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Chronique Livre :
LA PERFECTION DU REVERS de Manuel Soriano

Chronique Livre : LA PERFECTION DU REVERS de Manuel Soriano sur Quatre Sans Quatre

Service : Soriano

Manuel Soriano est un écrivain argentin qui dirige une maison d’édition de livres pour la jeunesse. Il a écrit plusieurs recueils de contes et son roman La perfection du revers a obtenu le prix Clarins en 2015.


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« On ne joue réellement bien au tennis que cinq ou six fois par an, pas plus, les autres jours il faut apprendre à gagner en jouant mal. »

Patricia Lukastic, jeune joueuse de tennis maintenant oubliée, a dû mettre un terme à sa prometteuse carrière à cause d’une blessure aux vertèbres. Elle fait appel à un écrivain argentin afin qu’il écrive sa biographie, alors qu’elle a maintenant une quarantaine d’années et qu’elle vit retirée, loin de tout, avec des chiens comme seule compagnie.

Plongée dans le parcours d’une très jeune prodige du tennis. Et de son père.


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«  La cigarette était éteinte, écrasée par terre, sa fille dormait toujours paisiblement, et à ce moment il eut la certitude que sa femme était partie et qu’il ne la reverrait plus jamais. Elle avait pris ses papiers, quelques vêtements et avait tout mis dans la besace en toile qu’elle trimballait le jour où il l’avait connue. Il visualisait la scène avec une telle clarté qu’il ne ressentit pas le besoin d’aller fouiller l’armoire et les cartons pour confirmer qu’il en était ainsi. Il resta au lit et alluma une autre cigarette. La flamme de l’allumette illumina, encore une fois, le visage de sa fille.
- Joyeux Noël, ma Panchita, dit-il et il lui caressa le visage.
Il posa la main sur sa gorge. Il sentait ses petits os et le rythme de sa respiration. Sa main faisait pile le tour du cou. Elle était à sa merci : il pouvait la priver d’air, et tout serait fini en moins de vingt secondes. Il pourrait rester au lit après et tout faire cramer. Les pompiers retrouveraient deux corps enlacés, consumés par les flammes. Il pouvait aussi faire le contraire, se dit-il, il pouvait l’aimer et la protéger comme on ne l’avait encore jamais vu dans l’histoire de la paternité. » (p. 105-106)


Jeu, set et match

« Il considérait que sa fille était un prodige, et elle l’était sans doute, mais pour la première fois il envisagea la possibilité que, dans dans l’univers des prodiges, elle soit un prodige mineur. »

Il accepte de rencontrer Patricia Lukastic, une ancienne joueuse mondialement célèbre, 12ème joueuse mondiale au faîte de sa carrière. Lui, c’est un écrivain en panne désargenté qui voit dans cette offre l’occasion facile de se remettre à flot. Elle habite au fin fond de la campagne, loin de Montevideo, loin de tout, et seule. Accompagnée de ses molosses, elle vient à sa rencontre, burinée et habillée sans recherche, en femme habituée aux gros travaux que réclament la vie à la campagne. Rien ne trahit son passé si ce n’est son avant-bras gauche hypertrophié, rappel tangible qu’elle fut une étoile gauchère du tennis féminin.

« Nous, les Polonais, on est des cafards blancs : on résiste et s’adapte à n’importe quoi »

