Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA FILLE AUX PAPILLONS de Rene Denfeld

Chronique Livre : LA FILLE AUX PAPILLONS de Rene Denfeld sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Naomi, enquêtrice spécialisée dans la recherche d’enfants disparus, se lance sur les traces de sa propre sœur évanouie il y a fort longtemps. Elle n’a plus aucun souvenir de sa cadette, tout juste un champ de fraises la nuit et la poussière noire sous ses pieds nus alors qu’elle-même courait pour sauver sa vie.

Son enquête la conduit à Portland, en Oregon, où des dizaines d’enfants sans abri errent dans les rues comme des fantômes, en quête d’argent, de nourriture et de camaraderie.

Alors que des cadavres de jeunes filles sont retrouvés dans les eaux sales de la rivière, Naomi croise la route d’une gamine de douze ans appelée Celia, dont les seuls alliés sont les papillons qu’elle voit voler autour d’elle, comme des petites lueurs d’espoir irisées qui adoucissent les folies de ce monde.


L’extrait

« Celia se tenait à l’angle de la rue ; dans le noir, les phares des voitures ressemblaient à des yeux blancs. Elle détestait les hommes qui conduisaient ces véhicules, les détestaient ainsi que leurs mains avides, leurs besoins poisseux, même si, parfois, elle acceptait de monter.
Cela valait mieux que de mourir.
Ce fut à ce moment-là qu’elle vit la femme qui venait dans sa direction. Une femme de taille moyenne, ni maigre, ni grosse. À l’air énergique. Ses longs cheveux châtains soyeux lui tombaient sur les épaules et elle les écartait avec agacement. Celia aperçut l’éclair d’une bague à l’un de ses doigts. Vit sa peau qui luisait dans la nuit.
Visiblement, cette femme n’était pas à sa place en ce lieu et en ces temps de créatures marines échouées sur le rivage. Ce qui appartenait à la nuit était censé demeurer secret. Comme ce qui s’était passé avec Teddy, son beau-père. Celia avait commis l’erreur d’en parler. Elle avait appris que les gens qui vivent le jour ne veulent pas savoir ce qu’il advient pendant la nuit.
Cette femme appartenait au monde diurne. Elle en prit conscience au premier regard et retroussa les lèvres avec dédain.
- Tu l’as vue, celle-là ? dit-elle à Rich.
Le garçon grassouillet baissa les yeux vers son amie, curieux de savoir ce qui déclenchait pareil mépris. Généralement, Celia était quelqu’un de doux. Mais pas cette fois.
- Probablement une de ces femmes qui sont toujours fourrées à l’église.
Son regard vert était dur.
- Si c’est le cas, elle ferait mieux de rentrer chez elle.
Ils observèrent l’inconnue qui progressait sur le trottoir, parlait aux autres enfants. Les travestis n’étaient plus là, poussés par le vent comme autant de plumes arrachées aux boas qu’ils portaient au cou. À mesure que la nuit s’avançait, les traînards devenaient moins nombreux et plus résilients jusqu’à ce qu’elle les réduise à néant. Alors il était temps de fuir.
La femme traversa la chaussée pour s’adresser à un jeune. Il était occupé à ce que l’on pourrait nommer une transaction, la tête à l’intérieur d’une voiture. Le gosse des rues se retourna vers elle, déstabilisé par cette intrusion et, derrière le volant, Celia vit le O de stupéfaction que dessinait la bouche du client potentiel.
- Qu’est-ce qu’elle fout, merde ? demanda Celia.
- Peut-être qu’elle essaie de trouver son grand ami Jésus. Qu’elle veut lui astiquer sa couronne d’épines. » (p. 28-29)


L’avis de Quatre Sans Quatre

La rue, la crasse, les poubelles, la faim. De temps en temps des passes à pas cher avec des vieux (parfois des moins vieux) dégueulasses avec des mains partout, ou la manche pour récolter de quoi calmer son estomac jusqu’au lendemain. Sinon la zone, l’attente, l’ennui et la peur. Voilà le quotidien de Celia, douze ans, qui a dû s’enfuir de chez elle. Pas parce qu’elle avait commis une bêtise, ou parce qu’il y avait quoi que ce soit à lui reprocher, simplement parce qu’elle avait raconté la vérité, et que c’était ce qu’il ne fallait absolument pas faire. Parce qu’elle avait dit que Teddy, malgré son bon nom d’ours en peluche, le compagnon de sa mère, la forçait à faire des trucs qu’elle ne voulait pas, qui ne se faisaient pas. Elle a mis du temps à s’en ouvrir à sa mère et à ses professeurs, assez de temps pour que sa petite sœur ait grandi et que Teddy commence à la lorgner de plus en plus souvent et qu’il faille la protéger... Seulement Teddy est le seul à toucher un salaire, le seul qui paie les doses d’opioïdes de la mère toxicomane qui jure tout ce qu’elle sait que la gosse a menti...

