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LA GRIFFE DU DIABLE de Lara Dearman

Chronique Livre : LA GRIFFE DU DIABLE de Lara Dearman sur Quatre Sans Quatre

The author

Lara Dearman est une romancière britannique qui a grandi à Guernesey. La Griffe du Diable est son premier roman. Il semble qu'il soit question de l'adapter à la télévision et qu'il y ait un deuxième tome des aventures de la journaliste Jennifer Dorey au printemps 2018 pour l'édition anglaise.


The plot

Guernesey. Non non non, pas le paradis fiscal ni l'exil hugolien. Guernesey : l'île aux sortilèges et mystères, sorcelleries et diableries, magie noire et féerie. L'île anglo-normande a subi l'occupation allemande nazie ainsi que des bombardements qui ont poussé une bonne moitié de sa population à aller se réfugier au Royaume-Uni.

Jennifer Dorey est une Guernesiaise, une vraie, qui en connaît tous les secrets légendaires grâce à son père, marin pêcheur, maintenant décédé. Elle est partie, comme la plupart des jeunes gens, faire ses études et travailler au Royaume-Uni, mais, à la suite d'une agression liée à son travail d'enquête, elle revient vivre sur l'île, chez sa mère Margaret. Elle travaille pour le journal local et se remet lentement de son traumatisme.

Cependant, un cadavre de jeune fille est découvert, marqué par un symbole lié à une légende de l'île et qu'on appelle la griffe du diable.

Jennifer s'en mêle et cherche à comprendre... Elle découvre toute une série de jeunes filles, belles, blondes, paumées... et mortes. 6 en cinquante ans. Ça fait beaucoup pour une si petite île. Ça sent le tueur en série, non ?


Have a taste of it, will you ?

« La circulation se réduisit à l'allure d'un escargot. Derrière un muret, la marée battait son plein, et de l'endroit où elle se trouvait, il lui semblait qu'elle n'avait qu'à tendre la main pour toucher l'eau. Quand elle était petite, c'était une source d'émerveillement inépuisable. Le royaume de sirènes et de cités englouties, de contrebandiers et de trésors, et du calmar géant que son père disait avoir souvent aperçu mais jamais attrapé. Elle adorait ses histoires. Assise sur ses genoux, elle le regardait jouer aux cartes avec ses amis, des pêcheurs bourrus, et les écoutait parler de leurs bateaux et des dernières règlementations concernant la pêche, ou d'un amateur qui s'était aventuré sur une mer déchaînée et qu'il avait fallu sauver. Avec un peu de chance, l'un d'eux lui racontait une anecdote, ou bien une histoire de pirate dont le vaisseau fantôme courait sous le vent dans le port. Et puis sa maman arrivait en secouant la tête et leur disait à tous d'arrêter de farcir le crâne de sa pauvre fille avec des sornettes. Quoi, ils ne se rendaient pas compte qu'ils allaient lui donner des cauchemars ? Mais ils ne lui donnaient pas de cauchemars. Au contraire, ils l'emplissaient de couleurs, de lumière, et elle rêvait de héros qui sauvaient des hommes de la noyade, de spectres livides sur des vaisseaux fantômes et de grands mâts noirs sur des océans scintillants.
Aujourd'hui, c'était différent. Il n'y avait plus de sirènes, de pirates ou de fantômes. Il n'y avait plus que l'eau, noire, peu engageante, qui l'encerclait de toute part.
Elle se dit qu'elle devrait peut-être descendre de voiture, aller voir s'il n'y avait pas, devant eux, quelque chose qui méritait de devenir le sujet d'une brève. Même un accident mineur pouvait faire la page trois, un jour où l'actualité était pauvre.
Et à Guernesey, l'actualité était pauvre presque tous les jours. » (p. 15-16)


What I'd say :

Jennifer Dorey est une jeune femme déterminée et qui ne s'en laisse pas compter. Elle a perdu son père avec qui elle entretenait une complicité solide depuis l'enfance, un père marin pêcheur incollable sur toute l'histoire occulte, faite de mythes, de légendes et de magie, et sur l'histoire méconnue de l'occupation nazie pendant la deuxième guerre mondiale. Des deux, on retrouve des traces sur l'île à travers la toponymie toute en diables et fées et les bunkers, bien sûr, vestiges moins charmants mais plus historiques, hélas.

