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LA MORT DU KHAZAR ROUGE de Shlomo Sand

Chronique Livre : LA MORT DU KHAZAR ROUGE de Shlomo Sand sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Qui a tué l’éminent professeur d’histoire Yitzhak Litvak, de l’université de Tel Aviv ? C'est la question à laquelle tente de répondre le commissaire Émile Morkus, un des rares hauts gradés arabes de la police israélienne. Mais quelle piste suivre ? Célibataire sans enfant, Litvak semblait vivre seul, surtout préoccupé de l’avancée de ses travaux. Celle d’une mauvaise rencontre ? D’un étudiant voulant se venger d’un échec quelconque ? Ou celle d’un règlement de comptes entre ces universitaires qui, comme dans toutes les facultés du monde, se détestent cordialement ?

L’affaire prend une autre tournure quand le frère jumeau de Litvak est à son tour assassiné, et que certains services israéliens travaillent ostensiblement à étouffer l’affaire...


L'extrait

« Ligoté, le corps du professeur Yitzhak Litvak gisait sur le lit défait. Un grand couteau au manche de plastique noir était planté au milieu de son ventre, mais de nombreux coups avaient été portés, et du sang noirâtre s'étalait sur la blouse blanche qui l'enveloppait.
Les draps étaient également maculés de sang, et les oreillers avaient été jeté sur le sol. En redressant légèrement le cadavre, le commissaire Émile Morkus découvrit des taches foncées sur le dos et les bras, comme si quelqu'un avait vigoureusement frappé la victime.
La police avait été alertée par les voisins du dessus, dans cet immeuble du 26 boulevard Ben-Gourion, au nord de Tel-Aviv. Leur chien avait émis des hurlements plaintifs en passant devant l'appartement de Litvak, avant qu'une odeur inhabituelle filtre par dessous la porte. Au début, personne ne s'était étonné du silence prolongé qui régnait à l'intérieur. La musique classique, et tout particulièrement Béla Bartók, qui provenait souvent de l'appartement s'était, certes, interrompue, mais il n'y avait rien là d'étonnant. Le professeur vivait seul et voyageait fréquemment à l'étranger. L'odeur, en revanche, les avait intrigués.
Émile Morkus était depuis longtemps habitué à toutes les nuances de puanteur et de rigidité des cadavres. Au cours de ses vingt-cinq années passées au service des enquêtes du district centre, il avait eu affaire à un grand nombre de meurtres. Il en avait résolu une bonne partie, grâce à un patient travail de fourmi, ce qui lui avait valu les éloges de sa hiérarchie, et même quelques décorations.
Comme on l'imagine, sa perspicacité et ses succès avaient suscité aussi beaucoup de jalousies et de calomnies à son encontre. D'aucun ne comprenaient pas comment un « petit » détective arabe pouvait avoir un si « gros » cerveau juif. De fait, sa taille moyenne et son apparence modeste en avaient trompé beaucoup sur son caractère exigeant et son opiniâtreté. » (p. 17-18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

1987 à Tel-Aviv, l'illustre professeur Litvak est retrouvé assassiné chez lui. Historien de renom, il est l'auteur d'un ouvrage complexe, fourmillant de documentation et d'annexes, remettant en cause le récit national israélien. Selon sa thèse, appuyée par de nombreuses sources, la diaspora juive ne serait pas issue de la fuite des Juifs de Palestine, expulsés par les Romains, mais d'une suite de conversions de peuples autochtones par des prosélytes parcourant l'Europe et l'Afrique. Cette hypothèse, sérieuse, s'appuyant sur des textes et des témoignages de différentes époques, fit scandale au moment de sa parution, et a suscité la colère des politiques et les railleries de l’intelligentsia israélienne. À tel point, que le premier tirage épuisé, il n'y eut pas de réédition. C'est Litvak lui-même, membre des services de renseignements de l'armée qui avait décidé cette censure, après quelques incitations tout de même... Si la population juive à travers le monde n'est pas, selon le récit officiel, le résultat de l'expulsion de Palestine par les Romains (récit biblique totalement infirmé par les historiens d'ailleurs), alors les réclamations sionistes sur cette terre ne tiennent plus.

