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Chronique Livre :
LA PLACE DU MORT de Jordan Harper

Chronique Livre : LA PLACE DU MORT de Jordan Harper sur Quatre Sans Quatre

Jordan Harper est un romancier américain et La place du mort a remporté l’Edgar Award 2018 du meilleur premier roman. Il a également écrit un recueil de nouvelles L’Amour et autres blessures. D’autres cordes à son arc ? Mais oui puisqu’il a travaillé dans la pub, critique de rock et scénariste de séries télé dont The Mentalist.


« « C’était la première fois qu’elle sentait à quel point son corps était fait de sang. Elle en débordait. Elle sentait son pouls partout, des pulsations au bout des doigts, son coeur qui pesait des tonnes dans sa poitrine, des montées et des grondements dans les oreilles ? Elle avait tellement de sang qu’il n’y avait plus de place pour l’air.
«Un éclair bleu. Sur le bras, dit-il. Ça veut dir que ce sont des méchants. Donc leur fracasser la tête n’est pas un péché. Maintenant, tu fais ce que je te dis. »
Il reprit le sac et passa dans la salle de bains. Dehors, la nuit était tombée. La porte de la salle de bains n’était qu’à quatre pas de Polly. Elle ne bougea pas d’un pouce. Son père revint avec le survêtement et le sweat à capuche noirs. Le masque de ski était dans une de ses poches. Le couteau, dans l’autre.
« Et tu restes dans cette chambre, dit-il. Je rigole pas. C’est une question de vie ou de mort, tu m’entends ? »
La peur noya Polly comme une lame de fond.
« Ne pars pas », dit-elle. En même temps que ces mots, elle laissa s’échapper presque toutes les choses qui bouillonnaient en elle. Celles qu’elle ravala formèrent une boule compacte dans sa gorge.
« Merde, dit-il, je sais que t’as peur. Je vais pas te mentir et te dire de pas avoir peur. Il se passe des choses, des choses pénibles. Si je fais ce que je fais, c’est que j’ai de bonnes raisons. Mais je vais tout arranger. Je vais... »
Puis il resta planté là, comme s’il allait peut-être ajouter quelque chose, ou s’approcher d’elle, la prendre dans ses bras et la serrer comme jamais depuis des années. Il ne le fit pas. Il resta planté là, les yeux rivés au sol.
« S’il te plaît. » Elle voulut crier, mais ne lâcha qu’un son rauque.
« T’arrête pas de taper », dit-il avant de s’en aller.
Polly resta dans le noir. Le moindre bruit de la nuit rebondissait sur elle comme si elle possédait un sonar de chauve-souris. Elle marcha vers la porte et posa la main sur la poignée. Elle ferma les yeux. Dans sa tête, elle voyait des hommes sans visage, avec des éclairs bleus tatoués et des dents comme des dents de scie jaunes.
Je ne peux pas m’enfuir. Je ne peux pas.
Elle se détourna de la porte. Elle ramassa la batte de baseball et la posa sur le lit, à côté d’elle. Elle se coucha sur le flanc. Elle tenait l’ours dans ses bras. D’une de ses pattes crasseuses, l’ours lui caressa le bras, là, là, là. Ça la réconforta. Qu’importe si c’était pour de faux. L’important, c’est qu’il était là pour de vrai. » (p. 29 et 30)


Ça commence fort, et à toute vitesse. Craig le Fou, dans la prison de Pelican Bay, depuis sa cellule super sécurisée où il est à l’isolement, donne des ordres. Pas n’importe lesquels, des ordres de tuer, de détruire, de réduire à néant. Craig Hollington passe outre les barreaux, les gardiens, les lois – mais quelles lois pourraient bien l’empêcher d’imposer les siennes ?- et décide de la vie et de la mort de tous. Si tu respires encore, dans cette prison, si tu peux rentrer chez toi et passer une nuit tranquille, avec les tiens, c’est qu’il n’a pas décidé que c’en était fini.
Comme un dieu tout-puissant qui œuvre dans la solitude et la crainte, Craig Hollington est le véritable maître de ta destinée.

Nazi Dope Boys, Force aryenne, Blood Skins, Odins Bastards, peu importe si le message signé « À jamais la Force, la Force à jamais » passe grâce à un peu de fric, un peu de poudre ou beaucoup de violence, ceux qui en sont chargés arrivent toujours à le remettre à qui de droit.

Polly : onze ans, une silhouette frêle et voûtée, pas d’amis, un père qu’elle n’a pas vu depuis plus de cinq ans et une mère qui aime un peu trop la bouteille. Elle subit la vie sans y trouver de sens, dédaignée et moquée par ses camarades de classe et solitaire : normal, elle vient de Vénus, pense-t-elle, c’est pour ça qu’elle est différente des autres. Un seul compagnon à la vie à la mort : son ours en peluche borgne qui ne la quitte jamais. Des yeux de tueuse, comme ceux de son père, lui dit souvent sa mère. De beaux yeux, que la violence fait briller plus fort.

