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Chronique Livre :
LA MORT DU DEUXIÈME CHIEN de Marek Hłasko

Chronique Livre : LA MORT DU DEUXIÈME CHIEN de Marek Hłasko sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Dans les bas-fonds de Tel Aviv à la fin des années 1960, deux Polonais sans le sou, Robert et Jacob, programment de séduire une riche veuve américaine visitant Israël pour ensuite lui extorquer de l’argent. Le vieux Robert est le metteur en scène de cette arnaque au mariage : il écrira des tirades douloureuses et passionnées, que le beau Jacob interprétera avec flamme pour que la femme tombe amoureuse de lui. Les deux hommes sont accompagnés d’un chien, l’unique bien que Jacob est censé posséder sur cette terre, animal qu’il devra tuer dans une ultime scène de désespoir avant d’avaler une dose mortelle de somnifères…

Mais Jacob est-il le seul à jouer un rôle dans cette pièce absurde et cruelle ?


L'extrait

« Je suis obligé de tenir notre chien par le collier, car il s'agite et grogne depuis un moment. Il doit être troublé par le mourant.
L'homme meurt peu après. Robert, le chauffeur et moi-même l'extrayons du taxi. On l'allonge sur un banc en attendant l'ambulance. Une personne charitable lui couvre la tête avec un magazine. Sur la couverture, la photo d'un acteur connu nous fixe de ses yeux colorés. Robert soulève la revue et regarde encore une fois le visage du défunt.
J'ai l'impression que c'est un Roumain, dit-il. Il a dû arriver d'Europe récemment. Il ne connaissait pas un mot d'hébreu.
Le plus drôle, dis-je, c'est qu'il n'en apprendra plus aucun.
Mauvais signe.
Tu parles de lui ?
Évidemment. Je suis superstitieux. Ce type va nous gâcher notre affaire. On aurait dû venir en train.
Il n'est pas encore au frais dans sa tombe qu'il s'est déjà fait un nouvel ennemi, dis-je.
Bien vu, répond Robert ? Qu'on le mette en bière vite fait, ce salaud.
Il regarde le chauffeur qui, penché sur le corps, tente de déchiffrer le nom de l'acteur sur le magazine. » (p.18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Voyage au bout de l'illusion...

Jacob et Robert ne sont pas que de petits escrocs sans envergure. Ils incarnent le cynisme des relations humaines et des interactions entre les individus. Il y a du Beckett et du Ionesco dans ce roman, mais aussi du Marx Brothers, chacun étant payé en monnaie de singe et les dialogues sentent bon la comédie déjantée, tout autant que le drame métaphysique. Du théâtre cru et violent, drôle et pathétique, dévoilant l'hypocrisie et la fausseté des échanges entre les êtres au cours de la grande pièce qu'est l'existence. Jacob joue, suit les indications de Robert, mais les autres personnages ne sont pas en reste. Ils suivent tous une sorte de fil rouge correspondant à l'archétype qu'ils sont sensés représenter. Même la révolte et la sincérité ne sauvent rien le rideau est levé, l'oeuvre ira à son terme, peu importe les improvisations tentées par tel ou tel, rien n'y fera.

Marek Hłasko, à l'évidence, a décidé dans ce roman de déconstruire l'illusion de contrôle que nous avons sur nos vies, de mettre à nu le découpage des événements comme ils s'imposent à nous tandis que nous croyons faussement maîtriser notre présent et prévoir tant que faire se peut notre avenir. Nos dialogues, à l'instar de ceux des personnages de La mort du deuxième chien, sont écrits d'avance dans une piètre pièce où nous suivons la plupart du temps des didascalies absurdes. Jacob, armé de la trame dramatique du scénario que Robert lui a écrit sur mesure, séduit et prend l'argent. Il est déjà tard pour lui, il a pris de l'âge et son profil de jeune premier s'estompe, Robert peine à trouver un producteur, peu assuré de rentrer dans ses fonds, prêt à financer leur prochaine arnaque. IL faut bien acheter le chien et le nourrir, vivre en attendant le bénéfices des fausses amours de Jacob.

