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Chronique Livre :
LA FILLE-HÉRISSON de Jonas T. Bengtsson

Chronique Livre : LA FILLE-HÉRISSON de Jonas T. Bengtsson sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Jonas T. Bengtsson est un écrivain danois qui publie, avec La Fille-Hérisson, son troisième roman chez Denoël, après À la recherche de la reine blanche et Submarino qui a été adapté au cinéma en 2010 par Thomas Vinterberg (pour ceux qui se souviennent, c’est lui qui a réalisé Festen,1998).


L’extrait

« Le test d’hier, c’était : la peur.
La peur, la douleur, l’endurance. Et la force de caractère. Voilà ce qu’elle teste. Même si la force de caractère ne se teste pas, c’est plus une lutte constante contre le besoin de tout oublier, de se recroqueviller dans une petite bulle parfumée au shit et de regarder les émissions pour enfants à la télé.
La volonté. Comme maintenant, par exemple : elle ne fume pas de joint, mais continue le programme de cette journée. D’abord, la pesée. Comme un boxeur.
Suz se déshabille et monte sur la balance de la salle de bains. L’aiguille s’anime et s’arrête entre 41 et 42. Suz a dix-neuf ans, bientôt vingt, mais elle en fait douze, elle ne le sait que trop. Elle ne peut rien pour sa taille, mais elle doit grossir. Le poids joue beaucoup dans une bagarre, plus qu’on le le croit souvent. Suz aimerait se dire qu’il ne s’agit que de technique et de volonté. Elle a grandi avec les films de kung-fu de son frère, dans lesquels un petit Asiatique règle son compte à un adversaire deux fois plus grand que lui, mais elle a aussi grandi dans cet immeuble et elle a constaté que celui dont les coups étaient portés par le plus de poids était souvent le dernier debout. Il vaut mieux que ce soit du muscle, mais la graisse fait aussi l’affaire ; c’est le poids qui compte, et la forme physique n’a jamais été décisive dans une bagarre.
La seule chose qui batte le poids, c’est la méchanceté. La brutalité et l’indifférence. La méchanceté pure peut battre le poids mais même elle a besoin d’un peu de poids en renfort. Le gringalet le plus méchant au monde n’arrive pas à grand-chose.
Suz a essayé d’avaler des litres d’huile alimentaire, ce qui lui a occasionné de telles diarrhées qu’elle a perdu un kilo et demi en vingt-quatre heures. Ce n’était pas vraiment le but recherché, ça allait même à l’inverse de ce qu’elle visait. Et le papier toilette aussi coûte de l’argent, des sommes qu’elle aurait pu consacrer à de la nourriture digne de ce nom. Elle aurait au moins pu se payer un chawarma chez le Turc du coin, mais elle se retrouvait sans le sou et avec un postérieur douloureux.
Suz regarde la balance. Quand elle se penche vers l’avant, l’aiguille atteint les quarante-deux kilos. Mais Suz ne veut pas truander. Elle a trouvé cette balance dans la rue, elle est vieille et un peu rouillée. Suz ne lui fait pas confiance. Elle convient à des obèses, qui peuvent compter les kilos qu’ils perdent, tandis qu’elle doit se battre pour chaque gramme qu’elle gagne. » (p.15 et 16)


41,5 kilos de détermination

Ce n’est pas une tendre, Suz. Pas une gamine non plus, malgré sa dégaine. Oui, oui, elle a l’air d’avoir douze ans, son corps fluet et androgyne comme celui d’une fillette prépubère. Mais elle cache sous ses dehors anodins, à peine remarquables, un petit coeur féroce.

Elle a de qui tenir, me direz-vous. Son père est une grosse brute alcoolique doublé d’un assassin puisqu’il est en prison pour le meurtre de sa femme. Il l’a attachée au lit et l’a laissé mourir comme ça, il l’avait un peu oubliée. Enfin si, il est revenu mais il ne trouvait plus ses clés, alors il est reparti. Pourquoi attachée ? Oh, c’était pour qu’elle n’aille pas claquer tout leur fric en dope. Suz n’était pas là. Déjà mise « à l’abri » par les services sociaux dans un centre pour gamins paumés comme elle. C’était à peine mieux que de passer son temps à se planquer dans le placard à côté de l’aspirateur pour échapper aux coups du père. Ça peut servir de ne pas être épaisse.