« …/ une des raisons pour lesquelles le camp de la paix israélien s'avère impuissant à faire progresser son agenda réside précisément dans la croyance enracinée que ce pays était notre patrie d'origine. »

L'idée donc que cette mort soit liée à cet épisode de la vie du professeur est difficile à admettre par le commissaire Émile Morkus et son adjoint, l'inspecteur Shimon Ohayon. Seul indice troublant découvert sur la scène de crime : un poil pubien bien trop noir pour appartenir à la victime. L'affaire se complique lorsque le frère jumeau de Litvak est retrouvé assassiné à son tour. La thèse de la vengeance par des extrémistes ne tient plus vraiment. Celui-ci, schizophrène de longue date, était en soin dans un hôpital psychiatrique et s'en était enfui peu de temps auparavant. Il n'avait rien à voir avec les travaux du chercheur.

Pendant ce temps, un agent du shabak, le service secret chargé des basses œuvres du régime, infiltre et manipule les étudiant, militants de la gauche israélienne, sur le campus. Il amène avec lui la trahison et le mensonge, un poison qui va lentement se diffuser. Ce qui va compliquer encore un peu plus le dossier, l'assassinat d'une jeune membre d'un des groupes les plus radicaux, dans des circonstances horribles, entraîne Morkus et son adjoint sur des pistes qui deviennent dangereuses et les font se heurter aux pressions et leurres des services officiels. Paranoïa partout, suspicion généralisée, les différentes agences de renseignement et la police ne coopère pas, le terreau idéal pour que fleurisse un tueur en série protégé par l'institution.

Le commissaire est un élément brillant, au taux de résolution exemplaire, mais il est avant-tout arabe, et chrétien, un citoyen de seconde zone dans un pays fondé sur un idéal socialiste, devenu une théocratie raciste au fil des années. Cette enquête lui restera en travers de la gorge comme une des seules qu'il n'aura pas résolue, il va continuer à y travailler parfois, même après avoir pris sa retraite. Cette histoire nationale semblait être un enjeu trop lourd pour un flic arabe, sa bonne volonté et sa perspicacité se heurtaient à trop de forces contraires, pas seulement politiques, intellectuelles aussi.

« Par exemple, quand le régime du Baath irakien s'était présenté comme l'héritier historique d'Hammourabi, roi de Babylone, cette filiation stupide avait beaucoup amusé les érudits israéliens. Et, pourtant, lorsqu'un érudit arabe émettait des doutes sur le fait qu'Abraham soit le père de la nation juive, il était immédiatement qualifié d'anti-israélien. »

Vingt ans plus tard, en 2007, un nouveau crime fait remonter le meurtre de Litvak à la surface. Shimon Ohayon est devenu chef de la criminelle, Morkus, en retraite à Jaffa, vit une vie paisible avec sa seconde épouse, Ukrainienne, et s'occupe du fils de celle-ci, Dima. Même s'ils sont en but au mépris de la population, ils ont appris à faire avec, sans pour autant l'ignorer.

« Dima décida de se faire dispenser du service militaire après avoir appris que les morts de l'armée israélienne qui n'étaient pas considérés comme juifs étaient inhumés à l'écart des morts circoncis. »

Bien entendu, Ohayon va faire appel à son ancien supérieur pour l'aider dans sa nouvelle enquête puisqu'il y retrouve des protagonistes du meurtre de Litvak, dont son ancienne assistante, Gallia Shapira. C'est de nouveau un professeur, Yéhoudi Guershoni, qui est la victime, toujours un historien progressiste, à la marge, et, comme Litvak, homosexuel. Les pistes se multiplient.

Shlomo Sand, à travers cette intrigue tout à fait passionnante, un beau et grand polar, présente une version de l'histoire du peuple juif qui sort des sentiers battus et vient heurter de plein fouet tous les discours officiels depuis des dizaines d'années, tant des politiciens israéliens que de leurs alliés occidentaux, relayant sans barguigner un récit national semblant inventé de toutes pièces pour accréditer des thèses impossibles à imposer par un autre moyen. Le livre du professeur Litvak est une bombe nucléaire à Tel-Aviv, une remise en cause insupportable qu'il faut enterrer. Ce qui fut fait, mais pourquoi alors l'assassiner des années plus tard ?

