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Chronique Livre :
LA PENSION DE LA VIA SAFFI de Valerio Varesi

Chronique Livre : LA PENSION DE LA VIA SAFFI de Valerio Varesi sur Quatre Sans Quatre

photo : Piazza Garibaldi (Wikipédia)


Le pitch

À quelques jours de Noël, alors que la morsure du froid envahit Parme, Ghitta Tagliavini, la vieille propriétaire d’une pension du centre-ville est retrouvée assassinée dans son appartement. L’enquête est confiée au commissaire Soneri mais cette affaire fait ressurgir un drame enfoui : c’est dans cette pension pour étudiants de la via Saffi qu’il rencontra jadis sa femme, Ada, tragiquement disparue peu après leur mariage.

En s’enfonçant dans le brouillard épais comme on traverserait un miroir, Soneri va découvrir un univers bien plus sordide que ses souvenirs. L’aimable logeuse se révèle être une femme sans scrupules, enrichie par la pratique d’avortements clandestins et derrière la modeste pension, se cache en réalité un monde vivant de haine et de chantage, frayant avec le cynisme de cercles politiques corrompus.

Pour trouver l’assassin, le commissaire devra se confronter à l’épreuve du temps et à la vérité sur la vie et la mort d’Ada. Car qui est cet homme qui pose à côté d’elle sur cette photographie jaunie ?


L'extrait

« « Tentends ? Ils sont en train de construire le monument aux Barricades de 1922. Les deux maçons qui bossent dessus viennent de Crotone, ils ne savent même pas ce qu'ils sont en train de faire. Le plus beau, c'est que même l'architecte qui l'a projeté ne le sait pas non plus, un jeune type qui parle avec des mots anglais. J'ai discuté avec lui et il croyait que c'était des affrontements entre patrons et journaliers. Je lui ai dit que les patrons étaient représentés par les fascistes de Balbo et il s'est étonné d'apprendre qu'en 22 les fascistes étaient déjà là.
- Je ne reconnais plus ce quartier, admit Soneri. Où sont passés les gens qui habitaient ici ?
- Beaucoup sont morts parce que les pauvres meurent jeunes. Les autres se sont enrichis et se sont fait construire un pavillon à l'extérieur de la ville. Ils ne reviennent plus ici parce que ça leur rappelle quand ils se baladaient le cul tout rapiécé. Ils détestent tous leur passé, ils croient qu'ils sont devenus des gens respectables, alors ils votent à droite. Et ils méprisent les pauvres pour la même raison, parce que ça leur rappelle qui ils étaient.
- Tu veux parler des immigrés qui occupent aujourd'hui les immeubles où ils vivaient ?
- Eux, en plus d'être pauvres, c'est des étrangers, ils sont pas comme nous. Et puis ils font tout entre eux. Ils ne veulent pas changer le système, ils veulent juste investir les espaces laissés vacants. Ils se tiennent à distance, et depuis le temps, y en a pas un qui est venu dans ma boutique. » » (p.97/98)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« On s'endort comme un enfant et quand on se réveille, on est déjà vieux. »

Quel plaisir de retrouver le commissaire Soneri ! En voilà un qui tient toutes ses promesses du début jusqu'à la fin. Aux berges du Fleuves des brumes succèdent les pavés du vieux Parme, la poésie est toujours là, la nostalgie aussi, puissante, quasi mélancolique, d'un passé où c'était des jambes jeunes qui arpentaient les ruelles, où il y avait l'amour ou l'aventure possible à chaque rencontre. Valerio Varesi laisse donc de côté le passé fasciste de l'Italie dans cette enquête, sans pour autant immergé son héros dans le présent. La pension de la via Saffi, la scène de crime, c'est l'endroit où logeait Ada, son épouse décédée, lorsqu'elle faisait ses études, et ce lieu est sali par le meurtre de la vieille Ghitta, patronne de la pension.

« Entre les deux, rien qu'un rêve convulsif qui disparaît aussi vite qu'il est venu. »

Il n'y a pas pire manière de mener une affaire que de rencontrer son ombre dans chaque détail du lieu du crime, dans chaque information recueillie, tout raisonnement en est gravement perturbé, les enchaînements logiques sont parasités par les émotions et les affects qui assaillent le policier. À l'intrigue proprement dite, s'ajoute le doute qui, peu à peu, gagne Soneri sur son épouse, l'identité de ce garçon qui la tient par les épaules sur cette photo jaunie... Il faut dire que c'est presque un fantôme, Fernanda Schianchi, celle qui récoltait les loyers pour Ghitta, qui vient à la Questure signaler la disparition de celle-ci, un signe, une trace de son passé, qui va mettre immédiatement Soneri en alerte et le placer dans les conditions idéales, presque en état modifié de conscience pour le reste de l'enquête.

