Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA PROIE de Deon Meyer

Chronique Livre : LA PROIE de Deon Meyer sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.

À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service.

La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie pour autant…


L’extrait

« Août. Benny Griessel. Brackenfell.

Ils s’arrêtent sur le parking du centre commercial Fairbridge à Backenfell, se dirigent vers la grande animalerie qui se trouve à l’arrière, près de la voie de chemin de fer.
Ils avancent côte à côte, Benny Griessel et Vaughn Cupido. Griessel, toujours en retard d’une coupe, a des cheveux emmêlés et des yeux en amande que l’on décrit comme « slaves ». Ça fait plus de deux cent quarante jours qu’il est à l’eau claire, mais son combat contre la bouteille a laissé des traces profondes sur son visage, de sorte qu’on lui donne une décennie de plus que ses quarante-six ans officiels. Et le flamboyant Vaughn Cupido, une tête de plus, trente-neuf ans, porte un élégant trench-coat. Depuis des mois, il répète : « Le grand quatre-zéro vient me chercher, pappie. Et tu sais ce que l’on dit, quand la quarantaine vous touche, il faut frapper en retour... »
Il n’a toujours pas dit comment il compte frapper en retour.
L’animalerie ressemble à une ferme miniature. Sur un grand panneau devant la grille, on peut lire : Arche de Robyn.
Ils doivent d’abord franchir la petite grille, puis traverser un jardin où picorent des poules, des canards et des lapins avant d’arriver aux portes du magasin. À l’intérieur, ça sent la fiente, la nourriture pour chien et la pisse de chat. Une cacophonie de perroquets, de canaris, de pinsons et de chiots emplit l’espace. Tout un mur est couvert d’aquariums, seuls lieux de vie qui ne fassent pas de bruit.
Une femme s’avance vers eux à pas rapides. Elle a la trentaine et un visage rond. Son maquillage et sa coiffure sont un brin voyants, les boucles d’oreilles grandes, les ongles longs et vernis de rouge foncé.
« Je suis Robyn. Vous êtes de la police, n’est-ce pas ?
- Des Hawks, dit Cupido.
- Je connais les policiers. J’en ai longtemps eu un pour mari. Il était temps de faire intervenir les Hawks. »
Ils se présentent et lui demandent s’ils peuvent lui parler de Jonhson Johnson.
« Bien sûr. C’était J.J. Tout le monde l’appelait J.J., dit-elle. Venez, on va parler dans mon bureau.
- Nous sommes désolés de venir vous importuner pendant votre deuil, dit Cupido. Ce doit être vraiment dur pour vous. »
Sur le pas de la porte, elle attend qu’ils entrent, et poursuit : « Oui, c’est dur. Surtout pour les enfants. Mais ça fait trois semaines déjà, je m’en sors mieux. En fait, je l’ai su le soir où J.J. n’est pas rentré. Dès ce moment, je l’ai su. J’ai donc eu le temps pour faire mon deuil... »
Elle referma la porte derrière eux. » (p. 30-31)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Le Rovos n’est pas le RER B, loin de là. Ce train d’Afrique du Sud est sans doute un des plus luxueux au monde. Les richissimes passagers y sont choyés, accompagnés, dorlotés par un personnel compétent et en nombre, un must pour se déplacer dans cet océan de pauvreté. Johnson Johnson (non, ce n’est pas une coquille), ancien des Hawks, l’élite de la police criminelle du Cap, reconverti dans la protection rapprochée de personnalités, y accompagne Thilini Sherpenzeel, milliardaire néerlandaise de 91 ans qui ne se sent pas rassurée dans ce pays à la criminalité omniprésente. Job de rêve pourrait-on imaginer, il y trouve pourtant une mort assez épouvantable puisqu’il est passé par la fenêtre de son compartiment-couchette et que sa tête a explosé contre un des multiples poteaux jalonnant le parcours.

Benny Griessel et Vaughn Cupido, les deux flics envoyés sur place ont beau y mettre du leur, la thèse du suicide ne tient pas plus debout que celle du ruissellement des richesses dans le système capitaliste libéral. Trop de détails, d’indices troublants s’ajoutent à leur instinct pour qu’ils ne reniflent pas une embrouille de première catégorie dans laquelle trempent politiciens de premier plan, affairistes et services de renseignement.

Heureux en couple, père de famille comblé, Johnson Johnson, alias J.J., commençait à se faire un nom dans son domaine et son affaire prospérait petit à petit. Il ne menait pas une double-vie, n’avait pas de vices cachés, un type lisse comme ce n’est pas permis ayant laissé de bons souvenirs chez les Hawks. Cupido et Griessel sont d’autant plus déterminés à résoudre cette énigme que, malgré les incohérences de la théorie du suicide, en contradiction totale avec les indices recueillis, les plus hautes instances de la police leur ordonnent de classer l’affaire et de retourner jouer dans leur jardin. Soutenus, en sous-main, par leur cheffe, le colonel Mabli Kaleni, ils vont poursuivre, à leurs risques et périls, les investigations...