Un déclic se fait en elle lorsqu’elle rencontre son père, Nate McClusky, qui vient la chercher à l’école. Sans qu’il ait besoin de rien lui dire, elle sait qui il est et qui elle est, enfin. Elle ressemble à son père, sa mère le lui disait bien.

Il est venu la chercher, la protéger, la sauver, s’il le peut, car la sentence de Craig le Fou doit être mise à exécution, et sa mère Avis en a déjà fait les frais, ainsi que son compagnon, morts tous les deux pour venger celui que Nate a tué en prison, un membre de la Force. Il n’aurait pas dû y toucher, il avait réussi à rester en dehors de tout ça, Nate, attendant patiemment sa libération. Désormais il est condamné à mort et sa fille aussi, il ne lui reste plus qu’à lui servir de père, pour une fois. Leur univers est cerné par les hommes de la Force, au bras tatoué d’éclairs bleus, un pour chaque assassinat.

Polly, instinctivement, comprend qu’il n’y a aucun retour en arrière possible, et elle lie son destin à celui de son père sans balancer, ce qu’elle voit en lui de sauvagerie et de possibilité de violence lui plaît, elle veut apprendre, et surtout ne jamais être séparée de lui.

Elle apprend, avec une telle facilité et tant de plaisir qu’elle effraie Nate, sidéré devant ce qu’elle est capable de faire et d’oser. Armes à feu, bagarre, bluff, vols, techniques de survie en tous genres n’ont plus de secret pour elle, ni pour son ours qu’elle ne quitte pas. Et sa seule peur : être abandonnée, rejetée par lui, que le lien soit coupé d’une manière ou d’une autre avec lui.

« Ils se garèrent près de ce grand canyon de béton qu’on appelle L.A. River. Au loin se dressaient les buildings du centre-ville, nimbés de brouillard. Pendant qu’ils marchaient, Polly laissa l’ours pendre dans sa main. Ils entrèrent dans la cour d’un immeuble, Nate et Polly à deux pas derrière l’homme. Plusieurs appartements entouraient la cour, mais aucun bruit. Pas d’odeurs de cuisine, pas de musique, pas d’enfants qui jouaient. Ce n’était pas un immeuble. C’était une forteresse. Ils croisèrent deux voyous à peine plus âgés que Polly. Ils tentèrent des regards méchants sur Nate. Il laissa passer. Mais pas l’ours que tenait Polly dans ses mains. L’ours les salua. Ils furent désarçonnés. Ils en oublièrent leurs regards méchants. »

Elle trouve enfin sa place, son rôle, sa mesure dans ce monde auquel elle se sentait étrangère. Rien ne lui plaît plus que cette vie d’aventure et de combat, incertaine et nerveuse, excitante et dangereuse. Lui trouve enfin l’apaisement que procure le sentiment de faire ce qu’il faut en se battant pour elle, quelque chose de tendre et de sérieux s’épanouit en lui au contact de sa fille, pour qui aucun sacrifice ne sera trop grand, s’il lui évite la mort, car elle est un meilleur lui-même.

Père et fille se déplacent sans cesse, de motels en motels, cherchant à mettre un terme au contrat passé par la Force sur leur tête. Ils frappent à l’endroit sensible en leur piquant leur fric, semant panique et morts sur le chemin de leur cavale désespérée et entêtée à la fois.

« Polly contempla toute cette folie et comprit que son père en était la cause. Elle comprit qu’elle respirait un air qu’il avait respiré peu de temps avant. Et que les choses avaient mal tourné. Que si son père n’était pas encore mort, il le serait bientôt. »

Bien sûr, la drogue la plus puissante est l’amour qui les lie, un amour auquel ils n’ont jamais goûté avant, inconditionnel et infiniment puissant, qui mérite tous les sacrifices. Nate se découvre père comme Polly se découvre fille, ils lisent l’un en l’autre leur ressemblance et leur part de folie et c’est comme s’il avait fallu attendre tout ce temps pour devenir vivant, au contact l’un de l’autre - deux substances qui, isolées, sont en sommeil et qui explosent ensemble -.

Le récit est tout en images, en scènes qui s’entrechoquent sur un rythme nerveux et sec, passant du point vue d’un personnage à l’autre, pensées et sensations en percussions sèches et tendues, sur fond de gangrène suprémaciste blanche qui corrompt tout ce qu’elle touche, beaucoup plus dangereuse que la police, tentaculaire et tout-puissante.

Nate et Polly s’apprennent, se surprennent, s’apprivoisent, s’allient à la vie à la mort et s’offrent le luxe de l’amour complice et partagé, aussi fort que possible, avec l’ours comme médiateur quand les mots ne veulent pas sortir, trop compliqués, trop lourds, impossibles à dire.


Musique

The Gap Band - You Dropped a Bomb on Me


LA PLACE DU MORT - Jordan Harper – Éditions Actes Sud – collection Actes Noirs - 272 p. mars 2019
Traduit de l’anglais E.U. par Clément Baude

photo : Prison de Pelican Bay

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