Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA FEMME SANS OMBRE de Christine Féret-Fleury

Chronique Livre : LA FEMME SANS OMBRE de Christine Féret-Fleury sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Sa passion ? L’opéra. Son métier ? Tueuse à gages.

Elle n’a pas de nom. Se tient à distance, de tout et d’abord d’elle-même. Restauratrice le jour, elle se transforme, la nuit, en machine à tuer.

Quand elle n’obéit pas aux ordres de ses commanditaires, elle court le monde, d’opéra en salle de concerts, pour écouter les œuvres de son compositeur fétiche, Richard Strauss.
Son prochain contrat? Une cheffe d’orchestre à la célébrité naissante…

Elle s’appelle Hope Andriessen. D’origine rwandaise, elle a assisté au massacre d’une grande partie de sa famille. Depuis, la musique est son foyer et sa seule raison de vivre.

Après des années d’efforts acharnés, elle vient enfin d’être nommée à la tête d’un grand orchestre ; juste avant Noël, elle dirigera un opéra de Strauss, La Femme sans ombre.

Deux femmes que tout sépare, sauf leur passion pour la musique.
Et le fait que la première va devoir tuer la seconde…


L'extrait

« 00h01. Tu émerges en pleine lumière. Celle d'une rampe de néons qui surmonte les places numérotées du parking souterrain. Une large bande rouge court sur les murs de béton brut, l'air est frais, saturé de l'odeur du gasoil.
Quatrième sous-sol. Place 446. Une Porsche Carrera déjà ancienne, mais entretenue avec soin. L'amour des hommes pour ces machines... Tu ne l'as jamais compris. Jamais cherché à comprendre, non plus : ce n'est pas ton métier. Ton métier est d'exécuter à la perfection les tâches qu'on te confie. De penser à chaque détail. D'anticiper le moindre incident ou contretemps.
De garder le bon tempo.
Les semelles de tes chaussures ne font presque aucun bruit sur le sol peint en gris, légèrement collant. Laçage serré, cuir souple, noir, comme celui du blouson à col montant. Après, quand tu l'ouvriras sur tes seins moulés dans un top de dentelle, tu auras l'air de sortir de boîte, d'un club échangiste ou d'une soirée privée. Dans ce quartier, et à cette heure, tu passeras inaperçue. Tes escarpins à très hauts talons sont rangés dans un petit sac à dos, bien équilibré, qui ne gêne en rien tes mouvements. Avec le reste de ton matériel.
Tu ne portes jamais de cagoule pendant l'intervention. Tu veux qu'ils voient ton visage, juste avant. Qu'ils plongent dans ton regard. C'est un risque, mais qui le saura ? Tes commanditaires ne s'encombrent pas de ces détails. Ni, d'ailleurs, dans ce domaine précis, de stratégies ou de prévisions. Ils ne veulent surtout rien savoir. Seul le résultat compte.
Tu ne penses pas à l'échec. Jamais. C'est une faiblesse que tu as écartée depuis longtemps. » (p. 26-27)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Elle a fait une faute. Elle le sait. Sait aussi que c'est le début de la fin. Il n'y a aucun droit à l'erreur, aucun, tout doit être parfait : préparation, exécution, fuite. Sa perfection jusque-là n'entre pas en ligne de compte. Pas d'excuse, pas de rédemption, pas de pardon, ses commanditaires ne connaissent pas ces mots. Cette femme sans nom, vague silhouette qui ne peut passer qu'inaperçue, est une des meilleures tueuses à gages sur le marché. Initiée par l'homme qui a éliminé son grand-père, lui-même employé pour des talents identiques. L’aïeul avait bien préparé le terrain : maltraitance, abus, sévérité extrême, absence d'amour... Le formatage était plus qu'entamé, l'autre n'avait eu qu'à fignoler le dressage et armer le bras. Pour blanchir son argent, la jeune femme est restauratrice dans le huitième arrondissement, une table renommée où elle a plaisir à servir une cuisine élaborée. Gastronomie et musique, puisque son autre passion est de courir le monde afin d'assister à des représentations des opéras de son compositeur favori, Richard Strauss. Là aussi, une éducation musicale léguée par son grand-père. Une petite bévue dans son dernier contrat, néanmoins mené à son terme, et la voilà contrainte à se cacher puis à envisager d'attaquer avant de devenir une cible.

Hope Andriessen est une des rares femmes cheffe d'orchestre. Mise en avant autant par ses qualités, sa direction originale, pleine d'énergie, que parce qu'elle est une femme, noire de surcroit, elle ne se fait guère d'illusions et a compris depuis longtemps qu'elle sert en partie d'alibi à des gens qui bloquent habituellement les carrières féminines. D'origine rwandaise, elle a, enfant, assisté au massacre de toute sa famille lors du génocide, souvenir enfoui sous une amnésie sélective traumatique. Adoptée, la suite de sa jeunesse s'est déroulée en Europe, au sein du conservatoire, en butte aux traditions machistes de ces institutions. Elle a tout tenté, allant jusqu'à l'hypnose pour faire remonter les images de la tragédie, mais rien n'y a fait. Alors elle n'en parle pas, refuse d'aborder le sujet, même avec Louise, son amie, sa confidente, son ombre, femme à tout faire, maternante et, peut-être, amoureuse, Hope l'imagine parfois, elle qui n'a aucune vie sexuelle ni sentimentale, totalement absorbée par la musique et l'ampleur du défi qui se dresse devant elle. Un concert exceptionnel doit marquer ses débuts avec un grand orchestre sur une œuvre majeure, La femme sans ombre, de Richard Strauss, à l'opéra de Bruxelles.

