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Chronique Livre :
LA PEAU DU PAPILLON de Sergey Kuznetsov

Chronique Livre : LA PEAU DU PAPILLON de Sergey Kuznetsov sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

« Dans ma cave bétonnée, sur le petit lopin de terre qui entoure ma maison, parfois dans une forêt des environs de Moscou ou dans un ascenseur, j’essaie de parler de moi aux gens. Si j’avais été écrivain, les mots seraient venus à mon secours. Finalement, mes auxiliaires sont un couteau, un scalpel et une lampe à souder. »

À Moscou, les agissements d’un tueur en série particulièrement sadique attirent l’intérêt de Xénia, l’ambitieuse rédactrice en chef d’un site web d’actualité - elle-même adepte de pratiques sexuelles extrêmes - qui voit dans cette affaire la chance inespérée de gagner en notoriété.

Intérêt bientôt partagé, quand une relation virtuelle via une messagerie instantanée se noue entre le tueur et la jeune femme.

Mais à la frontière entre fantasme et passage à l’acte, entre fascination et répulsion, Xénia devra se confronter à ses propres désirs.


L'extrait

« Avant d’arriver au Soir.ru de Pavel, Xénia avait travaillé comme journaliste pour le service Internet de la filiale moscovite d’une maison d’édition occidentale. Presque tous les collaborateurs étaient des locaux, mais au bureau régnait pourtant l’esprit hypertrophié du politiquement correct américain : code vestimentaire strict, bannissement de toute plaisanterie à caractère sexuel, interdiction du flirt. Son amie Marina, qui venait parfois lui rendre une petite visite, avait coutume de plaisanter en disant que l’atmosphère bienveillante et positive des lieux risquait de figer le thé dans les gobelets en plastique, mais au début, Xénia aimait bien cette ambiance. En arrivant au travail avec des écorchures toutes fraîches sur les cuisses et des fourmillements dans les tétons, à cause des pinces qui les avaient emprisonnés, elle pensait, l’âme béate et un petit sourire pour elle-même, que ses collègues se seraient écartés d’elle s’ils avaient su comment elle passait ses nuits. Une belle carrière se profilait devant elle, avec la possibilité de quitter le service Internet pour celui de la publicité, et Xénia avait déjà médité cette éventualité : depuis ses dix-neuf ans, âge auquel elle avait atterri presque par hasard au poste d’assistante dans l’un des laboratoires de l’Institut central des Études économiques et mathématiques, elle n’avait cessé de fouiller la Toile, et il lui semblait que la vraie vie et le véritable business n’étaient pas là, mais dans le monde réel. Cela dit, tout s’était terminé plus tôt que prévu, lors d’une soirée hors les murs d’avant Noël. » (p. 28-29)


L'avis de Quatre Sans Quatre

À vingt-trois ans à peine, Xénia occupe un poste envié à la rédaction de Soir.ru, un média moscovite en ligne qui ambitionne de figurer dans le top 10 des sites d’actus les plus fréquentés de Russie. Son modèle économique reposant sur la publicité, les bannières disposées un peu partout sur les pages, c’est elle qui est responsable, sous la tutelle de son patron, Pavel, du choix des articles mis en avant. Non pas pour une meilleure édification du public mais, bien entendu, afin de susciter un maximum de fréquentation, ce qui incite parfois à flatter les goûts les moins présentables des internautes. Cette politique du clic à tout prix ne va pas sans un peu de frustration chez Alexeï, un vrai journaliste, passé par l’université, plus vieux que Xénia et néanmoins sous ses ordres. Marié et père de deux enfants, celui-ci multiplie les maîtresses de passage, stagiaires, pigistes, troussées à la va-vite dans un couloir ou une cave, rien de sérieux, sauf lorsqu’il lorgne sur sa cheffe qu’il désire sans y croire. Il a failli aller en Tchétchénie, lors du second conflit, son épouse l'en a dissuader, depuis il a l'impression de gâcher son talent pour répondre aux exigences des visiteurs de Soir.ru.

Xénia aime la douleur, ne jouit que de la douleur, des coups, du fouet, de ses tétons prisonniers de pinces tortionnaires, de l’humiliation, se souvient plus volontiers des hématomes et des écorchures que des caresses et des baisers. Même seule, elle se mutile, se torture lorsque la pulsion est trop importante et qu'aucun dominateur n'est disponible, ce qui est le cas depuis sa dernière rupture, un homme ayant fait preuve, une fois, de faiblesse à son encontre. Le sexe, sans la souffrance, est tout au plus pour elle une détente, agréable, certes, mais comme peut l’être une séance de massage ou un bon film. Elle possède deux amies très chères : Olga et Marine.

Olga, 45 ans, ne vit que dans les chiffres, elle calcule sans cesse, compte, retranche, additionne. Directrice d’une agence de publicité Internet, fort ennuyée en ce moment par la brouille qui agite ses deux principaux actionnaires et qui menace de la laisser sans leur soutien, la menant à la faillite. On lui a bien indiqué une personne cherchant à placer des capitaux qui sauveraient la situation, mais elle se méfie et demande à Xénia de se renseigner. À Moscou, dans les affaires, on ne sait jamais avec qui on signe, et les chances sont grandes de tomber sur un mafieux. Olga est célibataire, entretient une liaison depuis plus de 4 ans avec un homme marié qu’elle voit avec régularité, une séance hebdomadaire, sans fantaisie ni frissons d'aventure. Elle représente la personne la plus proche de l'image d'une mère pour Xénia, qu’elle est la seule à pouvoir appeler Xioucha.

