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Chronique Livre :
LA GUYANE DU CAPITAINE ANATO de Colin Niel et Karl Joseph

Chronique Livre : LA GUYANE DU CAPITAINE ANATO de Colin Niel et Karl Joseph sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Colin Niel a créé une série policière multiprimée située en Guyane autour d’un personnage récurrent, le capitaine Anato, un gendarme noir-marron à la recherche de ses origines : Les Hamacs de carton (2012), Ce qui reste en forêt (2013), Obia (2015) et Sur le ciel effondré (2018).

Alors que bien des livres consacrés à ce territoire se concentrent sur sa flore et sa faune, ce livre illustré des photographies de Karl Joseph et qui donne la parole tour à tour à des personnages de la tétralogie nous fait découvrir l’Amazonie française à travers la vie des Guyanais, aussi bien sur la côte Atlantique où se concentrent les grandes villes que dans les régions plus rurales du Bas et du Haut-Maroni. Une invitation à passer de la fiction au voyage…

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© Karl Joseph


L'extrait

« Quand l'hélicoptère se pose sur le site, l'essentiel est camouflé. Le chef de chantier a pu fuir en pirogue, seuls sont restés les femmes et les ouvriers, Reyes en tête.
Le chantier est silencieux, presque désert. Un tuyau aplati continue de vomir les derniers litres de boue pompés dans le sol. Un toucan profite de l'accalmie pour transpercer le ciel de son vol sinueux. Les uniformes investissent les lieux, se répandent entre les baraques qui composent la base-vie, les murs faits du bois des arbres abattus à l'ouverture du chantier.
Les garimpeiros savent comment les choses vont se passer : entre eux et les gendarmes, c'est le jeu du chat et de la souris, qu'on soit ici côté Oyapock, ou dans l'ouest guyanais, autour de Maripasoula. Les autorités ont beau ressasser les chiffres, les opérations de lutte menées par la gendarmerie, chaque année plus nombreuses, les cinq cent hommes impliqués en permanence, les orpailleurs clandestins sont toujours là, des sites miniers illégaux, il y en a près de deux cent dispersés sur le territoire. Tout ça n'est pas près de s'arrêter, l'activité est trop bien installée, trop organisée, trop de monde impliqué. Alors Reyes fait comme les autres, il se plie au rituel, docile et patient, pas plus inquiet que ça. Tout cela sera bientôt fini, pense-t-il, bientôt il sera au Brésil, et n'aura plus qu'une chose à faire : profiter de cet or qu'il rapportera avec lui.
Hommes et femmes sont rassemblés sous un carbet au toit couvert d'une grosse bâche noire, ils sont près d'une dizaine, bottes alourdies par la boue, shorts de sport ou treillis, casquettes aux couleurs du Brésil comme fixées sur le crâne, mines résignées. Et alors que plus loin, une partie des militaires s'emploie à détruire le matériel encore visible, que l'un d'eux arrose d'essence puis met le feu à ce qui servait de dortoir, les garimpeiros font la queue et défile un à un pour présenter leurs papiers au guichet de contrôle improvisé. Reyes attend son tour, ce n'est pas la première fois qu'il se fait contrôler par les Caresses guyanaises. Il adresse un sourire gêné au Français engoncé dans son uniforme bleu marine, lui tend sa carte d'identité, tout froissée. Il se saisit du papier qu'on lui remet et dont chaque garimpeiro a déjà entendu parler : une injonction à quitter le territoire, directive dérisoire et rarement appliquée. Il hoche la tête comme pour dire qu'il a compris, puis commence à s'éloigner, rejoint les collègues appuyés contre la rambarde de bois.
Mais à peine a-t-il fait deux pas que les gendarmes le rappelle :
- Hé, attends. » (p. 104-105)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un roman, c'est une tranche d'histoire, une partie, souvent chaotique, de la vie de personnages, attachants ou repoussants peu importe, mais il arrive l'on se demande ce qu'il a bien pu leur arriver avant, comment ils se sont trouvés là, voyous ou flics, prostituées ou mères abandonnées... Et lorsque ces récits se déroulent dans des paysages tels que ceux de Guyane, lointains, inaccessibles pour nombre de lecteurs, se pose aussi la question de la cohérence entre notre imagination se perdant dans les méandres des fleuves, s'égarant sur les sentiers des forêts, recréant villages amérindiens, quartiers défavorisés de Maripasoula ou de Cayenne, et la réalité. Celle que l'auteur a patiemment décrite, qu'il a passé au tamis de son talent. La Guyane du capitaine Anato répond de la plus belle des manières à toutes ces interrogations.

