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Chronique Livre :
LA MÉMOIRE DES MORTS d'Eric Berg

Chronique Livre : LA MÉMOIRE DES MORTS d'Eric Berg sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Eric Berg, né Eric Walz, auteur allemand. Son dernier roman policier, La Maison des brouillards, a été publié chez Slatkine et Cie en 2016.


L'histoire en bref

Léa, une jeune photographe, est à l'hôpital, en rééducation après un accident de voiture qui lui a occasionné de multiples fractures et surtout, surtout, une amnésie partielle qui recouvre précisément les quelques heures entourant son accident de voiture. Elle sait ce qu'on lui a dit, mais elle ne comprend pas ce qu'elle faisait à bord de ce véhicule, à Poel, une île de la Baltique où elle a passé toute son enfance, en compagnie de sa soeur qu'elle n'a pas vue depuis vingt-trois ans et qu'elle déteste...

Plus rien n'aura de sens tant qu'elle n'aura pas trouvé ce qui s'est passé et pourquoi.


Un extrait

«  Prologue
En sortant de chez lui ce soir-là, le jeune homme de dix-huit ans avait des projets d'avenir plein la tête.
On était le 31 août de cette drôle d'année 1990, ce temps entre deux temps où, en Allemagne de l'Est, l'ordre ancien n'avait pas tout à fait disparu et où le nouveau n'existait pas encore. Les gens se demandaient ce qu'ils allaient devenir, et lui aussi avait pris d'importantes décisions. Il marchait seul sur le chemin à travers les prés de l'île de Poel, face à la côte du Mecklembourg. Il aimait voir la brume ramper au ras du sol, et aussi ce moment où, traversant les nuages, les rayons du soleil couchant illuminaient la mer comme des projecteurs, avant de s'estomper pour reparaître plus loin d'une autre couleur.
Au bout du chemin, loin de tout, se trouvait le vieux monastère en ruine, plus familier encore que la maison de ses parents. Ses amis et lui l'avaient toujours surnommé « le palais ». Les toits avaient disparu depuis longtemps, et avec eux les salles, remplacées par une enfilade de cours. Les fenêtre en ogive s'effritaient doucement, rongées depuis cinq siècles par le vent marin, elles donnaient sur la mer, et de l'autre côté sur les prés. Le minuscule village où il vivait était à un kilomètre, caché par une allée d'arbres.
Dans la demi-obscurité, il s'avançait à tâtons, la main tendue, frôlant les murs du bout des doigts. Il s'arrêta devant l'une des fenêtres de style gothique flamboyant et contempla, par-delà les herbes folles de la dune, la calme étendue de la mer couleur de plomb. Soudain, il crut entendre des pas, et se retournant, sourcils froncés, il appela :
- Margrethe ?
Il ne savait pas lui-même pourquoi il avait prononcé son nom. Elle ne voudrait probablement plus jamais lui adresser la parole. » (p. 11 et 12)


En plus long

C'est l'histoire d'une bande d'amis, un groupe d'enfants qui se connaissent depuis toujours et que l'isolement des lieux rapproche. L'île de Poel, la Baltique, la RDA, les années qui précèdent la chute du mur.

Des enfants du même âge, mais pas du même milieu social, et que la vie adulte va se charger de séparer, presque. Comme si on pouvait vraiment tourner le dos à son enfance.

Léa, Julian, Mike, Margrethe, Pierre, Jacqueline et Harry. Une bande, une meute hiérarchisée qui vit selon ses règles. Leur lieu de rendez-vous, quand ce n'est pas chez Harry et Margrethe, car leur mère Edith est accueillante, et si rassurante, c'est le palais, un monastère en ruine aux fenêtres en ogive sur les murs duquel sont gravés leurs sept prénoms.

Les enfants ont un chef, Mike, plus charismatique, plus fort et intrépide et surtout absolument convaincu qu'il est le chef. Son second, c'est Harry, les deux garçons sont inséparables et ce que Mike veut, Harry le fait. En tout dernier Pierre, discret et doux.

Entre jeux, complicité, amitié, amour et chansons, la bande des sept est exclusive. La sœur de Léa, Sabina, plus âgée, en est totalement rejetée. D'ailleurs les deux sœurs se détestent, elles sont rivales : Léa, toute en grâce et charme, est gâtée et chouchoutée par tous quand Sabina, plus masculine, plus dure, se sent injustement traitée et mise de côté.

Mais en 1989, la chute du mur de Berlin, change tout pour eux. Au terme de leur adolescence, quand la vie s'ouvre à eux, voici la réunification qui autorise enfin tous les désirs, tous les rêves, tous les futurs. Un soir d'exaltation, chacun à son tour va hurler au ciel ses vœux les plus chers...

Cependant, déjà, tout s'assombrit pour Léa : ses parents meurent dans un accident de voiture, la voilà seule au monde avec sa sœur alors qu'elles se haïssent, et Julian, son amoureux, un rêveur qui compose des chansons sur sa guitare, veut partir faire le tour du monde pendant un an... sans elle.