Hope est également la prochaine cible désignée de la tueuse. Ne pas accomplir sa mission serait une déclaration de guerre ouverte à ses employeurs, même si elle se doute que l'accroc qui a eu lieu lors de son dernier contrat suffit à la mettre hors course définitivement... Les deux jeunes femmes, aux passés si lourds et douloureux, vont donc évoluer sous les yeux du lecteur, indépendamment bien sûr, l'une dans l'ombre de l'autre, et se livrer dans ce qu'elles ont de plus intime. Toutes deux en recherche d'identité, en quête de sens, de filiation, de raisons de vivre et de liberté d'expression, vont danser un sinistre ballet, chorégraphié par la mort en filigrane tout au long du roman. Qui va-t-elle frapper en premier, l'assassin ou la cible ? La musique servira-t-elle de pont entre elles ?

Singulier duo que la tueuse sans nom et sa victime désignée. Singulier parce qu'elles sont si proches l'une de l'autre. La vie leur est interdite, celle au cours de laquelle on aime, on se passionne, on déteste, on se trompe, on s'égare, impossible. L'une est toute entière dévorée par la musique, par la perfection d'autant plus essentielle qu'elle est une femme dans un monde d'homme, l'autre sait éliminer ses semblables mais, pour cela, afin d'y exceller, elle a dû s'éliminer elle-même, se refusant le droit à l'erreur, au doute, au refus. Elles sont des instruments à cordes sensibles, malmenés par des enfances horribles, des souvenirs atroces les empêchant de respirer librement. Au moins Hope a Louise, peut se reposer sur elle, mais celle-ci participe aussi peut-être aussi à garantir l'imperméabilité du carcan qui l'entoure. Elles vont devoir apprendre à accepter ce qui leur a toujours été inculqué comme les pires des faiblesses : le laisser-aller, le renoncement, les sentiments.

Dans une belle langue, une écriture au plus près de ses personnages, Christine Féret-Fleury nous invite à cheminer avec ces deux femmes, à traverser bien des dangers, puisqu'elles vont toutes les deux devenir des objectifs à abattre, pour parvenir à un dénouement tout à fait inattendu au bout d'un suspense magistralement mené de bout en bout. La femme sans ombre est une remarquable histoire de femmes, féministe certes, humaine avant-tout, abordant les traumatismes d'enfance tout autant que les manipulations, la destinée comme la force de la volonté et de la résilience. Les images fortes, le parallèle entre les fosses du génocide et la fosse d'orchestre dans laquelle Hope est tout aussi enfermée ou l'obligation pour la tueuse à gage d'éliminer la femme sans ombre - héritée de son grand-père - qu'elle est devenue si elle veut exister, font de ce roman un texte plein de paravents qui invitent le lecteur à aller regarder derrière tout ce qui y est dissimulé.

Un excellent roman noir, deux histoires de femmes en souffrance, en quête d'identité, au bord de la mort ou de la vie, une grande intrigue au suspense prégnant.


Notice bio

Après des études de lettres et quelques années de recherche sur les rapports texte-musique dans l'opéra, Christine Féret-Fleury a longtemps été éditrice chez Gallimard Jeunesse. En 1996, elle a publié son premier roman pour la jeunesse, Le Petit Tamour (Père Castor/Flammarion), suivi en 1999 par un roman « adulte », Les vagues sont douces comme des tigres, couronné par le prix Antigone, puis suivi par quatre-vingt-dix autres titres. Depuis 2001, elle se consacre principalement à l'écriture et anime des ateliers où se rencontrent des passionnés de tous âges. Elle vit à Paris.


La musique du livre

Une tueuse mélomane aux trousses d'une cheffe d'orchestre, le roman regorge donc d'airs d'opéra ou de pièces classiques. Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Chopin, Vivaldi, Puccini – La Bohème, Wagner, Mahler, Bruckner, Kurt Weill, Hugo Wolf, Chostakovitch – Neuvième symphonie, Bach – Messe en si, Richard Strauss – Zwei Gesänge – Sonate en si mineur, opus 5 – Ariane à Naxos - Capriccio

Rachmaninov – Concerto pour piano N°3 – Daniil Trifonov – Myung-Whun

Mozart – Don Giovanni – Deh, vieni alla finistra

Richard Strauss – Vier letzte lieder – Im Abendrot

Jodie Foster – My Name is Tallulah – Bugsy Malone

Dai Fujikura – Concerto pour violoncelle – Karina Canellakis

Richard Strauss – La Femme Sans Ombre


LA FEMME SANS OMBRE – Christine Féret-Fleury – Éditions Denoël – 252 p. mai 2019

photo : Pixabay

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