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Chronique Livre :
LA MAISON DES BROUILLARDS de Eric Berg

Chronique Livre : LA MAISON DES BROUILLARDS de Eric Berg sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


L'auteur :

Eric Berg est un auteur allemand, né en 1967, et dont le vrai nom est Eric Walz. C'est de ce nom qu'il signe ses romans historiques et qu'il est connu en Allemagne. La Maison des brouillards est son premier polar, d'où le choix d'un pseudonyme.

C'est l'un des rares écrivains à avoir été mannequin... si si ! Et si vous êtes un chat et que vous savez cuisiner la ratatouille, vous avez toutes vos chances car il les adore...


L'histoire

Doro Kagel est une journaliste berlinoise à la vie privée un peu triste : elle gagne mal sa vie, se sent seule depuis que son grand garçon est parti faire des études et elle déprime devant la montagne de travaux d'apprentis journalistes qu'elle doit corriger pour mettre un peu de beurre dans les épinards. Non, sa passion, à elle, c'est le fait divers, le meurtre, le coup de sang, le tronçonnage de corps vindicatif. Elle y met toute son âme, justement celle-là toute bleuie du meurtre de son frère chéri, Benny, lorsqu'elle était enfant.

Cette fois-ci, elle doit écrire sur une tragédie, le massacre qui a eu lieu deux ans auparavant sur l'île d'Hiddensee, pensez donc : dans la superbe maison toute en verre du très chic architecte Philipp Lothringer, au cours d'une réunion d'anciens amis, pendant une très forte tempête rendant impossible toute liaison avec la terre ferme, 3 morts et une personne dans le coma, celle qui a très probablement tué les autres avant de se suicider. Doro va enquêter et découvrir des secrets de famille auxquels elle ne s'attendait pas et, qui sait, la vérité en prime.


Un extrait

« Deux ans plus tôt, septembre 2010

Pistolet, antalgique, allumettes, Lexotanil. Pour la énième fois de la matinée, Leonie vérifia si elle avait bien tout mis la veille dans son sac à main. Jusqu'à la dernière minute, elle s'accrocha à ce rituel quotidien, parce qu'elle aurait préféré rester assise devant la table de sa cuisine et ne pas partir pour Hiddensee.
Elle fit claquer sa langue deux ou trois fois pour appeler les chats des voisins. Elle y passait souvent une heure entière, avec des soucoupes alléchantes toutes prêtes pour le cas où il viendrait. Comme elle ne connaissait pas leurs noms, elle leur en avait donné d'autres. Elle distinguait entre ses invités réguliers et les visiteurs occasionnels, leurs témoignant sa sollicitude en conséquence. Parfois, comme ce matin, aucun chat ne se montrait, sans qu'elle sache si cela tenait au temps ou à des raisons qu'elle ne pouvait imaginer.
Leonie ferma brusquement la porte de la terrasse, rassembla les soucoupes et les jeta dans l'évier. Après y avoir fait couler un peu d'eau chaude, elle cessa de s'en soucier.
Puis elle se souvint tout à coup et se dirigea vers son sac à main.
Pistolet, antalgiques, allumettes, Lexotanil. Bien !
La grande aiguille de l'horloge de la cuisine approchait de l'heure. Encore dix minutes, pensa-t-elle. Assise à sa table, elle but une dernière tasse de camomille. D'un air absent, elle prit son portable, composa le dernier numéro enregistré et laissa un message sur le répondeur de Steffen :
« Dommage que je ne puisse pas te joindre, tu dors peut-être encore ? Bon, je pars dans un petit moment. En fait, je n'en ai pas très envie. Je me demande pourquoi j'ai accepté cette invitation, mais c'est trop tard maintenant. Je serai de retour mardi. Je me réjouis à l'idée de te revoir, je penserai à toi tout le temps. Appelle-moi quand tu veux, d'accord. À bientôt. »
Elle n'avait dit que la stricte vérité, à une demi-phrase près : elle savait très bien pourquoi elle avait accepté l'invitation.
Glissant sur la toile cirée à motif de fraises, son regard s'arrêta sur l'unique photo qui restait de cette époque, une photo d'elle avec Timo, Yasmin et Philipp. Plus exactement, les morceaux d'une photo, retrouvés dans une boîte à chaussures et recollés tant bien que mal. Il manquait les jambes de Philipp, Mais Leonie se fichait bien de lui. Elle caressa du bout du doigt le visage souriant de Timo, et, l'espace de quelques secondes, cela lui fit oublier sa nervosité. » (p. 21)


Bon, Dance, un massacre, un huis-clos, c'est un whodunnit dans les règles, non ?

Alors oui, évidemment, tu l'as deviné, on s'enfonce toujours plus profond dans le mystère et on n'a qu'une envie : connaître la vérité. Mais c'est beaucoup plus subtil que ça.