31 août 1990, Julian attend Léa dans le palais pour lui demander de partir avec lui, finalement. Elle ne viendra pas, et Julian va disparaître. Comme si la terre l'avait englouti, plus personne n'aura de nouvelles de lui.

Vingt-trois ans plus tard, Léa est à l'hôpital, elle est sortie vivante on ne sait comment d'un accident de voiture sur l'île de Poel dans lequel sa sœur est morte.
Et elle n'en a plus aucun souvenir.

Pour comprendre ce qui lui est arrivé, et parce qu'elle est à un moment de sa vie difficile – séparée de son compagnon avec qui elle vivait en Argentine depuis 1990, elle a fait plusieurs fausses couches et accumule les aventures sans lendemain - , Léa décide d'affronter le passé et de retourner sur les lieux de l'accident. Elle veut retrouver ses souvenirs, quel que soit le prix à payer, estimant qu'elle a peu à perdre, désormais.

Mais Léa n'était pas la première à faire le voyage along Memory Lane car sa sœur, policière, est venue aussi se renseigner sur la disparition de Julian, vieille de 23 ans. Elle a été contactée par l'infirmier qui s'occupe du père de Julian, et qui voudrait enfin, avant de mourir, savoir ce qui est arrivé à son garçon.

Sabina a tout quitté elle aussi, sans regrets, convaincue d'être mal aimée et rejetée par la bande de sa sœur, la préférée. Quand elle revient, elle est surprise de voir que personne d'autre n'est parti, ou pas bien longtemps, et que les uns et les autres ont connu des fortunes très diverses. L'amitié qui liait les sept membres du groupe semble s'être évanouie, des tensions et des rancoeurs ont pris la place, et c'est une bande d'adultes plutôt mal en point qu'elle retrouve.

Mike s'est remarié avec Jacqueline qui n'a pas réussi à faire la carrière de comédienne qu'elle souhaitait, elle est rentrée des Etats-Unis accro aux médicaments qui adoucissent la réalité, les nerfs à fleur de peau et avec une obsession pour la propreté... elle hait son beau-fils qui prend un malin plaisir à mettre des miettes grasses partout et à l'énerver, ce qui est chose aisée, d'autant que son père boit plus que de raison et ne passe que peu de temps chez lui.

Elle passe beaucoup de temps à essayer de combler l'oisiveté que lui laisse la richesse dont jouit Mike, qui a quasiment tout acheté sur l'île et se trouve maintenant en butte à l'hostilité de Harry qui contrecarre, au nom de l'écologie, mais aussi par haine pure et simple, tous ses projets. Harry s'est ruiné en procès infructueux, il habite avec sa sœur Margrethe et sa mère Edith, qui se meurt dans des souffrances terribles, dans la maison familiale.

Harry et Margrethe, le bras droit et la fille solide, aussi forte qu'un garçon et sans ce charme qui valait toute l'attention des garçons à Léa... Quel revers de fortune. Elle qui voulait faire des études n'aura jamais pu, pas d'argent et la voilà désormais femme de ménage... chez Mike et Jacqueline. Situation insupportable, humiliation d'un côté et culpabilité de l'autre...Margrethe remâche sa rancoeur, ses multiples frustrations, sa pauvreté et la mort de ses rêves, les fameux rêves hurlés à la face du ciel ce jour de 1989, quand tout paraissait pouvoir être possible enfin, avec la réconciliation des deux Allemagnes.

Seul Pierre, médecin à Poel, semble avoir réussi. Au moins professionnellement car sa vie sentimentale est plutôt chaotique.

Sabina fouine par-ci par-là, se renseigne en bon flic, l'air de rien. Elle est bientôt rejointe par Léa, qui a été contactée aussi par l'infirmier du père de Julian. Les deux femmes s'allient dans la recherche de la vérité, malgré les dissenssions et les tourments passés. Mais de tout ceci, Léa ne conserve aucun souvenir si ce n'est de vagues flashs de temps à autres.

Quand elle revient, quatre mois après l'accident, sur l'île de son enfance, elle est accueillie avec générosité et affection par Pierre, et avec plus ou moins de camaraderie par les autres. Jalousie ? Sentiment d'injustice ? Culpabilité ? Haine ? Qu'est-ce qui érode et pourtant maintient fermement les liens entre les six survivants ?

Tributaire des autres, à cause de son amnésie, Léa va petit à petit découvrir ce qu'elle aurait préféré ne pas savoir. A moins qu'on ne lui mente. Encore.

Comme dans son précédent roman, La Maison des brouillards, la confrontation entre les amis d'hier est un intense jeu de dupes et de miroirs déformants, avec la mort en juge suprême. Les personnages sont prisonniers de leurs secrets et de leurs affects comme ils sont prisonniers de l'île, le lieu de l'enfance magique et maléfique à la fois.

L'amnésie de Léa est une possibilité de rédemption et de paix offerte à tous, peut-être précaire, peut-être éternelle.


Musique

Alan Parsons Project - Sirius

Nena - 99 Luftballoons

Nina Hagen - So Bad


LA MÉMOIRE DES MORTS - Eric Berg - Éditions Slatkine et Cie - 416 p. novembre 2017
Traduit de l'allemand par Catherine Barret

photo : Île de Poel

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