« Il faut écrire des livres comme on écrit une dénonciation. » (Marek Hłasko)

Leur duo fonctionne comme une entreprise, il cherche des capitaux, une clientèle adaptée à laquelle le jeune premier, flanqué du chien sacrificiel, n'aura plus qu'à débiter ses tirades déprimées pour lui soutirer de l'argent. Il y a là toute la symbolique de tirer sa subsistance de l'autre, la mise en acte du pillage sentimental sans scrupule du prédateur vis-à-vis de la proie, riche et américaine, évidemment. L'os de l'affaire du roman n'est paradoxalement pas le chien, mais l'enfant qui accompagne la belle américaine cible. Sale gosse toujours en quête d'un mauvais coup, le petit diable qui perturbe les existences les mieux préparées, l'enfance est un mal dont on ne se remet pas. Ce jeune garçon fantasme un père tout-puissant qui va écraser tout ce qui approche de sa mère, il se vit, à l'exemple de son père, omnipotent et invulnérable. Et c'est Jacob, pour sauver ce qui peut l'être de son plan de séduction, qui va le tirer de nombreux mauvais pas en lieu et place de ce père dramatiquement absent, à tel point qu'on lui en attribue souvent la paternité et qu'il subit les conséquences des espiègleries du môme qui exaspèrent les touristes.

Comme tous les grands acteurs, Jacob va se prendre au jeu, va tenter de se glisser dans la peau de son rôle, de laisser parler son âme, ses sentiments. Las, rien n'y fait, l'échéance est inéluctable, il ne peut même pas décider de sortir de scène quand l'envie lui en prend, Robert a tout prévu, et si ce n'est Robert, c'est autre chose, une autre force, qui gouverne sa vie. Les deux héros n'ont dautres choix que de poursuivre leur chemin, allant de ville en ville, de riche touriste en femme fortunée, de mettre en scène le charme de Jacob tant que celui-ci est encore opérant, la victime préférant le mensonge doré à la vérité grise.

Il faut se confronter à La mort du deuxième chien, lutter avec, se battre avec les mots cinglants de Marek Hłasko, il nous provoque, nous interpelle cinquante ans après son décès tragique. Le Kerouac polonais nous indique une drôle de route où traîne un couple de voyageurs en quête d'improbables certitudes, refusant celles qu'il a sous les yeux. Il est nécessaire également de s'asseoir au premier rang et d'assister placidement au spectacle des êtres qui pensent, agissent, mentent, subissent dans une parfaite illusion de liberté. Ce roman est un miroir étrange où l'image, pour folle qu'elle semble, ne reflète que la plus cruelle réalité.

Un roman d'une force exceptionnelle, au cœur de la nature humaine et se ses arrangements avec la vérité et les pulsions déguisées en volonté. À noter une excellente et édifiante préface du traducteur, Charles Zaremba, resituant l'auteur dans son contexte et sa biographie, son oscillation permanente entre fiction et réalité. Ces deux pays, fiction et réalité, aux frontières floues et mouvantes, que Jacob, Robert et tous les autres franchissent sans cesse allègrement. Le roman est en cours d'adaptation cinématographique aux USA. Il est le premier titre de la collection Horizons Blancs de Mirobole Éditions.


Notice bio

Marek Hłasko (1934-1969), écrivain au destin brûlé passé à l'Ouest très jeune, opposant au régime communiste, est une légende vivante en Pologne. Au terme d'une vie entre Paris, Israël et Los Angeles, il s'est donné la mort à trente-cinq ans. Son œuvre de fiction est largement inédite en France. Pour le Ney York Times, il est « le porte-parole des laissés-pour-compte et des êtres en colère. »


La musique du livre

Nina Simone - Wild Is The Wind

Frank Sinatra, Stubby KayeJohnny Silver - Guys And Dolls


LA MORT DU DEUXIÈME CHIEN – Marek Hłasko – Mirobole Éditions – 189 p. février 2017
Traduit du polonais par Charles Zaremba et auteur de la préface

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