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Chronique Livre :
LA NUIT DES BÉGUINES d'Aline Kiner

Chronique Livre : LA NUIT DES BÉGUINES d'Aline Kiner sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Paris, 1310, quartier du Marais. Au grand béguinage royal, elles sont des centaines de femmes à vivre, étudier ou travailler comme bon leur semble. Refusant le mariage comme le cloître, libérées de l’autorité des hommes, les béguines forment une communauté inclassable, mi-religieuse mi-laïque.

La vieille Ysabel, qui connaît tous les secrets des plantes et des âmes, veille sur les lieux. Mais l’arrivée d’une jeune inconnue trouble leur quiétude. Mutique, rebelle, Maheut la Rousse fuit des noces imposées et la traque d’un inquiétant franciscain…

Alors que le spectre de l’hérésie hante le royaume, qu’on s’acharne contre les Templiers et qu’en place de Grève on brûle l’une des leurs pour un manuscrit interdit, les béguines de Paris vont devoir se battre. Pour protéger Maheut, mais aussi leur indépendance et leur liberté.


L'extrait

« Perrenelle croise les mains sur son giron. Que doit-elle faire ? Le béguinage n’est pas un hospice. On y entre par choix. Et il est de son devoir d’accepter ou non les demandes des postulantes, selon leur famille, leur honorabilité, leurs appuis. Mais aussi, pour les esseulées, selon ce qu’elle devine d’elles : la qualité de leur foi, leur honnêteté, leur capacité à partager une vie commune. De la pertinence de ses choix dépend le bon fonctionnement du clos et sa réputation. Elle connaît sa responsabilité. Il suffit de quelques incidents pour que les Jacobins viennent se mêler de ses affaires. Il y a quelques années, pour protéger la réputation de l’institution, Philippe le Bel a jugé bon de la placer sous le patronage de ces Dominicains parisiens de la Grande rue Saint-Jacques. Pour l’instant, ils respectent son autonomie, elle tient à la conserver.
« Que pensez-vous d’elle ? Selon Agnès, elle est source de rumeurs et d’inquiétudes à l’hôpital.
- Je vois qu’elle ne s’est pas contentée de vous signaler sa présence.
- Ne vous emportez pas, Ysabel. Donnez-moi seulement votre opinion.
La vieille intendante soupire, secoue la tête.
- Je vous mentirai en vous disant que j’ai pu m’en faire une. Mais elle est seule, fragile. Et menacée, par je ne sais quoi, ou plutôt je ne sais qui. » (p. 51)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Loin, très loin des trafics d’armes, de drogues, des assassinats habituels des polars qui font l’ordinaire de Quatre Sans Quatre, La nuit des béguines nous transporte au Moyen Âge, dans l’enceinte du Grand béguinage de Paris et des ruelles insalubres attenantes. Un enclos peuplé de femmes pieuses, lettrées pour la plupart, studieuses et solidaires, qui vivent ici par choix, librement, gérant leurs biens et leurs vies sans la contrainte des hommes, ayant refusé de choisir entre le mariage et le cloître comme il est d’usage en ce début de quatorzième siècle. Fondé par Louis IX, Saint-Louis pour les intimes, cette communauté bénéficie d’une autonomie inouïe à l’époque même si elle est supervisée par les Franciscains chargés de vérifier la rigueur morale et l’orthodoxie religieuse des habitantes du lieu.

Les béguines ne sont pas toutes astreintes à vivre dans l’enceinte du Grand béguinage, elles peuvent tenir commerce, faire des affaires, léguer leurs biens à leurs compagnes en lieu et place de leurs héritiers mâles, s’exprimer, vivre en groupes éparses mais doivent respecter l’autorité de la supérieure et des sages l’entourant qui gouvernent et administrent la communauté. Ysabel, l’héroïne de ce roman, est herboriste, responsable du dispensaire, influante, elle y vit depuis vingt ans. Elle soigne, cultive ses herbes médicinales, conseille les maîtresses du béguinage, veille au bon fonctionnement de l’institutions. Elle recueille, au tout début du livre, une sauvageonne, Maheut, mutique, rousse comme seule peut l’être une enfant du Diable, fuyant, terrorisée, un danger effroyable.

En cette ère de paix, le royaume de France, mené par Philippe le Bel, semble prospère : les intellectuels et les marchands arrivent de toute l'Europe, les cathédrales s’élèvent, l’art médiéval explose, le commerce se porte bien, tout semble aller pour le mieux, les libertés n’ont jamais été aussi grandes. Pourtant, la crise financière est patente, les caisses sont vides, les commerçants sont plus riches que les seigneurs, des prédicateurs laïcs commencent à envahir les rues pour prêcher. Aux difficultés financières s’ajoutent la paranoïa de l’hérésie d’un clergé qui se sent exclu de certains cercles dont, évidemment, celui des béguines, protégé par le roi.

