Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA MEUTE de Thomas Bronnec

Chronique Livre : LA MEUTE de Thomas Bronnec sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Un vieux président défait qui n’arrive pas à raccrocher et prépare son retour à l’occasion des prochaines élections : François Gabory. Face à lui, Claire Bontems, une jeune ambitieuse qui tente de faire main basse sur la gauche radicale en passant par-dessus les appareils politiques, aidée par Catherine Lengrand, la soeur de François Gabory.

Le choc de deux ambitions. Le choc de deux générations. Le choc de deux visions de la gauche. Et dans cette guerre sans merci, les rumeurs sexuelles, hypertrophiées par les réseaux sociaux. Dans cette ère où les fake news entrent par effraction dans le débat public, la frontière entre la vérité et le mensonge s’estompe aussi rapidement que les souvenirs. Et si, dans la France post « balance ton porc », le clivage politique n’opposait plus la droite et la gauche, ni les patriotes et les mondialistes, mais les hommes et les femmes ?


L'extrait

« Quand il pénètre dans le théâtre, Grégoire Castelli est frappé par la chaleur qui règne à l'intérieur du bâtiment. Une chaleur moite qui contraste avec le froid sec au-dehors. Au bout de trente secondes, il a déjà perdu François Gabory, qui s'est enfoncé dans la foule avec délice. Grégoire Castelli observe le grade du corps jouer gentiment des coudes pour coller aux basques de l'ancien président. Il en a vu d'autres, évidemment, quand Gabory était à l'Élysée, mais il semble surpris lui-aussi. Qui aurait pu parier que la salle serait pleine à craquer ? Évidemment, il y a davantage de petites vieilles que de jeunes filles en fleur, mais c'est toujours comme ça quand débute une campagne. Il viendra un temps où les mouvements de jeunes du parti se réveilleront et se mettront derrière lui, et là les choses commencent à changer.
Grégoire Castelli passe tranquillement par les côtés pour rejoindre les premiers rangs où il retrouve les seuls journalistes qu'il a mis dans la confidence. Le localier de L'Est républicain est là, le reporter de France Bleu et celui de France 3 ont aussi répondu présent. Mais aucun représentant de la presse nationale n'a été officiellement convié. Et aucun ne s'est déplacé.
« Les médias mainstream vont t'assassiner si tu donnes l'impression de quémander l'aumône, avait-il expliqué à Gabory, qui s'étonnait du secret que tenait à garder Castelli. Personne ne t'attend. Tu n'es plus bankable. Il n'y a plus de désir pour toi dans les médias. Il faut leur montrer qu'il y en a chez les Français. On reprend tout par la base. Sur le terrain, loin des salonards parisiens.
Il y a du monde, hein, constate Castelli en les saluant un par un. Vous aurez tout le temps que vous voulez à la fin du meeting, précise-t-il.
Il observe François Gabory qui avance lentement dans les travées, savourant ce bain de foule, le premier depuis longtemps. Il serre les mains, sourit aux visages qui se pressent pour lui demander des selfies. Grégoire Castelli sent que Gabory n'a pas perdu la grinta. » (p. 23-24)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Ça fait vingt-cinq ans qu'on a pas parlé de progrès social dans ce pays. Il serait peut-être temps, non ? » (Claire Bontems)

François Gabory est un ancien président de la république qui se refuse à imaginer que sa vie politique est derrière lui. La France est dirigée par la candidate de droite, Hélène Cassard, alliée à l'extrême-droite du Rassemblement national, qui l'a vaincu à la dernière élection. Pour sauver son poste, Gabory, chantre de la social-démocratie, depuis longtemps vendue à la finance, qui n'a de gauche que le nom, avait tenté le tout pour le tout en proposant un référendum sur la sortie de l'Union européenne. Même résultat que pour David Cameron outre-manche, victoire du oui, le pays est en plein processus de Frexit. Hélène Cassard ayant annoncé qu'elle se retirerait à l'issue des négociations, soit d'ici environ un an, le vieux roublard de la politique y voit une occasion de revenir sur le devant de la scène et de réintégrer l'Élysée. Sa soif de pouvoir est loin d'être étanchée. Au début de ce roman, il s'apprête à partir en campagne.

Son homme de confiance, Grégoire Castelli, ancien secrétaire de l'Élysée, est chargé d'organiser son retour, en commençant par cette France profonde, plus aisée à enflammer, et à gruger, que le public des grandes métropoles. Seulement deux dangereux écueils se dressent devant Gabory. Tout d'abord une campagne naissante sur les réseaux sociaux, d'origine inconnue, l'accusant d'entretenir un harem, voire de pédophilie, prospère de jour en jour. Le hashtag #PresidentPervers, s'il n'est pas encore repris par la presse officielle, compromet grandement tout espoir de succès. Et puis Claire Bontems, candidate se situant bien plus à gauche que le notable Gabory, une quadragénaire dynamique et sympathique, qui grignote l'électorat populaire, et les voix féministes puisqu'elle se place d'entrée de campagne dans le sillage du mouvement #MeToo. Autre déconvenue pour Gabory, la conseillère en communication de son adversaire n'est autre que sa propre sœur, une journaliste mise à l'écart par son employeur, Catherine Lengrand. Ces deux-là ne se sont jamais entendus. Ce qui n'est guère étonnant puisque pour Thérèse Gabory, leur mère, il n'y en avait que pour François et ses ambitions, sa fille passant toujours loin derrière.

