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Chronique Livre :
LA MORT À ROME de Wolfgang Koeppen

Chronique Livre : LA MORT À ROME de Wolfgang Koeppen sur Quatre Sans Quatre

Wolfgang Arthur Reinhold Koeppen est un écrivain allemand né en 1906 et mort en 1996. Il est considéré comme l'un des représentants majeurs de la littérature d’après-guerre grâce à ses trois romans, la « Trilogie de l’échec », Pigeons sur l'herbe (1951), La serre (1953) et La Mort à Rome (1954). Après ce dernier roman, il n’écrira plus de fiction. Il a reçu le Prix Georg-Büchner en 1962 et le Prix Franz Nabl en 1987.


« Une puissante voiture automobile, étincelante, noire, à la mécanique silencieuse - cercueil brillant et sombre aux glaces obscures, luisantes comme des miroirs – s’était arrêtée devant le Panthéon. Voiture de diplomate ?… L’ambassadeur de Pluton, le ministre de l’Enfer ou de Mars aurait pu être assis sur son siège capitonné, et Siegfried, qui buvait un alcool sur la piazza et qui rêvait, témoin involontaire d’un événement auquel il n’attachait pas d’importance, déchiffra machinalement l'inscription, sur la plaque d’immatriculation, qui lui parut être arabe. Était-ce un prince des Mille et une Nuits qui débarquait, un roi en exil ? Le chauffeur au teint basané, vêtu d’une livrée de coupe militaire, sauta de son siège, ouvrit la portière du coupé et se tint prêt, empressé tel un aide de camp, derrière un homme portant un confortable complet gris. Le costume était de flanelle anglaise et, sans aucun doute sortait des mains d’un bon tailleur mais, sur le corps trapu de l’homme – puissante la nuque, larges les épaules, bombé le thorax, arrondi et élastique comme un ballon de boxe le ventre, et solides les cuisses – il faisait penser à un loden rustique de montagnard. L’homme avait une chevelure en brosse, grise et coupée court, et portait de grosses lunettes de soleil qui lui conféraient une allure qui n’avait rien d’un paysan, mais bien plutôt un air mystérieux, rusé, de diplomate qui a beaucoup roulé ou l’aspect résolu de quelqu’un recherché par la police. Était-ce Ulysse voulant rendre visite aux dieux ? Ce n’était pas Ulysse, l’astucieux roi d’Ithaque : cet homme était un bourreau. Il remontait du royaume des morts : une odeur de charogne l’enveloppait ; il était lui-même un mort, un mort brutal, vulgaire, lourd, sans imagination. Siegfried n’avait pas rencontré son oncle Judejahn, celui dont enfant il avait peur, depuis treize ans. On l’avait souvent puni parce qu’il se cachait pour fuir cet oncle Gottlieb, qui avait fini par incarner à ses yeux tout ce qu’il fallait craindre et haïr : la contrainte, le militarisme, la guerre. » (p. 23 et 24)


Années 50, dans l’après-guerre encore brûlante, où les traces du fascisme sont encore bien visibles. À Rome, Siegfried, un jeune compositeur allemand vient assister à la première de sa symphonie. Hélas pour lui, il se rend compte que des membres de sa famille – des anciens du régime nazi avec lesquels il ne saurait partager quoi que ce soit ne serait-ce que par son attirance pour les garçons – sont aussi dans la ville éternelle, et pour cause ! En effet, un ancien SS, Gottlieb Judejahn, oncle de Siegfried, qui a fui la déroute mais qui aspire à l’avènement du IV° Reich, est là, secrètement invité par son beau-frère qui souhaite le voir regagner des fonctions dignes de son passé de chef de la police à Rome, au temps où les Allemands y étaient maîtres. Friedrich-Wilhelm Pfaffrath est un opportuniste qui suit le sens du vent pour obtenir du pouvoir. En ces années d’après-guerre, il a laissé tomber le dogme nazi pour n’être plus, en apparence, qu’un maire conservateur comme tant d’autres, alors que secrètement, il n’a renoncé à rien. L’un de ses fils, Dietrich, étudiant en droit, est d’ailleurs prêt à prendre la relève, il œuvre à préparer un renouveau nazi. L’autre est Siegfried, compositeur inquiet, troublé par l’apathie de ses concitoyens.

