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Chronique Livre :
LA FOLIE TRISTAN de Gilles Sebhan

Chronique Livre : LA FOLIE TRISTAN de Gilles Sebhan sur Quatre Sans Quatre

Gilles Sebhan est un auteur et peintre français. Cirque mort a été publié l’an dernier au Rouergue noir, voici la suite.


La folie Tristan fait suite à Cirque mort, publié l’an dernier et chroniqué ici même.

Dapper, un flic en perte de repères tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel, enquête, dans la petite ville où il habite, sur des disparitions d’enfants. Son enquête s’oriente vers une institution pour enfants psychotiques dirigée par le docteur Tristan, un homme aux méthodes thérapeutiques étranges et controversées. Puis le propre fils de Dapper, Théo, disparaît, lui aussi après l’épisode du cirque mort, au cours duquel les animaux d’un cirque itinérant sont retrouvés décapités. On retrouvera plus tard, après le dégel, deux enfants assassinés eux aussi, avec des parties animales greffées sur leur petits corps. Personne ne s’explique cette monstruosité à laquelle, cependant, Théo n’est pas étranger. Mais cela fait partie des secrets qui l’habitent et qui le lient à Ilyas.


«  Quand Théo entra dans son cabinet, le psychiatre de l’hôpital nota que le gamin portait un T-shirt avec un tigre et il se souvint que c’était l’un des animaux massacrés à la hache. Il invita la gamin à s’asseoir sur une chaise. Le praticien avait remarqué que le face-à-face direct effarouchait le petit patient, si bien qu’il avait installé une grande console sur laquelle il avait posé des piles de livres, ainsi que des petits objets variés, parmi lesquels des figurines en plastique qui représentaient des héros de dessins animés.
Bien, dit-il, en indiquant les figurines. Si tu devais en choisir une qui te ressemble, laquelle tu garderais ? Théo hésita. Sa main erra sur les personnages colorés. Puis il désigna un petit Aladin sur un tapis volant. Le médecin hocha la tête. Tu aimes celle-ci, est-ce que tu peux dire pourquoi ? Au lieu de répondre, le gamin fit disparaître la figurine dans sa poche. Puis il se mit à fixer le vide comme la dernière fois. Sans se presser, le psychiatre relut les notes qu’il avait consignées. Il souhaitait installer un silence qui soit différent. Non pas un silence de défiance, mais plutôt un doux calme et bruissement de vent dans les arbres, une sorte de respiration méditative.

Après quelques minutes, l’homme se leva et alla tirer d’une armoire une belle feuille de papier. Il la plaça sur la table, entre Théo et lui. Des crayons de couleur étaient disponibles dans un gros pot en forme d’hippopotame. La dernière fois, je t’ai demandé de me décrire l’endroit où tu as été enfermé mais tu n’as pas souhaité me répondre. Je suis d’accord avec toi, le langage n’est pas toujours un ami. C’est pourquoi je te propose autre chose aujourd’hui, si tu veux bien. Je vais te demander de le dessiner plutôt cet endroit où tu te trouvais enfermé. Et j’aimerais que tu te dessines aussi, pour me montrer où tu étais dans cette pièce. Est-ce que tu es d’accord ? Théo tourna la tête vers le médecin. Il avait de beaux yeux clairs et intelligents. Il esquissa un demi-sourire. Dessiner oui, murmura l’enfant. Et timidement, il attrapa un crayon pour commencer. » (p. 34 et 35)


La folie Tristan commence exactement là où nous nous en étions arrêtés : Dapper a retrouvé son fils, avec l’aide d’Ilyas, un pensionnaire de l’hôpital où travaille Tristan qui a un moment trouvé une sorte de famille en logeant chez les Dapper, comme s’il remplaçait leur fils disparu. C’était d’ailleurs le plan : Ilyas prendrait la place de Théo qui allait vivre ailleurs, chez une illustratrice et son fils, pas vraiment libre, pas totalement prisonnier non plus, dans un entre-deux pendant quelques mois bizarres, pas si désagréables, qu’il se reproche de regretter un peu. Mais ce n’était qu’un début, il doit se tenir prêt pour la suite. Sa vie intérieure échappe complètement à ses parents, autres geôliers finalement, seulement moins à son écoute que les précédents.

Pendant son absence, sa mère s’est rapprochée d’Hélène, sa maîtresse d’école, et les deux femmes forment maintenant un couple qui n’attend plus grand-chose pour devenir officiel. Dapper, lui, est incapable de manifester la moindre émotion : sa femme et lui ne forment plus qu’un semblant de couple, il n’arrive pas à communiquer avec son petit garçon ni, à vrai dire avec lui-même. Étranger à tous comme à lui-même, il est au monde comme prisonnier d’un mauvais sort qui l’empêcherait de pouvoir être relié à autrui.

La vérité de Dapper, c’est qu’il est un enfant qui a grandi en foyer parce qu’on l’a retiré de la garde de sa mère qui lui faisait subir des sévices dont il porte encore de cruelles marques physiques et psychologiques. Or cette vérité, il ne la connaît pas, il n’a jamais voulu chercher la clé de son passé, jusqu’à ce qu’il se rende compte que c’est peut-être ce qui le rend incapable de manifester ses émotions. Pour se rapprocher de Théo, car il sent que ce mystère qui entoure son passé l’empêche d’être réellement père, il va fouiller dans les archives le concernant. Pour le comprendre il doit tout d’abord se connaître lui-même et accepter d’aborder de front la question de son origine. Se retrouver face à un passé traumatique est dangereux, les souvenirs réveillent la douleur sans qu’on puisse toujours l’apaiser et les années ne changent rien à ça, on a toujours l’âge auquel les cruautés sont survenues.