Dans ce passionnant, et percutant roman noir politique, Thomas Bronnec poursuit son exploration des coulisses du pouvoirs entamée avec ses deux précédents ouvrages, Les initiés, puis En pays conquis, tous deux parus à la Série Noire/Gallimard. On retrouve ici des politiciens déjà aperçus dans les épisodes précédents, mais les trois romans peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Bien sûr, on reconnaît dans les protagonistes des acteurs politiques majeurs réels d'aujourd'hui, ou plutôt certaines caractéristiques de ceux-ci sont rassemblées en un seul personnage. François Gabory, par exemple, pourrait être le fruit d'une combinaison génétique étrange entre DSK et François Hollande, Claude Danjun, son ex-ami, prêt à passer dans l'opposition, sent diablement le Sapin, mais pas que, Clémentine Autain serait tout à fait crédible dans le rôle de Claire Bontems, mais ce n'est pas réellement un portrait de la députée de la France Insoumise. En plus de l'intrigue, c'est donc un régal de dénicher des ressemblances avec des personnalités tout au long du récit.

Coups de com', manoeuvres de diversion, Gabory et son staff osent tout pour contrer la rumeur, frôlant le pathétique parfois, apparaissant en clowns du cirque médiatique. Son opposante va appuyer là où ça fait mal, guider par Catherine Legrand qui sent proche l'heure de la revanche contre son frère. Une bataille acharnée s'engage dans la presse, cajoleries envers les journalistes influents, mais, surtout, sur Internet, Facebook et Twitter représentant les bastions à conquérir. Tous les coups bas sont permis. L'univers de Gabory est impitoyable, celui de Claire Bontemps ne l'est pas moins, sauf qu'elle ne le sait pas, alors que le vieil éléphant du PS pense tout connaître des arcanes des campagnes électorales et n'hésite pas à user des ficelles les plus grossières.

Le sort de la nation se joue dans ces pages, pourtant il n'y est pas question que de politique, loin s'en faut. Les personnages ont une histoire personnelle, une vie passée et celle-ci pèse sur leurs comportements. Il ne s'agît pas d'un combat d'animaux à sang froid, les blessures de l'enfance, les aléas du passé jouent un rôle déterminant, essentiel. Thomas Bronnec ne démonte pas que des mécanismes électoraux, des manières de séduire les votants, même s'il le fait très bien, il laisse apparaître l'humain derrière les stratégies des équipes, des failles, des solitudes terribles. Si Gabory est, par certains aspects répugnants, il semble, pour sa défense, avoir été formaté par sa mère. Sa suffisance, son cynisme et son côté roublard ne dissimulent pas en totalité une forme de naïveté. Naïveté que partage Claire Bontems accordant un peu vite sa confiance...

Candidate anti-élite, Claire ne sait pas se mettre à l'abri, on craint pour elle lorsqu'elle s'expose, lorsqu'elle croit que la vérité triomphe de tout, alors qu'en se livrant, elle met le doigt dans un engrenage qui risque de l'avaler toute entière. Elle en oublie que la force du système mis en place par l'oligarchie réside justement dans sa capacité à broyer la candeur, à noyer les révélations dangereuses dans un flot de rumeurs invérifiables. Sa candidature paraît sonner comme le glas du pouvoir patriarcal, elle bouscule les habitudes, renverse la table pour mettre les sexagénaires blancs, siégeant depuis des décennies dans les palais de la république, face à leur misogynie et la façon dont ils traitent les femmes. Un monde s'écroule, mais il ne le fera pas sans résistance et sa réplique sera violente.

« - Ces gens qui nous gouvernent, voilà d'où ils sortent Claude. Les banques, les grandes écoles, l'ENA, les journalistes... Ce monde hors-sol qui pérore sur la théorie du « ruissellement » ou du « premier de cordée ». « Ce qui est bon pour nous est bon pour le peuple. » Quel blague ! » (Claire Bontems)

Les initiés s'attaquait à l'influence du monde de la finance sur les décisions politiques, l'importance également du pantouflages, ces passages incessants des hauts fonctionnaires dans les banques privées, créant une consanguinité délétère, En pays conquis mettait en scène le rôle des conseillers, des personnages de l'ombre au pouvoir bien plus grand qu'on ne l'imagine, La meute, thème tellement actuel, expose les relations sulfureuses entre les médias et les politiques, l'irruption sur la scène de la communication des nouvelles technologies qui ont passablement brouillé le jeu huilé qui présidait jusqu'alors entre presse et équipe de campagne.

La meute, un excellent roman noir en immersion dans les hautes sphères du monde politique, un univers écoeurant de bassesses, formidablement bien décrit, une intrigue captivante, que tout citoyen devrait lire tant elle est édifiante et crédible.


Notice bio

Thomas Bronnec est né à Brest. Journaliste et auteur de documentaires pour la télévision, il a exploré pendant plusieurs années les arcanes du ministère des Finances. Il a vécu au Vietnam où il a rencontré de nombreux vétérans de la guerre, une expérience qu'il a mise en scène dans son roman, La fille du Hanh Hoa. Après Les Initiés (2015) et En pays conquis (2017), tous deux parus dans la collection Série Noire/Gallimard, il poursuit son analyse des élites françaises avec La Meute.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués dans ce roman : une symphonie de Haydn, Queen, Nirvana, Oasis...

Gun N' Roses – Civil War

Guns N' Roses - Live and Let Die

Noir Désir – Un Jour en France


LA MEUTE – Thomas Bronnec – Éditions Les Arènes – collection Equinox – 425 p. octobre 2019

photo : Pixabay

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