Les coups, c’est donc le frère et la mère qui se les partageaient. Elle est morte, il est en taule, et Peter, le frère, il est dans le coma à l’hôpital. La faute à une explosion lors d’une mission en Afghanistan. Chacun sa manière de se planquer : les placards pour Suz, la dope pour la mère et puis l’armée pour Peter.

Comme victimes d’un mauvais sort, Suz ne grandit pas et son frère est endormi. Elle vit toute seule dans un appartement au septième étage de la tour où elle a toujours vécu parce que « les enfants de l’immeuble ont la priorité pour les appartements » mais ça ressemble à une malédiction, sans trop de sous, juste assez pour manger un peu et se payer du shit, de quoi repousser les cauchemars et l’angoisse le plus loin possible. Le plus loin possible dans son deux-pièces miteux, ce n’est jamais bien loin quand même.

Elle s’entraîne, Suz. Elle conçoit sa vie comme un général conçoit une guerre : la préparation est la clé de la victoire. Elle doit d’abord grossir : 41,5 kgs, c’est insuffisant pour avoir le dessus dans une bagarre, même en comptant sur sa vivacité et sa technique. Elle se fait des régimes du tonnerre pour prendre du poids, mais elle demeure chétive. Elle s’entraîne à résister à la douleur et à la peur : aiguilles dans les doigts, visite sur les toits la nuit, vols au supermarché, insultes lancées à des voyous, tout est bon. Elle veut prendre du muscles : pompes quotidiennes pour tenter de faire saillir les muscles de ses bras de fillette.

Son shit, elle l’achète dans la tour d’à côté, mais son dealeur a disparu et, à la place, on trouve un jeune myopathe en fauteuil, Adrian. Il a des idées plus modernes du bizness, ce jeune homme-là. Et il lui propose, pour acheter sa came, de dealer pour lui. Bonne occasion d’entraînement : elle peut aller, sans se faire remarquer, dans les collèges vendre du shit, et se faire du pognon.
Et elle en a besoin. Les flingues, ça coûte cher.

Haïr, pour un maximum d’efficacité

Suz, c’est une sociopathe. Elle a du mal à ressentir quelque chose. Parfois, elle a un petit bout de sentiment, mais elle peine à savoir quoi en faire et à comprendre ce que c’est exactement.

Elle n’est pas violente, pas désagréable, pas méchante, elle passe la plupart du temps inaperçue, elle achète ses fringues au supermarché et n’a pas de voiture. Elle est juste inflexible, incapable d’amour, totalement dénuée d’empathie, même pour ceux qui lui tendent la main. Elle peut ressentir du mépris, pour les SDF par exemple, mais pas de haine. Et elle aimerait tellement haïr parce qu’« On peut transformer la haine en fureur, et la fureur est le meilleur remède à la peur, elle n’en doute pratiquement pas. »

Quand elle se procure un petit chat, c’est pour s’entraîner sur une cible vivante avec ses couteaux – et elle en possède beaucoup...-, quand elle parle à quelqu’un, c’est pour servir son plan, parce qu’il lui sera utile, pour mettre en pratique la violence dont elle estime avoir besoin plus tard, par exemple. Faut bien faire ses armes pour devenir tueuse. Parricide. C’est bien parricide, c’est du sérieux.

Intelligente, astucieuse, parfois presque capable d’affection – comme avec Fini demain, son chaton – , souvent ironique, Suz balade sa petite silhouette rachitique avec détermination dans une vie malade des peurs enfantines, des manques affectifs, de la face sombre de la jolie vie danoise toute proprette, polyglotte et aisée.

Suz a décidé de prendre sa vie en main, le pistolet qu’elle s’est achetée devrait lui faciliter les choses.


LA FILLE-HÉRISSON - Jonas T. Bengtsson – Éditions Denoël – collection Denoël & d’ailleurs - 240 p. octobre 2018
Traduit du danois par Alex Fouillet

photo : Pixabay

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