver les mots, tout simplement.

Stérile, fini, manipulateur et voleur de mots, voilà ce qu’il est devenu. Personne ne lui en fait le reproche ni même la remarque, personne n’ose ternir l’image de grand dramaturge qui lui a été attribuée. À peine ose-t-on, de façon voilée, se plaindre un peu des répliques, souvent altérées, de temps en temps. Et sa mère, Luce, qu’il aime essentiellement, est devenue aphasique, au dernier degré de sa maladie. Plus les mots, elle non plus.

Tout ce petit monde-là vit essentiellement sur des mensonges commodes qui permettent d’avancer dans la vie sans se faire mal. Bien entendu, dans le secret de son for intérieur, chacun en reconnaît la fausseté et l’hypocrisie, mais qu’importe, the show must go on et la mauvaise foi au sens sartrien a de beaux jours devant elle.

Toute cette comédie pourrait ne pas connaître de fin si Natacha, la dernière conquête en date de Robert, n’entrait en scène, au propre comme au figuré.

Elle veut un enfant de lui, peut-être pour se l’attacher, parce qu’elle n’est plus très jeune et que le temps file à toute allure, parce qu’elle l’aime vraiment, peut-être ? Natacha, c’est tout ce que le clan Pirel n’est pas : quelqu’un qui veut être sincère, ce qui la rend extrêmement bonne comédienne dans ce rôle de maîtresse voleuse de mari que Robert a écrit rien que pour elle, mais aussi extrêmement dangereuse pour le petit équilibre qui s’est constitué autour de lui.

Il se trouve que Robert n’est pas le seul à cacher des choses et à avoir de gros secrets…

Roman sur le secret et la paternité, sur les choix que nous faisons, pour vivre la vie qu’on souhaite, d’accepter de ne pas tout voir, ne pas tout savoir. Être à la hauteur du rôle qu’on veut se voir jouer...


LA FEMME DE DIEU - Judith Sibony - Éditions Stock -  270 p.  22 août 2018

photo : Pixabay

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