Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA PRIÈRE DU MAURE de Adlène Meddi

Chronique Livre : LA PRIÈRE DU MAURE de Adlène Meddi sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

« Le cortège des berlines blindées serpentait dans la nuit et le brouillard. À travers les roseaux muets, suintaient les lumières des phares. Faisceaux jaunes mordant l’obscure vapeur des enfers… Et Dieu lui-même semblait avoir déserté… »

Alger, les années 2000. Un jeune homme disparaît. Pour régler une dette, Djo, commissaire à la retraite – entêté, solitaire et amoureux – reprend du service et réactive ses réseaux. L'enquête devient une inquiétante course contre la mort, les fantômes d'une époque que tous croyaient révolue ressurgissent.

Les capitales étrangères paniquent, les systèmes de sécurité s’effondrent.

Dans une Algérie où la frontière entre la raison et la folie s’estompe jusqu’au vertige, Alger sombre dans le chaos.


L'extrait

« Mercredi 4 février
22 heures

- En formulant autrement ce que tu demandes, Djoudet, mon frère, on obtient : « Aybak, j'ai envie de t'enculer à sec. »
Il largua son paquet de mots sans s'emporter. Avec le calme que semblaient imposer sa robe de chambre en satin noir et la proximité de sa femme, dans l'immense cuisine mitoyenne.
- Je répugne à te demander quoi que ce soit. Le « je te tiens-tu me tiens par les couilles », c'est fini. Mais c'est un cas de force majeure. Je dois retrouver le gosse vivant. Et vite.
Aybak, installé dans un fauteuil Club grenat, prit son verre de whisky et en assécha jusqu'aux bords humides. Peut-être avait-il soir. Sans doute voulait-il gagner du temps pour réfléchir. Il regarda longuement Djo. Comme un anxieux oiseau de proie s'apprêtant à s'envoler, celui-ci, la calvitie luisante sous a lumière jaune et le regard noir, n'avait pas touché à son verre depuis le début de la rencontre. Dans l'appartement à hauts plafonds de sixième étage de la rue Didouche Mourad, au cœur d'Alger, la baie vitrée explosait en lampions lointains, reflets des bateaux délicatement posés sur la rade.
- Je ne te le répéterai pas, ce n'est pas nous qui l'avons. Contacte si tu veux l'Observatoire des droits de l'homme et faxe leur un extrait d'acte de naissance et une copie de la carte d'identité du gosse. Ils ont quelqu'un qui s'occupe de l'interface avec l'état-major de la gendarmerie. Leurs service de police judiciaire centralise les recherches des personnes arrêtées. Au minimum, ils pourront retrouver sa trace. On ne s'occupe maintenant que du gros gibier, les djihadistes partant pour l'Irak, des fêlés d'Al Qaïda que nos amis américains nous fourguent comme des colis postaux.
- Oui, bien sûr, je vis en Suède ! Tu te fous de moi ou quoi ?!
Aybak eut un rictus de satisfaction.
- Tu m'as menti, Djo. Pour de bonnes raisons, certes, mais tu m'as menti. Je garde espoir. Tu n'es pas aussi blanc que tu le laisses paraître. Ça me rassure. Je hais les chevaliers, les idéalistes et les défenseurs de la nature. Leur hystérie est aussi dévastatrice que les prétendus méfaits de leurs adversaires. Ce gamin est l'un de tes proches. Le fils d'un proche à toi, homme ou femme que je ne connais pas. Que je ne cherche pas à connaître. La vieille mère éplorée qui sollicite l'altruiste justicier est un mensonge. Un beau mensonge, mais un mensonge quand même. » (p. 8-9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Djoudet, dit Djo, n'est plus commissaire, il n'est plus flic. Il n'est plus rien qu'un vieil homme voulant finir ses jours à Tamanrasset, la porte du désert, l'entrée du grand néant poussiéreux où l'attend Amata, la jeune femme qu'il aime. Elle patiente en tenant le petit commerce de souvenirs acheté par le policier grâce à son pécule de fin de service. Un dernier amour, lui le veuf qui n'en espérait pas tant, le solitaire brouillé avec son fils, l'enfant adopté dont le demi-frère rechigne à lui rendre service.

