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Chronique Livre :
La longue nuit de Francisco Sanctis de Humberto Costantini

Chronique Livre : La longue nuit de Francisco Sanctis de Humberto Costantini sur Quatre Sans Quatre

Photo : L'école de mécanique de la marine - haut lieu de la torture pendant la dictature - (Wikipédia)

L'extrait

« Il se dit que tout simplement il descendra très probablement au prochain carrefour. Très bien ! Et après ? Eh bien, il marchera sans se presser, d'un air distrait, jusqu'au 4200 ! Et ensuite ? Ensuite, sans s'arrêter, il jettera un coup d'oeil sur le 4225, depuis le trottoir d'en face. Et ensuite ? Ensuite, il retournera peut-être sur ses pas et empruntera le trottoir de la maison ; il ne s'y arrêtera pas, ou laissera un billet, ou il appuiera sur la sonnette, ou, mieux encore, il frappera un petit coup à la porte, pour voir ce qui se passe...ou... »


Le pitch

Novembre 1977 – Buenos Aires. Francisco Sanctis est un employé modèle de Luchini & Monsreal, un mec sans histoire qui évite de se mêler de celles des autres. Il est passionné de musique et aime tendrement Maria -Angélica son épouse. Les militaires règnent sur l'Argentine, les atrocités se multiplient mais, comme beaucoup, Francisco regarde les événement du coin de l'oeil sans réagir.

Un coup de téléphone d'une ancienne connaissance de sa timide jeunesse militante va bousculer totalement cette tranquillité farouchement protégée. Elena Vaccaro va lui demander d'avertir trois personnes risquant d'être arrêtées par la police politique et, comme c'est toujours le cas à cette époque, de disparaître définitivement dans les sous-sols de l'école de mécanique de la marine.

Sanctis va alors s'engager dans un conflit moral terrible, tout au long de ses pérégrinations dans une Buenos Aires vivant dans la peur de la dénonciation. Il va douter, trouver, hésiter, se lamenter, reprendre espoir...Une chose est sûre, il sait et le ver est dans le fruit...


L'avis de Quatre Sans Quatre

Quelle épreuve ! Ce pauvre Francisco est soumis au pire des calvaires : la connaissance et le pouvoir de, peut-être, changer le destin de trois hommes qu'il ne connait pas, au risque de sa vie. S'il n'agit pas, c'est un salaud, s'il intervient, il va probablement y laisser sa peau. Costantini navigue magnifiquement sur cet océan de doutes, sur ce malaise absolu de tout homme, se respectant un minimum, face à la question du possible sacrifice.

Comme dans la France de l'occupation, dans l'Argentine des années soixante-dix, deux camps s'opposent. Les partisans des militaires/tortionnaires et les résistants qui peuplent les caves et prisons du régime ou la clandestinité. Mais il y a surtout l'immense majorité qui n'a pas pris position. Ni héros, ni bourreau, cette masse silencieuse est constituée de Francisco Sanctis, vaguement gauchiste du temps de leur jeunesse, de droite modérée, socialement invisible l'âge venant, protégeant ses fesses en attendant de voir de quel côté va tourner le vent.

Ce roman est inracontable. Il faut suivre, pas à pas, rue après rue, de bistrot en autobus, les déambulations soucieuses de Sanctis pour vivre avec lui ce chemin de croix et comprendre les méandres de ses réflexions. Des errements de son personnage, Humberto Costantini nous parle de l'ensemble des tortures d'un pays, des forces contradictoires qui traversent un peuple et de la, très fine, frontière séparant l'indifférent du héros.

La longue nuit de Francisco Sanctis est indispensable pour comprendre l'évanescente frontière entre l'homme de bien et l'indifférent. Un livre dont le lecteur sort abasourdi, délaissé par ses certitudes, ses jugements abruptes. Le style est riche, ponctué d'un humour obligatoire dans de telles circonstances de tensions, l'écriture fluide et puissamment évocatrice. Un roman noir profond où brille tout de même, comme un éclat, l'espoir que n'éteindra jamais aucune dictature quelle que soit sa barbarie. C'est une bonne chose que L'atinoir sorte ces textes inconnus de l'oubli et les rende accessibles.


Notice bio

Auteur d'une œuvre encore peu traduite en français, Humberto Costantini, né à Buenos Aires en 1924, est issu d'une famille de juifs italiens. Militants contre les dictatures (1973-1983), il doit s'exiler au Mexique où il a écrit une partie de son œuvre composée de romans, nouvelles, poèmes et pièces de théâtre. Il est décédé en 1987.


La musique du livre

Francisco Sanctis est passionné de musique, il est particulièrement fier de son installation stéréo et il invite souvent des voisins à en profiter. Ce fameux soir de novembre, il vient d'acheter le Concerto Grosso d'Arcangelo Corelli. Osvaldo Pugliese ensuite, nous sommes en Argentine donc tango oblige, et son Gallo Ciego Tango. Ecouter Pugliese est présenté, ironiquement, comme un signe de respectabilité, Sanctis s'apercevra que ce n'est pas si évident...

La longue nuit de Francisco Sanctis – Humberto Costantini – L'atinoir – 194 p. septembre 2011
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Jean-Jacques et Marie-Neige Fleury

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