Judejahn a laissé sa femme, Eva, derrière lui, et a fait une carrière dans la vente d’armes et a travaillé comme instructeur militaire avec un pays arabe. Mais il souhaite plus que tout revenir en Allemagne et y retrouver des fonctions qui lui permettraient de mettre tout en œuvre pour un retour au nazisme dont il est toujours un adepte fervent. Elle est là, à Rome, avec sa sœur et son mari et elle n’éprouve aucun plaisir à revoir son mari qui n’a même pas eu l’élégance de mourir en héros mais a fui comme un pleutre.

Judejahn est un être à l’âme violente, constamment offusqué et écœuré par la société qui l’entoure et qui n’est pas en accord avec ses valeurs nazies. Intérieurement, il ne cesse de vitupérer, d’insulter, de dénigrer les gens qu’il rencontre que ce soit son fils Adolf, qui étudie la théologie, qu’il associe aux Francs-maçons et aux Juifs, donc à ses ennemis, ou Siegfried, son neveu,  une honte pour lui. Il est répugnant tant en pensée qu’en acte, il se goinfre et boit comme un porc, et se souvient avec nostalgie et fureur de sa gloire passée, quand la ville lui appartenait. Incapable de triompher de cette ville qui ne lui appartient plus, il se défoule sur les humbles et les faibles, comme cette femme, Laura, qu’il va humilier et agonir d’insultes.

Les retrouvailles ont lieu - pas forcément celles souhaitées - et Rome est cette ville tortueuse où l’on voit soudain apparaître celui qu’on redoute au détour d’une rue, il semble que l’on n’y progresse qu’en aveugle depuis que l’Allemagne a perdu la guerre, elle est à la fois autre et cependant reconnaissable, alliée un temps puis devenue ennemie à soumettre à partir de 1943, historiquement proche de la France et pourvoyeuse d’une main d’œuvre immigrée à qui on réserve les emplois les pires.

La narration passe d’un point de vue à l’autre, presque insensiblement parfois, on entend surtout la voix de Judejahn - grossière, abjecte, pleine de mépris et de haine -, et celle de Siegfried, hanté par les horreurs commises par les siens et qui voudrait faire table rase d'un passé qui le menace tout particulièrement. Les jeunes générations sont condamnées à renier leurs pères ou à reprendre leurs idéaux monstrueux à leur compte dans l'espoir d'un retour à l'ordre nazi.

Il n’y aura d’autre issue que la mort, elle rôde dès le début quand Judejahn est décrit comme un « bourreau » qui revient « du royaume des morts », « un mort brutal, vulgaire, lourd, sans imagination » et ne cesse de recouvrir d’ombre ce récit à la haine puissante.

Dire que c’est une lecture facile serait faux, tant du point de vue de la narration qui mêle les fils narratifs que du point de vue du contenu quand il s’agit des pensées de Judejahn qui, je l’avoue, m’ont fait éprouver un malaise presque physique.

On comprend le dessein de Koeppen, qui est de secouer ses concitoyens, de leur dire ne ne pas s’endormir, que le chien n’est pas mort et qu’il ambitionne de mordre encore. Le roman, mieux que beaucoup d’autres romans sur le même sujet, parce qu’il oblige le lecteur à suivre les pensées de Judejahn, rend compte de la façon de penser nazie, une pensée agitée et fiévreuse, parcourue de spasmes violents, haineux, dont les mots orduriers sont les vecteurs d’une vision déshumanisée du monde, qui se vautre dans le fiel et la boue.
Éprouvante lecture, donc, mais édifiante.

À signaler, l’excellente postface de Johann Chapoutot, professeur d’Histoire contemporaine à la Sorbonne et spécialiste de l’histoire de l’Allemagne au XX° siècle.
Je lui laisse les derniers mots :
« … Koeppen, qui se réfugia peu à peu dans le silence – juste expression d’une tristesse : celle de n’être pas parvenu à parler à ses contemporains comme il l’aurait souhaité, de ne pas les avoir tirés de leur sommeil confortable, celui des compromis commodes avec un passé odieusement criminel. »


LA MORT À ROME - Wolfgang Koeppen - Éditions du Typhon - 248 p. septembre 2019
Traduit de l’allemand par A. Pierhal et M. Muller-Strauss

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