Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA FORTUNA de Françoise Gallo

Chronique Livre : LA FORTUNA de Françoise Gallo sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

1901. Porto Empedocle. Comme beaucoup de Siciliens, Giuseppa choisit, avec son mari et ses quatre fils, de quitter son île et de tenter une traversée périlleuse vers une nouvelle vie en Tunisie.

Certains fuient la misère, le choléra, ou la mafia. D'autres, comme elle, un destin contraire. Le temps de ce périple, elle se souvient...

Abandonnée à l'âge de trois mois à la porte d'un couvent, elle a cru échapper au malheur en rencontrant Francesco. Mais celui-ci est né dans une famille de propriétaires terriens arrogants, qui s'acharnent à gâcher leur existence.

Giuseppa empoigne les rênes de sa vie, guidée par son nom, La Fortuna, comme par une bonne étoile.


L'extrait

« Je m'appelle Giuseppa La Fortuna. Si j'ai reçu ce nom de « Chance », moi la bâtarde, trouvée sur la ruota du couvent de Girgenti, c'est parce qu'une main anonyme versait régulièrement de l'argent aux religieuses qui m'ont recueillie. Pour mon éducation. Ou pour se dédommager, par ce don, de sa honte.
Un matin de janvier, les religieuses m'ont trouvée sur un degré de la roue du couvent. Qui m'avait déposée là ? Les sœurs m'ont dit que j'étais habillée d'une robe de baptême en dentelle blanche. Attachée à une croix en or, je portais une bourse en soie dans laquelle était glissé ce billet : Je m'appelle Giuseppa. J'ai trois mois et quinze jours. Prenez soin de moi, apprenez-moi la droiture. Que personne ne me mente. Qu'on me dise clairement que je suis une enfant aimée par sa mère mais confiée à vos bons soins. Tous les ans, à la date anniversaire de mon arrivée dans votre couvent, vous recevrez la même somme. Que Dieu vous bénisse et me garde.
La somme était estimable. Aussi les religieuses, enchantées de l'aubaine, m'ont-elles protégée. Et à la mi-janvier, année après année, elles trouvaient dès l'aube la somme, modestement mais régulièrement augmentée.
J'ai reçu une bonne éducation : écriture, lecture, catéchisme, calcul, couture, cuisine. Quant à la droiture recommandée, les sœurs ont très tôt failli à leur mission. Convaincues qu'une enfant ne comprend pas grand-chose, elles se livraient devant moi à diverses interprétations de ma condition : « Qui sait si elle n'est pas fille d'un maître ayant fauté avec la servante ? », « d'un homme épris de sa belle-soeur ? », « d'une novice et de son confesseur ? ». Elles pouffaient, gloussaient, mais baissaient le ton dès que l'une d'elle faisait allusion aux catacombes jonchées de nouveaux-nés.
J'écoutais, entendais et comprenais, effrayée. « Fautes », « coupable », « péché » : leurs mots étaient des cailloux jetés sur ma tête. J'en perdais le souffle et l'équilibre. Je me levais en titubant et plaquais les mains sur mes oreilles. Surprises, les nonnes se poussaient du coude, s'incitaient mutuellement au silence, et les cailloux cessaient de m'atteindre. Je m'enfuyais, lèvres serrées, gorge dure, les ongles plantés dans mes paumes. Dans ce jardin, je trouvais refuge au pied d'un magnolia dont je blessais le tronc avec mon peigne à cheveux. Je voulais disparaître, ne plus être au monde, arrêter ce mauvais tour joué à ma vie. J'avais honte d'être née, de porter une souillure. Honteuse honte, dont je me débarrassais sur le magnolia : « Meurs ! » » (p. 14-15)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Peuple de Sicile, tu m'as souvent déplu. Mais je suis tienne. »

Ce roman débute tel un conte pour enfant, une histoire dans laquelle on attend l'intervention d'une fée ou d'un Prince charmant, toujours en panne de GPS celui-là, arrivant systématiquement après que toute la misère du monde se soit abattue sur la pauvre orpheline. Un bisou, et paf, on est bon là, coupez ! Tout y est : le couffin abandonné à l'entrée d'un couvent, la lettre de la mère aimante, éplorée, ne pouvant garder l'enfant mais le confiant aux bons soins des nonnes, et la coquette somme d'argent qui tombera tous les ans à la date anniversaire du dépôt du bébé. Rassurez-vous, ce ne sont que les prémices de l'histoire de Giuseppa La Fortuna qui va révéler peu à peu une personnalité hors du commun n'ayant nul besoin ni de fils de roi, ni de crapaud, ni de fée, ni de bisou pour prendre son destin en main et affirmer haut et fort qu'elle a le droit de vivre pleinement sa vie malgré le patriarcat sicilien. C'est sur le bateau qui l'emmène en Tunisie que Giuseppa se raconte, dévoilant peu à peu le portrait d'une femme exceptionnelle.

Les sœurs ne l'ont pourtant pas épargnée dans leurs commérages – que voulez-vous, on s'ennuie entre deux rosaires -, leurs langues de vipères supputent sur ses origines, toutes contraires à la morale (cf l'extrait), et voient en elle une mauvaise graine qui ne saurait donner une belle plante. C'est dit, le poids de l'atavisme, le péché certain de sa mère, rejaillira sur la pauvre enfant et elle ne doit pas attendre de miracle. Ce qui est un comble dans un monastère ! Ce sera soit le noviciat, soit un mariage arrangé avec qui voudra bien d'elle, sans doute un veuf avancé en âge, pas trop regardant sur la qualité de sa seconde épouse, ou un paysan qui trouvera en elle une main d'oeuvre utile.