« Si Dapper avait remarqué ces changements, peut-être aurait-il ouvert les yeux sur ce qui s’était passé et sur ce qui se tramait encore, car la disparition de Théo ne constituait que le premier mouvement d’une initiation. Comme dans les peuplades anciennes, l’enfant avait été emmené loin de la tribu pour accomplir sa transformation. A présent, il se trouvait comme lié à un esprit frère, une sorte de chaman qui le guidait dans l’accomplissement d’une tâche ardue et essentielle. Il n’y avait pas d’un côté les forces du mal et de l’autre celles du bien. Il y avait une divinité à abreuver, une colère ancestrale à apaiser pour que le danger de la destruction disparaisse. Si on avait posé la question au docteur Tristan, sans doute aurait-il affirmé que le sacrifice de quelque chose en soi était inévitable dans ce processus de libération. Le psychiatre avait écrit une longue étude consacrée à la supériorité de l’enfant traumatisé. Comme souvent, il y prenait le contre-pied des théories traditionnelles : là où tout le monde s’accordait à voir dans le traumatisme l’origine d’un empêchement et d’une souffrance, Tristan y distinguait au contraire le plus court chemin vers la réalisation de soi. » 

Et Dapper n’est toujours pas capable de voir le chemin que prend Théo, un chemin fou et dangereux qu’il dissimule d’autant mieux que les adultes autour de lui sont préoccupés d’eux-mêmes et lui accordent finalement peu d’attention. L’avoir retrouvé les a apaisés, le méchant ravisseur a été tué, personne ne demande à en savoir plus, personne n’a envie d’en savoir plus, personne ne veut comprendre la raison du massacre des animaux du cirque ni pourquoi deux enfants ont été tués et surtout par qui.

Parallèlement, un autre enlèvement a lieu, celui d’une jeune femme seule, jolie, qui venait justement de faire part à la police de ses craintes car elle se sentait épiée et menacée par un type qu’elle avait rencontré dans un bar, un soir de solitude. Dapper ne l’a pas prise au sérieux, il le regrette maintenant et veut tout faire pour la retrouver. Encore une fois, parce que le fils de cet homme est handicapé mental, d’après ce que la jeune femme a dit, Dapper va se tourner vers Tristan et vers Ilyas, ce garçon si sensible, dont les rêves savent faire émerger la vérité. Don, pouvoir, intuition ? C’est grâce à lui que les policiers vont savoir par où s’orienter pour retrouver la captive. Ilyas, qui voudrait toujours être le fils de Dapper, un rêve qui avait l’approbation de Théo, mais qui n’a pas pu résister à la réalité. C’était le préféré du Dr Tristan, avant.

« Le docteur Tristan n’était pas un mélancolique. La mélancolie naissait d’un regret, d’une nostalgie. Il fallait, pour être mélancolique, croire un peu en la vie, et imaginer qu’on y avait perdu quelque chose. Tristan accordait assez peu de prix à la vie, cette invention que les hommes se construisent pour pouvoir se vanter de choses qui continuaient pourtant à leur échapper. L’espoir et la peur constituaient les deux fragilités entre lesquelles l’homme persistait à se perdre. Ne pas dépasser cela, c’était vivre comme un ver de terre et ne mériter que le coup de bêche du jardinier qui vous tranche en deux sans y penser. Non, décidément, ni mélancolie ni apitoiement sur soi. »

Et puis un journaliste va venir enquêter sur Dapper et découvrir qui était sa mère, faisant ainsi éclater une petite bombe de secrets aux répercussions imprévisibles…

Roman sur la folie, bien sûr, qui prend quantités de formes différentes : celle du Docteur Tristan (La folie Tristan est bien sûr aussi le titre d’un autre texte sur l’amour entre Tristan et Yseult, épouse du roi Marc) qui renverse les polarités de la raison et de la folie dans son centre médical, celle de Théo et d’Ilyas, celle de la mère de Dapper, celle du ravisseur de Marlène…

La folie est à la fois présence au monde et chemin dérobé, cruauté et souffrance, clairvoyance et aveuglement. Les fous, pour Tristan, déchiffrent le monde et lui donnent son sens, mais la morale hypocrite les réprouve et les confine dans des institutions d’où ils ne sont pas admis à sortir.

La filiation est un des thèmes centraux, mythique, fantasmée ou réelle, consentie ou reniée, avec sa part d’hérédité subie et incertaine, invisible, comme un danger de plus dont on ne perçoit l’ampleur que trop tard, une fois l’irréparable accompli, une fois les murs sauvagement décorés de sang.

Avec la même qualité d’écriture précise, poétique et épousant avec minutie le point de vue des personnages, plus complexe et plus tragique que Cirque mort, La folie Tristan bouscule nos repères et nos certitudes morales, beauté et horreur mêlées, bien et mal jamais à leurs places traditionnelles. Peut-être même que cette partition en deux de notre conscience en devient absurde et dans ce cas, il est possible d’admettre que la folie devienne notre guide le plus raisonnable.


LA FOLIE TRISTAN - Gilles Sebhan - Éditions Le Rouergue – collection Le Rouergue Noir - 176 p. janvier 2019

dessin : le tee-shirt de Théo - MarieD

Chronique Livre : HAINE POUR HAINE d'Eva Dolan Actu #10 : Novembre/décembre 2018 Radio : DES POLARS ET DES NOTES #52