« En fin de compte, on est tous des pantins : les commissaires ; les assassins, les voleurs... »

L'influence de Simenon transpire dans l'écriture de Varesi, le Belge laisse son empreinte partout. Soneri mange et boit comme Maigret, il flâne, renifle, s'imprègne de l'atmosphère, se nourrit des décors et des changements subtils ou non qui font parler les villes autant que les gens. Mais c'est un Maigret politique, dans le sens le plus noble du terme, qui sait les souffrances du peuple dont le sang circule dans les venelles de Parme, qui connait les stigmates de luttes contre la dictature et les patrons. Il s'imbibe de l'histoire de la pension Saffi et c'est son propre jus qui en ressort, son bel amour défunt sali par les faits un à un découverts.

« /... Tu n'es pas une ressource mais un problème. »

L'Italie des années de plomb, celle des attentats, des Brigades Rouges et de la renaissance des Chemises Noires, des groupes clandestins ensanglantant le pays, c'était la jeunesse de Soneri, cette effervescence d'espérance et de combat bouillonnait dans la pension de Ghitta Tagliavini. Les élèves infirmières, les clandestins rouges, les agitateurs de tous poils ont laissé place aujourd'hui, hélas, au commerce d'êtres humains, aux maquereaux et aux putes, le libéralisme forcené du crime a remplacé l'élan révolutionnaire, triste époque qui déprime le flic. Les miséreux italiens remplacés par des pauvres étrangers, les mêmes plaies, les mêmes douleurs, seuls les moyens d'exploitation ont changé mais les poches où tombent les profits sont les mêmes...

Alors il charge d'une bouteille de rouge chaque déjeuner, pas pour être ivre, pour avoir accès à ses souvenirs, pour libérer ses sensations, accepter de les laisser vivre. C'est Angela, sa compagne, qui doit sans cesse le ramener à l'analyse, à la réalité, ancrer sa raison dans le réel.

« Angela avait ce don de pressentir ces moments où le commissaire plongeait dans ses pensées et de le secouer s'il s'y perdait. »

Les mains de politiciens corrompus, de mafieux et de rapaces promoteurs planent au-dessus de terrains, d'achats douteux, de ventes forcées, peu dans sa hiérarchie, qui n'apprécie déjà guère ce franc-tireur, ont intérêt à ce qu'il aille au bout de ses investigations, les pressions de moins en moins discrètes ne vont que renforcer sa détermination à venir à bout des toutes ses questions, les personnelles et celles liées à son affaire. Soneri n'aime pas qu'on lui dicte sa conduite, regimbe sous la contrainte et les obstacles. C'est un introverti mais il a une obstination implacable et une force de déduction étonnante.

« Tu aurais dû être un Marlowe, pas un commissaire enrôlé des une Questure. »

Un mot sur la très belle couverture, toujours très soignée et originale chez Agullo éditions, celle-ci est doublement symbolique de ce polar un peu surréaliste. Les aiguilles des avorteuses et la pelote du passé avec ce fil tentateur permettant de le dérouler, bravo!C'est une vraie superbe réalisation qui résume comme rarement l'ouvrage tout entier.

Une écriture sensible, à pas lents, qui avance dans les ruelles et les pensées de Soneri, dans les intrigues liées au crime et celles surgies de son passé. Il rechigne, renâcle mais poursuit pourtant, entre deux repas plantureux, deux bouteilles d'un rouge local revigorant et deux discussions avec Angela. Un magnifique polar, très littéraire dans le bon sens du terme, humain, intime, sensible, un roman qui approche le lecteur de la vraie vie des autres, de la misère et de l'Histoire du peuple qui se perd dans l'afflux des informations futiles dont nous sommes submergés.

Un livre qui s'inscrit dans la grande tradition du noir, il éclaire la vie réelle et les venelles des villes et des âmes.


Notice bio

Valerio Varesi est né à Turin le 8 août 1959 de parents parmesans. Diplômé en philosophie de l'Université de Bologne, il est aujourd'hui journaliste et auteur de onze romans au héros récurrent. Le Fleuve des Brumes a été nominé au prestigieux Gold Dagger Award en Angleterre et au Prix Strega en Italie.


La musique du livre

Bataille d'alarme de portable, Soneri, le bien nommé opte toujours pour Verdi... C'est Angela qui compare la vie de Soneri à un Miserere à un moment de l'enquête.

Verdi – Rigoletto - La donna è mobile (Luciano Pavarotti)

Beethoven - L'Hymne à la joie

W. A. Mozart - KV 85 - Miserere in A minor

Bandiera Rossa


LA PENSION DE LA VIA SAFFI – Valerio Varesi – Agullo Éditions -Collection Agullo Noir – 314 p. mars 2017
Traduit de l'italien par Florence Rigollet

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