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LA PETITE SONNEUSE DE CLOCHES de Jérôme Attal

Chronique Livre : LA PETITE SONNEUSE DE CLOCHES de Jérôme Attal sur Quatre Sans Quatre

Jérôme Attal est chanteur, parolier, écrivain ( une dizaine de romans ainsi que des nouvelles et des récits), scénariste et occasionnellement acteur. Il a publié chez Robert Laffont Les Jonquilles de Green Park, L’Appel de Portobello Road et 37, étoiles filantes.


« Je compte mon père parmi les victimes collatérales de la grande canicule de 2003. Un reportage récent dénombrait les disparus de ce triste été à environ vingt mille. Mon père était mort en septembre, mais je me souviens que fin août, en raison du nombre élevé de moribonds qui affluaient dans les couloirs de l’hôpital, ils l’avaient renvoyé à la maison. Dans son état piteux, avec son trou dans la gorge et le corps bardé de fils qui vous maintiennent tout juste en vie, qui vous stabilisent dans une zone inconfortable d’angoisse, d’empêchements et de fatigue. Dans mon journal intime, à la date du 30 août 2003, je m’étais contenté de noter : « Avec ses tuyaux partout, mon père ressemble au Centre Pompidou. »

Mon père était le célèbre professeur de lettres Joe J. Stockholm. Sa renommée, au cas où elle ne serait pas remontée jusqu’à vous, n’avait pas d’équivalent au début des années quatre-vingt-dix, à Paris, du moins dans le quartier Censier-Daubenton, où l’on tenait pour un fait d’armes le fait qu’il ait boxé puis envoyé au tapis (de feuilles mortes) un confrère qui avait affirmé à ses élèves que les Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar valaient à elles seules tous les courts romans de la période normande de Marguerite Duras. Le combat avait eu lieu place Bernard-Halpern, derrière le local des Narcotiques anonymes.

Mon père jouissait par ailleurs d’une excellente réputation chez ses étudiantes, notamment celles qui, entre dix-neuf et vingt et un ans, considéraient Le Navire Night comme un missel. Elles le surnommaient « Half Sugar Daddy » parce que son arrivée à l’université Paris III avait correspondu à l’abandon progressif du sucre dans son alimentation, pour culminer, à la fin de sa vie, par l’utilisation compulsive d’édulcorants de table.
Sur son temps libre, Joe J. écrivait des livres énormes qui se vendaient peu sans qu’il en conçoive amertume ni rancœur. Il expliquait ne pas vouloir être tributaire de l’actualité, affirmant que ce qui différencie les grands écrivains des grands criminels réside dans le fait que les premiers ne sont jamais aptes à être jugés par leur époque.
Installé dans un fauteuil club en cuir brun, tenant en équilibre au bout de ses orteils une pantoufle frappée de l’effigie d’Edgar Allan Poe – offerte par l’une de ses étudiantes en guise d’adieu, le shopping étant un excellent remède au désespoir amoureux – il en venait toujours à cette conclusion imparable : «  À sa première édition, Georges Bataille n’a vendu qu’une vingtaine d’exemplaires de son Histoire de l’œil. » En toute honnêteté, je ne sais pas d’où mon père tenant cette information. » (p. 23, 24 et 25)


Tout commence par un baiser. Ou un fantôme de baiser. Tout commence par un fantôme.
Dans son autobiographie, Chateaubriand évoque ce souvenir d’un très furtif, très léger baiser qui lui fut donné par la petite sonneuse de cloches, une jeune fille qui l’a découvert là, dans l’abbaye de Westminster, au petit matin, endormi clandestin.

Il ne connaît ni son nom ni son âge, rien d’autre d’elle que ce baiser inattendu.

Chateaubriand fuit la France révolutionnaire, en pleine période de la Terreur, et cherche à Londres le secours d’amis - dont certains sont à peine plus fortunés que lui, les autres guère conscients de son auguste personne - et il se nourrit, à défaut de solide nourriture dont le coût la lui rend inaccessible, de l’ambition de devenir écrivain. Seulement c’est un jeune homme amoureux dont il s’agit, et ses conquêtes sont plutôt féminines que littéraires, pour le moment à tout le moins.

Bien plus tard, mû par un autre fantôme, celui de son père récemment disparu, le professeur de littérature française Joe J. Stockholm qui travaillait précisément sur Chateaubriand et sur cet épisode méconnu de son séjour londonien, son fils Joachim décide d’aller enquêter sur place. Qui sait ? Peut-être pourrait-il clore le chapitre laissé inachevé par son père ?

Commence alors une enquête littéraire et historique pour Joachim qui y consacre le plus clair de son temps, absolument passionné par la question – qui semble pourtant si futile qu’elle est totalement ignorée de tous les autres exégètes de Chateaubriand – de savoir si la petite sonneuse de cloches – une charge extrêmement sérieuse - a bien existé, si elle a véritablement donné un baiser à Chateaubriand et si, par le plus grand des hasards, il ne resterait pas une trace de cette anecdote quelque part.

C’est un moyen de garder l’esprit de son père auprès de lui, en quelque sorte, un mystère qui occasionne des rencontres diverses dont une, cruciale. Car il n’est pas le seul à vouloir consulter les archives de l’abbaye de Westminster et le registre des sonneurs de cloches de l’année 1793 : une jeune femme au doux prénom de Mirabel (Mira-bell!) s’y plonge aussi et les a même dérobées !

Deux époques, deux amours, deux exils s’entremêlent : les passages relatant la vie de François-René, misérable mais riche d’amour, d’amitié et de rêves, succèdent à ceux qui racontent la quête de Joachim, souvent maladroit, ironique et pourtant accroché lui aussi à un rêve de sonneuse de cloches. Clarifier cette toute petite aventure devient capitale, l’anecdotique devient essentiel, dans un renversement d’un parfait dandysme de la hiérarchie habituelle des valeurs. Sur les pas de son père, dont la production universitaire est aussi fantasque qu’extrêmement sérieuse, Joachim va lui aussi découvrir la saveur d’un baiser furtif et inattendu, quoiqu’espéré et peut-être même percer le mystère auquel travaillait Joe J. Stockholm.

La littérature permet toutes les vies, les vraies comme les rêvées et bien malin qui saura faire la part des deux. Cette quête – cette enquête – est fantaisiste, amusante et farfelue, agréablement ponctuée de rencontres énigmatiques, de scottish eggs, de thé et de réflexions sur l’art de sonner les cloches (qu’on prend très au sérieux de l’autre côté de la Manche), cherche à sonder l’insondable, à clarifier l’obscur, à dévoiler le mystère de la création littéraire et de la vie intime, mélange d’émotions et de fantasmes qu’il est vain de vouloir saisir crûment. Si on sait ne pas se montrer inquisiteur, si on peut se laisser guider par tout autre chose que la froide réflexion, si on accepte des fantômes comme guide, on peut avoir la chance de trouver non pas la réponse – quelle idée !- mais l’amour bien sûr, ce qui est largement plus important, vous en conviendrez avec moi.

Un roman pétillant, qui gambade d’une époque l’autre avec beaucoup de grâce et d’élégance, et qui réfléchit finement sur le travail d’écriture et la frontière si délicate et très charmante entre la vérité et l’imaginé.


Musique

Louis Vierne - Carillon de Westminster

Louis Armstrong - A Kiss to Build a Dream on

The Beatles - Girl


LA PETITE SONNEUSE DE CLOCHES - Jérôme Attal - Éditions  Robert Laffont -  270 p. août 2019

photo : Westminster - Pixabay

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