Mais parler de Patricia, dite Luka, c’est avant tout parler de son père, Elián.
Elián et son frère Rafael sont les fils blonds d’un diplomate polonais qui a fui la guerre et a décidé de s’installer en Argentine où les Nazis ne viendraient pas le chercher. Les deux frères apprennent à vivre dans la pampa argentine, débrouillards et, à la mort de leurs parents, Rafael reprend l’estancia, se marie et s’occupe des moutons de la propriété quand Elián part faire des études d’ingénieur. C’est lui, l’intellectuel de la famille, joueur d’échecs et inventeur à ses heures perdues. Mais les études ne le passionnent guère, Eliàn est un homme toujours en mouvement, sanguin, parfois violent, qui voit rouge assez facilement, les paroles le lassent et il préfère l’action. Aller de l’avant et voir plus loin, c’est son petit moteur à lui. Il revient et, après avoir tâté de différents métiers, ouvre un petit commerce de pièces détachées qui vivote, tout en donnant des leçons d’échecs et en réfléchissant à des inventions qui lui garantiraient le pactole et lui permettraient de faire la nique à son frère qui gagne mieux sa vie et affiche un air de réussite agaçant. Et justement, il trouve le moyen de faire bouillir de l’eau au moyen d’une résistance reliée au moteur d’une voiture. Vous êtes en voyage, vous faites une petite virée et voilà qu’il vous prend l’envie de boire quelque chose de chaud, rien de plus facile, le Caluka est là !

Philips est intéressé – mais ne financera finalement rien - et Elián rentre chez lui, après son rendez-vous au cours avec les directeurs de la firme, convaincu d’avoir décroché le Graal. Il prend une auto-stoppeuse au passage, une jeune fille à qui il fait la démonstration du Caluka et, bien que ce soit certainement une des tentatives de séduction les plus farfelues, en fait sa femme. Elle lui donnera cette fille dont il tombe fou amoureux dès la première seconde, ce bébé qui deviendra l’axe unique de sa vie, la raison de tout, l’élan vital qui ne s’arrêtera qu’avec la mort.

« - Alors Elián, comment va s’appeler ta fille ? lui demanda-t-elle.
Il ne put répondre. Il colla sa tête contre celle du bébé. Il sentit sa bouche, ses yeux, son cou, engloutit cet air dans ses poumons et réunit toutes les forces qui lui restaient pour ne pas fondre en larmes. »

Il décèle vite chez sa fille, qui joue beaucoup avec ses deux cousins Taco et Emilio, les fils de Rafael, de grandes aptitudes physiques qu’il encourage et dont il est fier comme lorsqu'il lui achète, alors qu'elle a à peine trois ans, un vélo, sans les petites roues, exprès, pour la mettre au défi, et qu’elle s’empare du vélo sans un instant d’hésitation, droit devant. C’est tant mieux car elle doit accepter le départ de sa mère, partie sans laisser d’adresse, sans plus donner de nouvelles, lassée sans doute et trop jeune pour se résoudre à vivre enterrée dans ce coin perdu, entre un mari peu attentionné et une petite fille qui court la pampa avec ses cousins, lance-pierre à la main et couteau en poche pour chasser des animaux.

Sans doute, sans aucun doute, la désertion de la mère n’a fait que rendre Elián encore plus omniprésent, un dévoreur de petite fille, dresseur de chiens et d’enfant agile, subtil stratège aux échecs ainsi que pour faire évoluer la carrière de son petit prodige.

Quand le talent de Patricia ne fait plus aucun doute, Elián va consacrer sa vie, sa fortune, son énergie à vivre ses rêves à travers elle, quelque soit le prix à payer.

Luka est une petite fille opaque, on ne l’entend presque jamais parler, on n’a presque pas accès à ses sentiments, elle est d'abord un corps, les élans sont transcris en sensations, en coups à jouer, en préparations mentales et physique quotidiennes auxquels tout est sacrifié.

Ballottée malgré elle – car Elián ne la consulte jamais – de clubs en académies de tennis, d’Argentine en Europe et de tournois mineurs en Opens du grand chelem, Luka encaisse, apprend, fait comme on lui dit. Sa vie est une contrainte permanente : entraînements, régimes, visionnages des matches, horaires stricts de lever et de coucher… pas de fantaisie, tout est militairement programmé et structuré, Elián veille sur tout et la protège de tous les margoulins qui rôdent dans ce milieu plein de paillettes et de sueur. Il figure d’ailleurs dans les cinq premiers au classement des pères les pires !