Tout d'abord les personnages. A la fois très dissemblables, et Eric Berg campe chacun d'eux avec force et subtilité, et cependant unis par un passé commun. En effet, quinze ans auparavant, ils étaient amis et alliés au sein du groupe de défenseur des animaux écolos qu'ils avaient formé. Oui unis mais pas tout à fait de la même façon. Les dissensions étaient déjà présentes mais opacifiées, elles ne faisaient qu'affleurer et ne créaient pas de vraies tensions. Très jeunes encore, le chemin de leur vie convergeait sans avoir encore pris de véritable forme et leurs luttes communes était le ciment d'une camaraderie qu'ils ont cru être de l'amitié.

Quinze ans plus tard, au hasard de FaceBook, ils reprennent contact et décident de se revoir. Ils sont quatre : Timo Stadtmüller, un écrivain qui tire le diable par la queue car ses livres ne se vendent pas,

Leonie Korn, qui s'occupe d'un jardin d'enfants mais qui trimballe tout un attirail chimique dans son sac antalgiques et anxiolytiques en veux-tu, en voilà, Yasmin Germinal, une fille de la haute bourgeoisie mais qui a coupé les ponts avec son milieu, préférant fumer des joints pieds nus, et dessiner des licornes avec ses copains sur le bitume et jouer des maracas que de profiter de l'argent de sa famille.

Et tout ce petit monde est invité à passer quelques jours à Hiddensee, une île reliée au continent par un ferry régulier, chez Philipp, architecte de renom, un peu plus âgé qu'eux, dans sa maison super stylée toute en verre, à la fois ouverte au regard de tous et ne faisant qu'un avec la vue grandiose sur le littoral. Et c'est ça aussi qu'est devenu Philipp, un m'as-tu-vu soucieux de montrer sa réussite et d'attirer tous les regards, envieux si possible. Il n'a pas qu'une belle carrière internationale, d'ailleurs, il a aussi une femme Genoveva dite Veve, brillante, belle et affûtée et une petite fille de cinq ans, Clarissa.

Dès le départ, on sent que ces anciens amis vont se rendre compte que leurs liens sont distendus et que presque rien ne subsiste de ce qui les liait. Ce n'est même pas que le temps a passé, c'est juste qu'ils étaient déjà différents et que leur accord ne pouvait qu'être temporaire, fondé sur des actions communes qui ont très vite perdu leur pouvoir d'attraction sur eux. Se revoir est une erreur, évidemment. Surtout que la politesse cède vite le pas à des rapports moins cordiaux.
Parmi les victimes figure une employée d'origine cambodgienne dont le mari vit encore à Hiddensee et qui a un fils, restaurateur à Berlin.

Comme se lève la tempête, la crise se fait plus aiguë, le vent se lève et s'engouffre dans leur histoire, détruisant tout sur son passage.

Pour Doro, c'est clair, rien n'est sûr et il faut enquêter, trouver la vérité de chacun pour savoir qui a commis ce terrible massacre, car tous sont de potentiels meurtriers, bien sûr.

L'intrigue est construite sur un double tempo : les quelques jours menant au massacre en septembre 2010 et l'enquête, deux ans après, de Doro. Le décor vide qu'elle visite s'allume et s'anime, les lieux se peuplent, les silhouettes des corps tracées à la craie ne sont pas encore visibles, les quatre balles du revolver de Leonie n'ont pas encore servi à commettre l'irréparable.

Ah mais oui, c'est son revolver, et puis c'est elle la dingue, la déséquilibrée désignée coupable...c'est bien pratique, elle est dans le coma pour un bon bout de temps.

Mais pour Doro, rien n'est aussi simple.

Quatre crimes, une demi-douzaines de suspects possibles et le doute ne fait que se renforcer dans notre esprit au fur et à mesure que le récit se déroule. La jalousie, la folie, la passion, la haine et la peur : tous les ingrédients sont réunis. A cela s'ajoute, et c'est une vraie originalité scénaristique, le couple cambodgien, les Nan, arrivé en Allemagne dans les années 70 (oui, oui, c'est bien ça, Pol Pot, les Khmers rouges) dont la femme est l'employée de Philipp et Veve, et qu'on a retrouvée morte, elle aussi, en ce jour de massacre. Un passé fait de violence les poursuit, la culpabilité est insupportable, tuer et mourir peut-être pour y échapper ?

Le récit va et vient entre le moment du massacre et celui de l'enquête de Doro, faisant croître les doutes et vaciller les certitudes au fur et à mesure que les événements sont relatés. Chacun est un meurtrier potentiel, chacun a des raisons de tuer les autres, ennemis et rivaux, reflets insupportables des défaites intimes, complices haïs des replis tourmentés de l'âme.


La musique :

The Rolling Stones – She's So Cold

la symphonie Pastorale de Ludwig van Beethoven

Buena Vista Social Club - Cuba Habana, pour la salsa !


LA MAISON DES BROUILLARDS - Eric Berg - Slatkine et Cie - 395 p. janvier 2017
Traduit de l'allemand par Catherine Barret

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