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Chronique Livre :
LA MORT SELON TURNER de Tim Willocks

Chronique Livre : LA MORT SELON TURNER de Tim Willocks sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Lors d’un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise.

La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s’annonce brillante à cause d’une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s’en fout.

Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu’il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.


L'extrait

« La fille n’avait pas plus de raisons de s’engager dans cette rue que dans une autre. Dans le labyrinthe humide du township de Nyanga, toutes les rues se ressemblaient. Ce n’était même pas des rues, juste des bandes de terre battue entre des rangées de cabanes et de containers rouillés transformés en habitations.
Si elle était déjà venue ici, elle ne s’en souvenait pas. Elle n’essayait même pas ; elle n’avait pas besoin de se souvenir. Moins elle se souvenait, plus le vide se faisait en elle, et plus les monstres qui la hantaient se mettaient en sommeil.
Elle ne savait pas quelle heure il était. Elle n’avait pas besoin de savoir l’heure. Les chiens avaient cessé de hurler et s’étaient endormis depuis longtemps. Il lui suffisait de savoir qu ele monde était calme et sombre et qu’il y aurait peu de gens.
Elle n’avait pas besoin des gens, de leur compagnie, de leurs sentiments, leur aide, leur inquiétude, leurs mensonges. Elle n’avait besoin que de ce qu’ils jetaient pour rester vivante. Même ici, il y avait assez de restes pour survivre, comme un rat. Elle aurait pu tenter d’obtenir plus, mais elle avait appris que ce petit plus ne valait pas le prix à payer en humiliation. Et parfois en danger.
Les rats s’en sortaient, et elle aussi. » (p.17)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un soir ordinaire dans un des pires townships du Cap, une bande de jeunes Blancs aisés venus s'encanailler et se saouler à l'alcool de pêche, une fille, rongée par la misère et les pathologies qui vont avec, qui fouille les poubelles afin d’y dénicher de quoi voir le lendemain et une bagnole conduite par un des Blancs bourrés qui part malencontreusement en marche arrière et l’écrase contre le container. Vraiment pas de quoi s’énerver pour la police locale, elle n’avait de toute façon que peu d’espérance de vie, un peu plus tôt, un peu plus tard, ça ne change rien à la marche du cosmos. Certes elle était encore vivante quand le gros 4X4 rutilant est parti, conduit par un accompagnateur sobre, mais il en meurt des dizaines comme elle tous les jours dans le coin, et tout le monde s’en fout.

Sauf Turner. La devise de ce flic zoulou, c’est un peu celle de Harry Bosch : toutes comptent ou aucune. C’est un guerrier obstiné, un molosse qui ne lâche jamais rien, suivant un code de conduite qui lui est propre, le dernier rempart qui le protège de la folie furieuse. Il a milité pour l’ANC avant la fin de l’apartheid, il a morflé, plus qu’on peut l’imaginer, ça ne l’a pas empêché de devenir flic sous les ordres des Blancs, pourtant il n’est pas prêt à toutes les concessions. À aucune d’ailleurs lorsqu'il s'agit de son éthique. Ce délit de fuite, homicide involontaire devient son affaire, cette jeune femme mérite que justice lui soit rendue, et il ira chercher les coupables où qu’ils se trouvent. La loi est la loi, il n’y a pas de passe-droit pour Turner, peu importe le statut social du criminel ou de la victime.

Dirk Le Roux, le conducteur ivre, n’est même pas au courant du tragique accident et de ses conséquences dramatiques, il était plus qu'à moitié comateux lors des faits. Hennie, son beau-père et garde du corps, ancien mercenaire, lui a soigneusement caché. Ils étaient quatre ce soir là et nul ne s’est soucié de dissimuler particulièrement leurs traces, sûrs de leur impunité. Ils font partie du clan de Margot Le Roux, riche propriétaire de mines de manganèse dans le nord-est du pays. Un coin désertique où rien ne pousse, sauf le vice et la colère, la richesse étant sous le sable pierreux. Elle s’est taillée un empire au milieu du néant et tient la région par son fric et ses hommes de main, si son entreprise coule, il n'y aura réellement plus rien. Dirk est son bien le plus précieux et elle est prête à tout pour le protéger. Comme Turner est prêt à tout pour punir le coupable. L’affrontement entre les deux est inévitable.

Envoyé dans le nord pour résoudre son enquête, Turner va se trouver en butte à une hostilité générale et une corruption qui touche tous les niveaux de la société. La violence est le pain quotidien de ces terres arides. Violence de la nature qui ne fait aucun cadeau, violence contre les travailleurs, les mineurs surexploités et éliminés au moindre problème, envers les femmes, violence des sentiments et des comportements. Turner va apporter avec lui le chaos et la mort pour tous ceux qui tenteraient de s’opposer à l’accomplissement de ce qui devient vite une mission presque mystique.

Le flic ne peut compter sur aucun soutien, la police locale est aux mains de Margot, les habitants également. Il va pourtant recevoir l’aide d’Iminathi, jeune femme noire, secrétaire-femme à tout faire de Mokoena, le chef du commissariat. Celle-ci a eu une idylle avec Dirk et Margot ne le voyait pas d’un mauvais oeil, ravie de voir son fils s’amuser, fusse avec une caffre, terme dédaigneux désignant les Noirs, mais elle s’est employée à l’écarter de la vie de son fils dès qu’il fut question de mariage. Il ne faut pas exagérer tout de même.

Dans une atmosphère de western sauvage, les cadavres vont se multiplier à un rythme époustouflant, Turner n’est pas là pour faire dans la dentelle et Tim Willocks non plus. Il sait pousser ses personnages au paroxysme comme personne, tirer toutes les conséquences de leurs personnalités, ne reculant devant aucune sauvagerie ou veulerie parce que l’être humain ne recule que rarement devant le pire. Certains passages sont abominables mais ne sont pas là pour décorer, ils servent le propos et appuient là où ça fait mal. Turner est le produit d’une société viciée depuis des siècles, il est parvenu à remettre un peu d’ordre dans sa tête et à se fixer une ligne de conduite, rien ne l’en fera dévier, quitte à transgresser tous les tabous pour y parvenir. Margot et lui sont les deux faces d’une même pièce, la même obstination totale, la même détermination à sauver leur essentiel, pour elle son fils, pour lui sa conception intégriste de la justice.

La mort selon Turner est un opéra cruel, un duel entre deux êtres que tout sépare, mais finalement très semblables, trahis tous deux par leur entourage, qui ne peuvent se séparer sur une paix des braves. Aucun des deux ne cédera, peu importe les dégâts collatéraux causés par leur affrontement.

Un très très grand roman noir, au-delà de toutes les limites, un voyage effarant dans les contrées les plus noires de l’âme humaine, dans le décor époustouflant du désert sud-africain.


Notice bio

Tim Willocks est né en 1957 en Angleterre. Grand maître d'arts martiaux, il est aussi chirurgien, psychiatre, producteur et écrivain. La Mort selon Turner est son quatrième roman chez Sonatine Éditions.


La musique du livre

Bill Evans – At theVillage Vanguard - Alice in Wonderland

Basil Poledouris - Conan le Barbare - The Gift of Fury

Ludwig van Beethoven - Sonate pour piano Waldstein - Daniel Barenboim

Kwela


LA MORT SELON TURNER – Tim Willocks – Sonatine Éditions – 378 p. octobre 2018
Traduit de l'anglais par Benjamin Legrand

photo : désert sud-africain - Pixabay

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