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© Karl Joseph

Colin Niel y reprend quelques-uns des protagonistes des quatre enquêtes de son gendarme fétiche, le capitaine André Anato. Celui-ci ne connaissait pas la Guyane avant d'y prendre son poste. Certes il y était né, mais ses parents sont partis pratiquement aussitôt en métropole, le gendarme ne s'est décidé à y retourner qu'après leurs décès. Tout au long des quatre aventures que lui a fait vivre Colin Niel, il s'acculture en même temps que le lecteur, il s'imprègne de la magie ambiante, de la désolation aussi, de la corruption, des basses manœuvres politiques ou financières, mais il apprend surtout les peuples, multiples, avides de vie, d'avenir moins sombre, plein de rêves et de douleurs passées.

Douze, très exactement. Douze tableaux, douze nouvelles et des dizaines de splendides photographies, qui nous font pénétrer plus avant dans cet univers luxuriant, où se croisent garimpeiros misérables, entrepreneurs rapaces, indiens désespérés, évangélistes toxiques, prostituées, voleurs et gendarmes débordés... Liste non exhaustive. Cinq cent militaires pour un territoire grand comme le Portugal, des frontières inexistantes, mouvantes comme les flots sombres du Maroni, le Suriname sur l'autre rive, les migrations incontrôlables, les trafics, la détresse des Amérindiens dont la culture et le mode de vie n'ont jamais été aussi en danger...

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© Karl Joseph

À chaque texte, ses images, formidables clichés de Karl Joseph sublimant la réalité. L'écrit d'un côté, les photos de l'autre, comme pour apporter un supplément d'humanité à la plume de Colin Niel qui n'en manque pourtant pas. Double point de vue sur cette Guyane mystérieuse, violée chaque jour, meurtrie, blessée, magnifique et fière, sur les combats de ceux qui tentent de la défendre et les autres, les rapaces attendant de la dépecer ou les miséreux n'ayant d'autre choix que l'illégalité pour essayer de survivre. Ce livre est une déclaration d'amour à deux voix, deux talents s'unissant pour montrer et alerter, partager ce qu'ils ont vu et ce qu'ils voudraient que nous voyons.

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© Karl Joseph

Colin Niel raconte Tapwili Maloko, le militant wayanas essayant de sauver son peuple, Leticia, la jeune prostituée de New Albina, les souvenirs de Melita Koosman, survivante de la guerre civile oubliée du Suriname et bien d'autres, Karl Joseph nous les présente, eux et leurs proches, eux et leur environnement. C'est l'âme de la Guyane qui est ici exposée, la magie de l'Obia, le camaïeu de verts de la forêt, les eaux boueuses des fleuves, l'espoir dans les yeux des êtres, l'usure de ceux qui ont trop subi, l'énergie des enfants. Si vous avez lu les enquêtes d'André Anato, ce recueil en est un formidable prolongement, si ce n'est pas le cas, il ne peut que vous donner l'envie de vous y plonger. Avec l'avantage de garder en tête les très nombreux et magnifiques clichés.

Ce très beau livre est un voyage au cœur de la substance de la Guyane et des peuples qui y vivent, pas un guide pour touristes. Ce qui y est montré et dit serait, pour une bonne part, soigneusement caché dans un guide promotionnel. On y visite des regards, des attitudes, du pathétique et de l'horreur écologique, les ravages des orpailleurs, ceux de la misère. Au style élégant de Colin Niel, succèdent les images, tant documentaires que poétiques, de Karl Joseph.

À lire et à voir dans ce somptueux ouvrage, mêlant nouvelles et photographies, un double regard percutant sur la réalité guyanaise. Une très belle initiative des éditions du Rouergue ! (et une excellente idée-cadeau, même s'il est peut-être un peu tôt...)


Notice bio

Colin Niel est un écrivain français, ingénieur agronome, qui a travaillé en Guyane à la création du Parc amazonien durant plusieurs années. Il a écrit quatre romans ayant pour cadre la Guyane : Les Hamacs de Carton (2012, prix Ancres noires) et Ce qui Reste en Forêt (2013, prix des lecteurs de l'Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014), Obia (2015) et Sur le ciel effondré (2018).
Seules les bêtes (2017) a pour cadre le paysage rural des Causses, il a reçu le prix Landerneau Polar ainsi que le prix Polar en Séries.

Karl Joseph est né à Cayenne, en Guyane, en 1973. Il vit actuellement à Sète mais travaille régulièrement dans sa région natale où il a également co-fondé la biennale des Rencontres photographiques de Guyane dont il est directeur artistique. Photographe documentaire, il collabore à de nombreux titres de presse. Il a publié Les Guyanais aux éditions Ibis rouge (2011) et Les Contes de Malastrana aux éditions Terrail (2007).


La musique du livre

Vybz Kartel - Day Rave

Jean-Philippe Marthély - Bèl Kréati

Jocelyne Béroard - Mové Jou

Patrick Saint-Eloi - Palé Palé

Gradur - Boss de la trap


LA GUYANE DU CAPITAINE ANATO – Colin Niel et Karl Joseph – Éditions du Rouergue – 254 p. octobre 2019

Toutes les images illustrant l'article sont extraites de La Guyane du capitaine Anato avec l'aimable autorisation de Karl Joseph ©. Merci à lui.

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