« Elles [les nonnes] m'ont inculqué la peur de l'inconnu, pour faire de moi une fille docile, craignant de quitter la niche. Il fallait que je leur échappe, que je leur désobéisse pour vivre. »

La petite Giuseppa a un rêve : retrouver sa mère. Celle-ci saura lui dire les raisons de son abandon, qui ne peut être que contraint et forcé, et, une fois en sa présence, ne pourra que la conserver auprès d'elle. Alors elle cherche, au cours des promenade de l'orphelinat, elle attrape des femmes par la manche, s'accroche à l'impossible, quête un regard, un signe, croit dix fois la reconnaître... Autant de déceptions. La rengaine des nonnes reprend, qu'elle ne se fasse pas d'illusions, le salut n'est pas de ce monde, elle devrait remercier déjà le sort d'avoir un toit et de la nourriture, et d'être belle comme l'éclat d'un regard de révolte. Même l'amitié lui est contraire, la jeune pensionnaire avec qui elle se lie est malade, un mal ardent qui la met au supplice avant une fin tragique. Il n'y a qu'au jardin que La Fortuna est heureuse. Santuzzu, le vieil employé chargé des cultures du couvent, lui enseigne l'art de semer, de faire germer les graines, de les entretenir, il lui apprend que la richesse est intérieure et qu'il ne tient qu'à elle de s'épanouir et de cultiver ses qualités. Giuseppa ne le formule bien évidemment pas ainsi, mais le jardin sera le lieu de sa révélation, son pilier de Notre-Dame.

Finalement, elle épousera Francesco, un bel homme, hélas né dans une famille de grands propriétaires terriens sur la pente descendante. Le père mort, Eusébio, l'aîné des fils, a repris la gestion du domaine et il n'est guère doué. Giuseppa sera fort mal accueillie, et c'est tant mieux. Cette hostilité de sa belle-famille va lui donner l'occasion de forger son propre avenir. La plante est à maturité, elle a quatre beaux fruits, quatre fils en pleine santé, il ne lui reste plus qu'à décider quelle terre sera la plus propice à les accueillir. Mais, avant cela, il va lui falloir survivre aux repas du dimanche, aux manœuvres d'Eusebio, à la méchanceté de sa belle-mère, à la placidité de Francesco. Un long cheminement, magistralement décrit par Françoise Gallo, qui la conduira à partir vers la Tunisie, à l'exil puisque son île ne veut pas suffisamment d'elle et de sa soif de vivre.

Est-ce un exil ? Je n'en suis pas si sûr, La Fortuna est de la trempe des conquérantes. Elle s'empare de la Tunisie afin de pouvoir y mener sa vie et se sortir de sa Sicile malmenée par la mafia et la stupide prédominance des mâles. Elle restera sicilienne, bien sûr, attachée à sa lignée inconnue, mais fera sienne la terre qui va l'accueillir.

Giuseppa est une femme forte, que rien ne fait reculer, elle n'est pas chassée de son île. Si c'était le cas, la jeune femme aurait certainement résisté, se serait accrochée ne serait-ce que pour ne pas laisser le dernier mot à ses adversaires. Elle quitte son pays pour être heureuse ailleurs, pour exister pleinement, afin de ne pas s'étioler entre ses belles-soeurs acariâtres et son beau-frère incompétent et malhonnête, prête à y abandonner son mari si celui-ci ne la rejoint pas avant le départ du bateau, malgré l'amour qu'elle lui porte, ayant depuis longtemps compris que transiger, c'est perdre, c'est se soumettre, et elle ne le souhaite à aucun prix.

Ce roman est un hymne à la liberté, un empêcheur de renoncer en rond. Giuseppa aurait eu cent fois l'occasion de capituler, cent fois l'opportunité de se couler dans le moule et de suivre le chemin d'effacement tout tracé. Jamais elle n'a baissé la tête. Peut-être pour prouver à cette mère qui l'avait déposée à la porte du couvent qu'elle avait eu tort, que cette inconnue, sans doute aisée, aurait été fière d'avoir une fille aussi déterminée, qui ne s'est toutefois jamais départie de sa part d'enfance en elle, celle qui ouvre la porte des rêve et dit qu'ils peuvent devenir réalité. Ou peut-être pour lui démonter qu'il est possible de ne pas se plier aux conventions, réaliser ce que sa génitrice n'a pas su faire afin de garder son enfant.

Enfant abandonnée, femme dans une société au sexisme triomphant, peu épargnée par les coups du sort, La Fortuna ne doit rien à la chance, elle gagne elle-même son indépendance et sa liberté, à force de volonté, de coups de gueule, elle s'impose là où on la méprise.

Un très grand roman sur le thème de l'émigration, superbement écrit, émouvant, fort, un destin de femme montrant que rien n'est jamais perdu d'avance.


Notice bio

Françoise Gallo, née en Tunisie dans une famille sicilienne, rejoint à huit ans la Provence. Elle écrit et réalise de nombreux documentaires (notamment pour l'émission « Un siècle d'écrivain »). En 2007, elle publie chez Albin Michel La Méditerranée des saveurs. En 2006, elle signe un 52 minutes, Stressa Luna, Prix Scam 2007 « Brouillon d'un rêve d'écriture », et point de départ de ce roman inspiré de l'histoire de sa famille. Françoise Gallo vit entre Aix-en-Provence et Paris. La Fortuna est son premier roman.


La musique du livre

Charles Gounod – Sarah Brightman - Ave Maria

Giuseppe Verdi – Lacrymosa

Vincenzo Bellini – sonate pour orgue

Vincenzo Bellini – Anna Netrebko - Arturo – Les Puritains


LA FORTUNA – Françoise Gallo – Éditions Liana Levi – 142 p. octobre 2019

photo : paysage de Sicile - Pixabay

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