Deux faits vont venir ternir la sérénité des béguines : le procès des Templiers dont le pouvoir royal lorgne sur le trésor et les terres et prérogatives et le bûcher dressé à Paris pour le supplice d’une béguines du Nord accusée d’avoir écrit et propagé un livre non conforme à la doxa de l’Église. Il fallait un prétexte au clercs pour reprendre en main ses femmes émancipées, ce sera le jugement pour hérésie et l’exécution de Marguerite Porete qui va le leur fournir. Cette érudite refusa d’obéir et de ne plus parler de ses thèses. Par son courage face à ses tortionnaires, elle sera une des étincelles qui mettra le feu aux poudres et à son propre bûcher

Elles savent alors que les temps ont changé, que la fin de la prospérité financière du roi annonce une époque difficile pour les minorités, les faibles et les femmes, plus aisés à persécuter. Un anathème, une condamnation du Grand Inquisiteur et la foule se rue à la curée. Les béguines vont devoir lutter pour protéger Maheut la rouquine d’un mariage arrangé, pour conserver leur autonomie et leurs biens. Humbert, un franciscain semblant connaître la jeune femme rôde dans les béguinage, pose des questions inquiétantes et Ysabel va tout mettre en oeuvre pour sauver la jeune fille. Solidarité avant tout, le roman décrit la mise en place d’une forme de véritable réseau de résistance à l’oppression qui ne saurait tarder à s’abattre sur le béguinage.

Aline Kiner livre un récit totalement passionnant, un roman noir et sauvage en poulaine qui, fait troublant, est d’une actualité évidente. Comment ne pas mettre en parallèle ces femmes du Moyen ge, autorisées à vivre en relative indépendances malgré les coutumes de l’époque soudain mise en danger par les vicissitudes financières du royaume et la remise en cause des droits des femmes en Europe depuis quelques années et les avanies du système bancaire ? À huit siècles de distance, les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les libertés gagnées lors de la prospérité sont reprises dès que l’horizon s’assombrit. Les Templiers, seuls ecclésiastiques ayant le droit de porter l’épée, paient au prix fort leur puissance et leur position singulière, les béguines vont devoir combattre en désespoir de cause pour sauver ce qui peut l’être de leur autonomie vis à vis des hommes et du clergé. Quand le pouvoir va mal, la liberté est inacceptable, la réaction s'organise pour faire taire le progrès social.

Les personnages, pour une grande part, ont réellement existé, l’auteure y mêle habilement ceux de son imagination. Ils sont tous attachants, solides, ancrés dans leur temps, témoins attentifs des soubresauts de l’Histoire, effrayées de voir le vent tourner aussi vite. Le concile de Vienne que le pape a tant tarder à réunir doit examiner le cas des béguines, elles savent que ce ne sera pas pour leur accorder plus de liberté.

Loin de se concentrer sur le Grand béguinage, le roman nous entraîne dans les ruelles puantes et grouillantes du Paris de l’époque, les venelles débouchant sur des places où ont lieu les exécutions, une capitale baignée de l’odeur abjecte des cadavres qui brûlent pour l’exemple et afin d’empêcher les suppliciés n’ayant plus de corps de parvenir à la vie éternelle, ultime sanction d’un despote et de religieux voulant remettre sujets et ouailles au pas. Le ventre de Paris digère les marginaux, les libres penseurs, les femmes refusant le statut de reproductrices ou de contemplatives.

Passionnant de bout en bout, érudit, édifiant, La nuit des béguines se lit comme un polar. On frémit aux mésaventures d’Ysabel, d’Ade, de Maheut, au progrès d’Humbert dans sa traque. Le style et la langue sied tout à fait à l’époque, transportant le lecteur dans le temps avec la même force que les moeurs et faits décrits. Le plus frappant ? À mon avis, l’évidence de sa contemporanéité, la persistance des mêmes méthodes répressives à l’encontre des faibles quand les puissants se sentent menacés ou ont besoin de remplir les caisses du trésor, les femmes, bien sûr, qui paient toujours les premières lorsque le temps se couvre pour l’économie. Hier l’autonomie, aujourd’hui les contrats à temps partiels imposés, la remise en cause de l’IVG, les contraintes religieuses de plus en plus prégnantes, mais aussi les autres minorités devenant les boucs émissaires aisément reconnaissables et une habiles diversion pour détourner la colère du peuple asservi.


Notice bio

Aline Kiner est née en Moselle et vit à Paris. Elle est rédactrice en chef des hors-séries du magazine Sciences et Avenir. Passionnée par l’histoire, et en particulier le Moyen Âge, elle publie en 2004 aux Presses de la Renaissance La Cathédrale, livre de pierre. Aux éditions Liana Levi, elle est l’auteur de trois romans: Le Jeu du pendu (2011) et La Vie sur le fil (2014) et La Nuit des béguines (2017)


LA NUIT DES BÉGUINES – Aline Kiner – Liana Levi – 324 p. août 2017

illustration : la maison d'une béguine (Wikipédia)

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