Au même moment, à Bordeaux, Daniel Darrett, la cinquantaine, a payé cher ses années de lutte au sein de l’ANC, le parti de Mandela, dont il a été un des tueurs. Formé en URSS et en Allemagne de l’Est, il était surnommé Umzingeli, le Chasseur, parce qu’il ne ratait jamais sa proie. Aujourd’hui, il vit dans la discrétion la plus totale à Bordeaux, travaille chez un ébéniste à peaufiner sans fin son chef d’œuvre, une simple table qu’il veut parfaite, évoquant parfois la femme de sa vie, assassinée en Afrique du Sud, et le jeune garçon de celle-ci ayant subi un sort identique. Une suite de circonstances et les supplications d’un vieil ami africain, un camarade des années sombres de l’Apartheid et des combats à mort, Lonnie, vont l’amener à préparer un attentat contre le président sud-africain en visite en France. Malgré toutes ses réticences, le vieil homme parvient à convaincre Daniel, « Tiny », de reprendre les armes une dernière fois afin d’éradiquer un des coupables de ce qu’il nomme « la captation de l’État ». Pire que la corruption ordinaire, le pays vit une spoliation systématique continue et sans limite du bien commun par un petit clan inamovible, situation qui explique la solution définitive proposée... Le vieux rêve d’équité et de justice de ceux qui ont risqué cent fois la mort afin d’abolir l’Apartheid et mettre en place un régime démocratique s’effonrdre.
« Ces types, c’est un vrai cancer, Tiny. Tu l’opères d’un côté, il revient par un autre. Une hydre, on ne peut pas couper toutes les têtes du serpent. C’est endémique, indélébile, on ne peut pas mener une guerre conventionnelle contre ça. »

C’est un rituel bien établi chez Deon Meyer, deux intrigues, situées dans ce roman à des milliers de kilomètres l’une de l’autre vont se rejoindre par des chemins détournés, engendrant une foule de péripéties et de rebondissements plus ou moins dramatiques, plutôt plus que moins d’ailleurs, qui font glisser les quelques six cents pages du bouquin sans qu’on y prenne garde. Pas un instant de répit ni de coups de mou pour les protagonistes, malgré l’âge et l’usure des anciens guerriers de l’ANC, leurs adversaires ne sont pas du genre à laisser passer un moment de faiblesse. Agents russes, services secrets sud-africains, pourris de tous ordres et de toutes natures, aussi bien Griessel et Cupido que Daniel Barrett n’auront l’occasion de souffler avant la dernière page. Prédateurs et proies échangent sans cesse leurs rôles dans un univers de mensonge généralisé et d’habiles manipulations.

Griessel, alcoolique et toxico repenti, est obnubilé par son envie de demander son amoureuse en mariage, tout en craignant qu’elle ne lui fit pas suffisamment confiance pour accepter, Cupido va atteindre la quarantaine et se drape dans une espèce de philosophie bidon dont il ne croit pas un mot, tout en conseillant son collègue, ce qui donne quelques scènes très drôles et sert de fil rouge aux chapitres qui leur sont consacrés. Daniel Barrett, personnage complexe, blessé à l’âme depuis des lustres sans grand espoir de guérison, cavale à travers la France, doutant du bien fond de sa mission, de ses commanditaires, balloté d’un secret à l’autre. Sa loyauté aveugle en son vieil ami ne l’empêche pas de remarquer de nombreuses failles dans l récit qui lui a été servi.

La Proie décrit une situation politique bien plus sombre que les précédents romans noirs de Deon Meyer. Ici, l’auteur n’hésite plus à parler de kleptocratie pour décrire le régime de Prétoria, une sorte de machine d’une rapacité folle, servant à transformer l’argent public en argent privé, sans qu’aucun mécanisme constitutionnel ne puisse venir à bout de cette mise à sac. Il ne s’agit pas que d’une histoire, d’un scénario de fiction, on sent par de multiples exemples que Meyer est véritablement inquiet pour son pays, bien plus qu’auparavant, que l’héritage de Mandela n’est plus qu’un souvenir lointain utilisé comme paravent par une bande de charognards avides. Rien de bien nouveau, ce pillage de la nation par un clan a déjà été décrit par Mike Nicol dans L’Agence et d’autres écrivains sud-africains révoltés par le pillage des richesses nationales. Deon Meyer en fait une formidable histoire, deux intrigues époustouflantes, mêlant passé et présent, habitées par des personnages qui refusent d’être désabusés, parvenant à trouver des ressources pour faire ce qu’il considère être leur devoir, au péril de leurs vies.

L’écriture est fluide, précise, alternant le rythme rapide des actions et certains moments de grâce, lorsque Daniel évoque son travail du bois ou quand Griessel parle de sa fiancée, Deon Meyer manie aussi bien l’humour qu’il sait plonger son lecteur dans le suspense le plus absolu.

Un magnifique thriller, couleur de désespoir d’un peuple qui se voit voler son idéal par un clan rapace, l’Afrique du Sud dans sa vérité crue et sordide...


Notice bio

Né en 1958 à Pearl, en Afrique du Sud, Deon Meyer a écrit 12 best-sellers traduits dans trente pays. Il a été journaliste, rédacteur publicitaire et stratège en positionnement Internet avant de se lancer dans le polar, juste après la fin de l’Apartheid. Il aime la moto et la France, qu’il visite souvent. Il vit à Stellenbosch, région viticole des environs du Cap.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Aretha Franklin, Shirley Bassey, Joan Baez, Janis Joplin, Eddie Mack - Everybody Loves a Fat Man, Creedence Clearwater Revival - Bad Moon Rising...

David Kramer - Montagu - album : Jis Jis Jis

Solomon Burke - Cry to Me

Booker T. & The MG’s - Time is Right

Tee-Set - Ma Belle Amie

Ma Rainey - See See Rider

The Hollies - Long Cool Woman in a Black Dress


LA PROIE - Deon Meyer - Éditions Gallimard - collection Série Noire - 563 p. août 2020
Traduit de l’afrikaans par Georges Lory

photo : bbcworldservice pour Visual Hunt

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