Bon, il est allé en taule, le beau-père, clamant son innocence, et pas grand monde pour aider Celia, Alyssa a été placée, la famille s’est désagrégée, maman n’avait plus de quoi se payer sa dope et ses douleurs étaient toujours là. Puis il y a eu le procès, avec l’avocat de Teddy qui l’a retournée comme une crêpe, Teddy libéré, elle qui ne peut pas rester à la maison, la came qui revient et Teddy qui s’occupe d’Alyssa comme il s’occupait d’elle...

Depuis Celia s’en veut d’être partie sans emmener sa sœur, de l’avoir laissée aux mains de son prédateur. Elle survit avec les enfants de la rue, Rich ou La Défonce, qui râlent un peu parce qu’elle ne monte pas souvent dans les voitures des pervers qui rôdent pour ramener sa part de monnaie, ou qu’elle ne mendie pas assez longtemps pour assurer sa nourriture. Mais ils l’aiment bien, la protègent, et finissent par partager le peu de nourriture ou d’argent. Seules lueurs dans sa vie, Celia voit des papillons voleter autour des gens ou dans le décor, ils l’avertissent du danger ou la rassurent, elle n’aime rien tant qu’aller à la bibliothèque regarder de gros ouvrages illustrés sur les lépidoptères, et puis la bibliothécaire est à peu près la seule à lui accorder un regard autre que de mépris, de dégoût ou de désir salace.

Naomi également tente de gagner la confiance de Celia, toutes deux ont des points communs, traumatiques, tragiques. Naomi recherche sa sœur aussi, s’en veut tout autant que la gamine des rues de l’avoir abandonnée lorsqu’elle s’est enfuie du lieu où leur kidnappeur les retenait prisonnières. Elle a connu la peur, la misère, la rue, les foyers... Aujourd’hui, Naomie est devenu « la femme qui retrouve les enfants », une détective privée très spécialisée, et elle se trouve à Portland, accompagnée de Jerome, son mari, sur la piste de cette sœur disparue. Un tournant pour elle, une mission privée, peut-être son dernier espoir, parce que Jerome en a marre de cette obsession. Jerome handicapé par une blessure de guerre qui lui a coûté un bras, qui l’empêche de prendre Naomie dans ses bras justement, de l’entourer comme il pense qu’il devrait le faire, mais qui comprend tout de même pourquoi elle a tant tenu à venir à Portland.

Des cadavres de jeunes filles ont été découverts dans la rivière, un tueur en série les dépose là depuis de nombreuses années, et Naomie qui a été retenue prisonnière non loin de là se dit que, peut-être, sa sœur pourrait figurer parmi les victimes. Assistée de Lucius Winfield, policier local, Naomie enquête parmi les enfants perdus, et essaie d’entrer en contact avec Celia qui n’a plus, depuis bien longtemps, confiance dans les adultes...

Au plus près de ses protagonistes, le récit avance sur un fil tendu et ténu entre poésie et réalité crue. Nuit d’attente du client haï, nuit dangereuse des enfants des rues à la merci de groupes agressifs, de rafles de la police, gamins paumés, fragiles et forts, contraints à une solidarité sans faille pour survivre, parce qu’ils n’ont que leurs compagnons d’infortune qui s’inquiètent de leur sort.

Naomie et Celia vont se livrer toutes deux à tout un cérémoniel d'approche. L’adulte tentant d’apprivoiser l’adolescente effrayée, celle-ci ayant tant envie de pouvoir, enfin, trouver de l’assistance, sans oser céder à l’espoir d’y parvenir. Celia voit pourtant Naomie entourée de superbes papillons, de ceux qui inspirent l’apaisement, mais ses failles sont si profondes que de nombreuses approches seront nécessaires avant de parvenir à nouer une relation. Elle a été tant trahie par ceux qui étaient censés la protéger... Mais, peut-être, au bout du chemin, cette fois, Naomie pourra résoudre cette affaire de corps retrouvés dans la rivière, apprendre ce qui est advenu de sa sœur et aider Celia à envisager une autre vie que celle d’enfant de la nuit et des trottoirs.

Rene Denfeld n’élude rien du sordide quotidien de ces gosses en danger permanent, mais parvient avec brio à livrer un récit subtil et profond, évitant le pathos gratuit. Elle décrit tout autant la misère effroyable de Celia que sa profonde richesse intérieure, cet endroit magique où réside la potentielle résilience, l’espoir d’un futur. Naomie joue sa vie, son mariage, armée d’une volonté farouche, sachant toutefois ne pas brusquer l’adolescente, avançant tout en finesse grâce à sa propre expérience de la déréliction.

Magnifique roman noir sur les enfants des rues, les trahisons des adultes et la difficile reconstruction d’un lien de confiance. Dérangeant, n’éludant rien, et pourtant porteur d’espoir...


Notice bio

Rene Denfeld est romancière, journaliste et enquêtrice. Elle a collaboré au New York Times Magazine et a été primée aux États-Unis pour ses essais. Après En ce lieu enchanté (Prix du meilleur roman étranger), Trouver l’enfant et La Fille aux papillons marquent le début d’une série policière d’une grande sensibilité.


La musique du livre

Traditional - Swing Low Sweet Chariot


LA FILLE AUX PAPILLONS - Rene Denfeld - Éditions Payot & Rivages - collection Rivages/Noir - 282 p. mai 2020
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Bondil

photo : Pixabay

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