Marina, amie d’enfance de Xénia, graphiste, travaillant à domicile, boulimique de sexe, collectionne les hommes, établit la liste de ses amants, elle veut tous les essayer. Toutes les nationalités, ethnies, couleurs, sauf qu’un accident peut toujours arriver et que, pour l’instant, elle doit s’occuper de son tout nouveau bébé chinois, allant jusqu’à adopter une décoration asiatique dans son appartement et un mode de vie et la philosophie zen pour lui garantir un développement harmonieux.

Dans les rues de la capitale russe, un tueur assassine et abandonne sur les trottoirs et les parcs les cadavres de jeunes femmes atrocement mutilées. La police n’a aucun indice et la pression commence à monter dans l’opinion, les médias et les autorités. Xénia a l’idée de lui consacrer un blog, avec l’autorisation de Pavel, un petit site créé avec Marina et Alexeï, sur lequel Olga placera ses bannières publicitaires, entièrement consacré à ce dossier et aux tueurs en série en général. Appels à témoins, analyses psychologiques, forum, portraits de meurtriers célèbres, peu à peu se met en place une plateforme complète au sujet du criminel et le public afflue, le succès est phénoménal. Xénia entame, au même moment, une sorte de flirt étrange avec un inconnu, Alien, qui semble en connaître beaucoup sur elle et ses préférences sexuelles. Son interlocuteur prend vite la mesure de la jeune femme et entame avec elle une relation qui la rendra très vite, sinon amoureuse, du moins accroc à ces échanges…

« Si l’on m’avait demandé quelle était ma vision de la société idéale, j’aurais répondu : une société où la douleur et la souffrance auraient les mêmes droits que le bonheur. En outre, elles y seraient reconnues en tant que telles : non pas une douleur ou une souffrance au nom de quelque chose, mais la douleur et la souffrance en soi. »

Au travers de tous ses personnages, Sergey Kuznetsov raconte la Russie d’aujourd’hui et, aussi un peu, celle d’hier. Celle de la Perestroïka et de l’effondrement de l’URSS, la violence du monde kafkaïen soviétique et celle, mêlant intimement mafia et libéralisme, du régime autoritaire de Vladimir Poutine. Les corps sont frappés, coupés, maltraités, assassinés avec sauvagerie parce que seule la douleur est belle, de la souffrance comme une oeuvre d’art, cette antienne qui hante le peuple russe, de Stalingrad à la répression actuelle de toute opposition, du stalinisme à Eltsine, puis Poutine, de Berlin 1945 à Kaboul ou Grozny noyés sous les bombes et les exactions des soldats.

« À présent, la Perestroïka lui apparaissait comme un bref instant de vérité, au cours duquel la population d’un sixième du globe terrestre s’était soudain retrouvée face au néant et à l’horreur de l’existence humaine. »

Il y a le tueur, Xénia, ses amies, ses amants, cette intrigue est loin d’être inintéressante, elle suit les codes des meilleurs thrillers, en possède tous les ressorts : une traque journalistique plutôt que policière, des meurtres bien sanglants, un voyage dans l’intimité de l’assassin, mi-poème mi-récit d’horreur, du suspense, tout y est, bien écrit et habilement construit. Mais ce serait passer à côté du meilleur que de ne pas y voir, derrière les flots d’hémoglobine, les coups de fouets et les faits sordides, une forme d’allégorie de l’âme russe, de cette soif d’amour qui s’exalte dans la souffrance et la contrainte. Une manière de paradoxe qui ne peut prendre fin que lorsqu’enfin, un des personnages confronté à son double, examine aux fonds des yeux une image qui lui ressemble en tous points. Alors seulement vient la conscience et la possibilité de dépasser le besoin de douleur comme preuve patente de vie. Et puis il y a la neige qui cache tout, qui efface les traces laissées par le vivant, qui étouffe les cris de détresse, le froid qui engourdit, la misère trop voyante, la peur de l’emprisonnement arbitraire…

« Alexeï réfléchissait de plus en plus souvent au fait que, dans leur grande majorité, les gens ne voulaient pas qu’on leur ouvre les yeux. Ils étaient prêts à oublier les horreurs du passé pour pouvoir vivre tranquillement leur vie. »

La peau du papillon est le récit d’une métamorphose, lente et cruelle, essentielle, celle de Xénia, assistée de ses amis, présents comme des catalyseurs, aidant à sa mise au monde, une renaissance rendue possible par épuisement de tous les tourments. Un remarquable thriller russe touchant tant à l’intime qu’à l’ensemble de la société, de la vraie et bonne littérature plus que noire !


Notice bio

Sergey Kuznetsov est né à Moscou en 1966. La peau du papillon est son premier roman à paraître à la Série Noire.


La musique du livre

Outre les titres sélectionnés ci-dessous, sont évoqués : Pink Floyd, Iégor Liétov, Nick Rock’n’Roll, Iggy Pop...

Gothan Project - Gato Barbieri

Aliona Apina - Xiusha

Indigo Swing – Red Light !

Jump 4 Joy - Shim Sham Shimmy

Leonard Cohen - I'm Your Man

Sex Pistols - Holidays In The Sun


LA PEAU DU PAPILLON - Sergey Kuznetsov – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 470 p. janvier 2019
Traduit du russe par Raphaëlle Pache.

photo : Pixabay

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