Djo n'en peut plus d'Alger, il déteste cette ville et de ses magouilles politiques, ses dangers, les masques qui cachent tous les visages qu'il croise. La capitale est un puits sans fond dans lequel disparaissent coupables, ambitieux, innocents, malchanceux... Mais il ne peut partir, il doit un service à un vieux chef islamiste, Zedma, et celui-ci lui a demandé de retrouver un jeune homme disparu depuis quelques jours alors qu'il rentrait de son travail. Impossible de se dérober, Zedma lui a sauvé la vie, son honneur l'oblige à solder sa dette avant de disparaître dans le sud.

Djo entame de nombreuses démarches auprès de ses anciens contacts, son demi-frères, officier des services spéciaux, ses ex-indics, des gens qui lui sont redevables et se heurte au sport national algérois : l'ouverture de parapluie par peur de déplaire, et au silence. La disparition du jeune homme, soudaine, sans aucune trace, ne peut être que l'oeuvre des services de renseignements de l'armée qui ne s'embarrassent que peu de temps de ses prisonniers, et ne rendent que rarement leurs victimes aux familles. Au sommet de la hiérarchie de cette officine, le général Hassan Lakamout, alias La Structure. Un ancien des premières heures du FLN, formé à Moscou, habile manipulateur et stratège, ayant gravi les échelons un à un, surmontant les disgrâces temporaires pour revenir encore plus fort, doté d'un pouvoir encore étendu. Il contrôle tout, sait tout, tient le petit monde politique dans ses dossiers. Mais les fondations du pouvoir sont pourries, les ambitions contraires se heurtent, en secret, le cynisme règne, chaque petit fief veut sa part du gâteau pétrolier et des subsides étrangers, la plus grosse, évidemment. Que peut faire un homme seul dans un tel chaos ?

Peu à peu, au fil de ses investigations, Djo va prendre conscience que l'histoire dans laquelle il s'est embarqué le dépasse, qu'elle dépasse tous ceux à qui il va s'adresser, qu'une lutte de l'ombre est en cours entre des puissants, un combat à mort et que bien des pions seront sacrifiés au cours de la partie. La seule manière d'avoir une chance de survivre à Alger en ce début de XXIe siècle, c'est de ne rien voir, rien dire, rien entendre, et, surtout, ne pas fouiner. L'exact contraire de ses investigations.

Adlène Meddi nous offre une spirale infernale descendante, chaque minute précipite un peu plus ses personnages dans le gouffre. Djo court à l'aveugle en terrain miné, coincé entre son sens de l'honneur, sa dette, son désir de vérité, l'envie de clore son existence à Alger par une affaire résolue et sa raison qui lui conseille de rejoindre Tamanrasset le plus rapidement possible pour profiter du peu qui lui reste auprès d'Amata. Il a mis le doigt dans un engrenage infernal, est monté, malgré sa prudence et les précautions qu'il a prises, sur un ring où s'affrontent des titans.

La sensation d'étouffement s'installe crescendo, comme lors de ce supplice des murs se rapprochant inexorablement afin de broyer le supplicié. L'atmosphère s'alourdit à chaque information glanée par Djo, alors que peu à peu se dévoile le portrait et la biographie sanglante de La Structure, son pouvoir exclusif excitant les envieux. L'auteur décrit par petites touches cette Algérie qui se croyait guérie, sortie du plus dur de la guerre civile des années FIS, mais la peur dans les rues est la même, la mort arbitraire sévit toujours autant. L'Algérie, terrain de jeu des puissances étrangères - bien aidées par ses élites corrompues faisant régner la terreur sur sa population. Peut-être les derniers événements de cette année mettront un terme à cette tragédie, on peut toujours rêver...

Un beau polar, très noir, dans une Algérie déchirée par les luttes de clans, d'un pessimisme fondé, argumenté, servi par une intrigue implacable, insaisissable, brûlante et un personnage revenu de tout, ayant abandonné toute idée de paix.


Notice bio

Adlène Meddi est né en 1975 dans la banlieue d’Alger. Il est actuellement rédacteur en chef d’El Watan Week-end. Il a fait des études de journalisme et de sociologie des médias à l’université d’Alger et à l’EHESS de Marseille. En alternant sécheresse de style, dialogues percutants et échappées poétiques Adlène Meddi met en scène des personnages pris au piège d’une ville glauque et fantasmagorique, sur fond de terrorisme, de complot politique, d’illusions perdues et d’amour impossible.


La musique du livre

Cheb Abbes – Rani en Colère


LA PRIÈRE DU MAURE – Arlène Meddi – Éditions Jigal Polar (poche) – 188 p. mars 2019

photo : rue d'Alger - Visual Hunt

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