Morkus, c'est l'oeil extérieur, suffisamment détaché des idéaux patriotiques aveuglants pour savoir observer et commenter en toute liberté ce qu'il perçoit de la paranoïa ambiante, ne pas sombrer dans l'hystérisation coutumière lorsque de tels sujets sont abordés. Il n'est ni musulman, ni juif, voilà qui évite un personnage partisan, manichéen. Il subit la ségrégation dont il est l'objet sans en faire un clavaire, tout au plus le sent-on désabusé et las par certains moments.

« Il détestait la terreur pratiquée par le Hamas. Il en avait été le témoin direct lors d'un grave attentat à Tel-Aviv, mais il ne pouvait en même temps oublier que près de 70% des habitants de Gaza étaient des réfugiés, spoliés de leurs terres dans l'indifférence d'une communauté internationale qui n'avait jamais sérieusement pensé à les dédommager. Selon lui, leur soutien aveugle à une politique stupide et criminelle ne devait pas masquer l'injustice historique qui nourrissait leur violente colère. »

Ohayon, Shapira et Morkus vont devoir louvoyer entre tous les pièges et les mensonges du shabak, de la hiérarchie politique et policière, qui ne voit pas d'un bon œil les conséquences possibles de l'éclatement de la vérité. Au péril de leur vie, on ne peut impunément mettre certaines hypothèses sur la table. La mort du Khazar rouge fait inévitablement penser au Nom de la rose, lorsque l'intégrisme et les intérêts de l'institution imposent de tuer ceux qui cherchent la vérité au sein des universités, tout en côtoyant ceux qui ambitionnent plutôt de faire carrière et sont prêts à tout pour se faire bien voir des pontes officiels. Shapira possède des documents sulfureux permettant de remettre les travaux de Litvak au premier plan, cela suffit à en faire une ennemie à abattre...

Ces deux enquêtes, à vingt ans de distance, se réunissant en une seule, sont captivantes, Shlomo Sand sait tenir son lecteur en équilibre sur le fil du suspense, tout en énonçant des vérités qui dérangent et donnent un point de vue différent sur un conflit qui embrase le Moyen-Orient depuis des décennies, sans trouver l'ombre d'une solution envisageable. Il ne saurait y en avoir si, comme le soutient l'auteur, toute cette histoire de retour sur la terre ancestrale n'est qu'une fabrication manipulatoire d'un mouvement politique comme les autres, le sionisme. Anti-sionisme et anti-sémitisme ne sont pas les deux faces d'une même médaille, une évidence éclatante après avoir lu cet excellent roman.

D'une pierre deux coups donc avec La mort du Khazar rouge, un excellent roman policier à l'intrigue sinueuse et complexe, peuplée de personnages attachants, originaux, singuliers, et des éléments de compréhension de la situation inextricable du Moyen-Orient pesant sur le monde entier. 


Notice bio

Shlomo Sand, professeur émérite d’histoire à l’université de Tel Aviv, est déjà l’auteur de nombreux travaux historiques, parmi lesquels Comment le peuple juif fut inventé (Fayard, 2008), qui a suscité des nombreuses controverses, où il questionne durement la construction mémorielle de l’État d’Israël.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Oum Kalthoum, Prince – Darling Nikki, Shimi Tavori, Zohar Argov.

Béla Bartók - Evening in the village

Fairuz - Bint El Shalabiya

Culture Club – Do You Really Want to Hurt Me

Georges Michael – I Want Your Sex

Haïm Moshe - Habibi Ya Aini

Boaz Sharabi


LA MORT DU KHAZAR ROUGE – Shlomo Sand – Éditions du Seuil – 381 p. avril 2019
Traduit de l'hébreu par Michel Bilis

photo : Mur des Lamentations - Wikipédia

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