Jennifer suivait son père partout à travers l'île qu'elle connaît comme sa poche, il faut dire qu'elle a une superficie d'à peine 64 km2 et ne peut se prévaloir que d'à peu près 63000 habitants. Tout le monde se connaît plus ou moins, évidemment. Elle y a aussi de mauvais souvenirs : la noyade inexplicable de son père, pourtant marin expérimenté et prudent, et un très sale moment passé enfermée dans un bunker par un garçon mal intentionné. Les heures passées seule enfermée dans le noir la hantent encore.

Et pourtant c'est une battante, Jenny. Elle a beaucoup enquêté, à Londres, sur les réseaux mafieux de prostitution ou de semi-esclavage de filles roumaines, par exemple. Elle s'est approchée si près qu'elle s'est fait menacer puis agresser pour de bon, la cicatrice à la base de son cou en atteste. Elle continue à recevoir des menaces par mail et se sent surveillée constamment, jamais absolument certaine de ne pas être en danger. C'est une bonne journaliste, intuitive, fouineuse, le genre à ne rien lâcher.

Et là, les filles blondes et malheureuses qui meurent, ça lui paraît quand même un peu gros pour être juste une coïncidence. Surtout quand elle se rend compte que chacune est marquée de ce fameux symbole que les Guernesiais appellent la griffe du diable.

Elle n'est pas seule, Jennifer. Elle peut compter sur Elliot, un jeune journaliste très désireux de lui rendre service, et pas forcément totalement insensible à son charme, et puis sur Michael Gilbert, un vieux flic qui a perdu sa fille adolescente, il y a longtemps, et qui, depuis, s'est perdu lui-même de vue dans l'alcool et la dépression. Bien qu'il ait réussi à vaincre le plus gros de ses démons, Michael est assez mal vu au commissariat, il a perdu en prestance et en crédibilité et puis il a témoigné contre ses collègues, il y a plusieurs années, dans une histoire de coups portés à un suspect. On lui avait demandé de se taire, par esprit de corps, et il avait cependant préféré ne pas obéir, s'attirant ainsi les foudres de son supérieur hiérarchique Wilson, maintenant à la retraite.

C'est partout pareil, évidemment, mais à Guernesey encore un peu plus sensible qu'ailleurs, ces histoires de corporatisme, parce que tout se sait et que tout le monde se côtoie, alors la prudence est encore plus grande pour sauver les apparences.

Michael et Jennifer vont faire cause commune, dans cette enquête, un duo bien sûr lourd de symbole puisque chacun a perdu un être cher que l'autre rappelle.

L'enquête devient une priorité puisqu'il semble bien qu'un tueur en série rôde dans l'île depuis 50 ans en toute impunité. La réouverture des dossiers de ces filles – des ados mal dans leur peau, victimes d'abus, alcoolisées, déscolarisées pour certaines, ayant parfois déjà été confrontées à la police – n'est pas du goût de tout le monde sur l'île, cela risque de réveiller des secrets bien endormis, comme celui d'un homme, fils illégitime d'un Allemand, un « sale Boche », comme on n'a cessé de le lui dire toute son enfance. Pas facile de vivre avec une mère qui a fauté avec les occupants, et qui continue à se donner, contre une assistance de plus en plus mince et précaire, à des hommes peu enclins à rendre leur relation durable.

L'enfant, un beau garçon blond et grand, athlétique, est de moins en moins en butte à l'hostilité des autres, et il en impose même par son intelligence et sa taille. Mais ses failles sont telles qu'elles ne peuvent que croître en lui.

Les deux personnages principaux, Jennifer et Michael, forment un bon duo qu'on retrouvera très certainement dans un prochain roman.

Un roman facile à lire, chargé d'embruns, de vent et de cups of tea, et qui met en lumière deux aspects de Guernesey : sa mythologie et son goût pour les croyances, superstitions, légendes en lien avec son paysage magnifique et son histoire pendant la deuxième guerre mondiale, l'occupation et les ravages des bombardements. Deux aspects qui s'entremêlent et conduisent à la mort.


LA GRIFFE DU DIABLE - Lara Dearman – Éditions Robert Laffont – collection La Bête Noire - 420 p. novembre 2017
Traduit de l'anglais par Dominique Haas et Stéphanie Leigniel

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