Luka, manipulée par un père dévorateur et adorateur, qui l’empêche d’être autre chose que ce qu’il a souhaité qu’elle soit, réduite à un corps qui doit réussir, faire mieux, plus souplement, plus agressivement, plus habilement, toujours, sans relâche, en occultant la douleur car sinon c’est la défaite, l’échec, le recul dans le classement, moins d’argent, moins de sponsors, moins de journalistes et de photos. Il n’y a qu’une seule option, celle de gagner, de grimper au classement, de gagner plus d’argent, de se faire offrir de meilleurs contrats, ceux où on touche déjà de l’argent avant d’avoir mis le pied sur le court.

Luka étudie le jeu de ses adversaires, prend note de leurs failles et de leurs possibles faiblesses afin de les attaquer et de les écraser, là, en public, sous les yeux de son père, son complice et son bourreau. Elle n’aura ni enfance, ni adolescence, ni jeunesse : juste un corps musclé dont il faut tirer le meilleur parti jusqu’à ce qu’il ne soit plus capable de faire du bon boulot, car ses vertèbres sont blessées et elle devra abandonner le tennis sur une ultime défaite, une délivrance pourtant.

Il y a quelque chose d’animal chez Luka, dans son corps qui répond avant même qu’elle en ait conscience – sa coordination main-oeil est au-dessus de la normale -, dans le plaisir qu’elle a à lutter avec les animaux : toute petite, elle tue d’une seule pierre des oiseaux et elle achève de coups de couteau un sanglier qu’elle a blessé avec son cousin, à les dépecer, les plumer. Elle aime aussi toiletter son père, dans une proximité corporelle qui devient d’année en année plus gênante et plus trouble, passer l’ensemble de sa peau au peigne fin et retirer points noirs et boutons, jusqu’aux fistules dont elle fait sortir le contenu dans la bouche même d’Elián. Elle s’applique, le visage tendu et sérieux, toute son attention focalisée sur chaque millimètre du corps de son père, prenant plaisir à le débarrasser de ses poils incarnés et de ses comédons.

Dressée à se battre, à souffrir sans se plaindre, comme les dogues argentins qui sont dressés au sang par Elián et Rafael, elle cultive l’agressivité qui lui permet de tenir et de libérer un tennis parfait, de temps en temps, une maîtrise extraordinairement esthétique du revers, en particulier, qui fait sa célébrité.

Née en 1974, Patricia Lukastic quitte le monde du tennis à 21 ans, sans regrets, puisque son père agonise dans un hôpital des États-Unis, comateux, vaincu et loin de sa fille qui se bat une dernière fois pour lui sur le tournoi australien de Melbourne. Livrée à elle-même, seule au monde, elle s’enferme dans sa solitude et, comme dans un rituel tragique et définitif, tue une mouette qui se défend bravement, renouant ainsi avec ses sensations et sa liberté d’enfant, avant l’enfermement dans les rectangles dessinés au sol.

Ce très beau roman, qui ressemble à s’y méprendre à une vraie biographie, dépeint la solitude et la cruauté des destins d’enfants prodiges qu’on surexploite et qui deviennent le lieu des désirs et des frustrations des adultes. À la fois préservés et monnayés, isolés et protégés autant que privés de toute relation normale à l’autre, leur solitude est immense comme l’est le poids qu’on leur fait porter.

Qué se sabe de Patricia Lukastic, que sait-on de Patricia Lukastic ? Peu de chose, à la vérité : que sur la tombe de son père, qu’elle a fait creuser près de sa maison, on peut lire : Eliàn le résilient. Et qu’elle est vivante.


Musique :

Outre la sélection ci-dessous, sont également évoqués : Fleetwood Mac, The Cure, Bon Jovi, Davis Bowie - Space Oddity, Ave Maria...

Journey - Don’t stop believin’

Cinderella - Nobody’s fool

Dexys Midnight Runner - Come on Eileen

Bobby McFerrin - Don’t worry be happy

Roy Orbison - Pretty Woman

Elton John - Daniel


LA PERFECTION DU REVERS - Manuel Soriano – Éditions Actes Sud - 320 p. mai 2018
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Delphine Valentin

photo : Pixabay

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