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Chronique Livre :
LA PROPHÉTIE DE LANGLEY de Pierre Pouchairet

Chronique Livre : LA PROPHÉTIE DE LANGLEY de Pierre Pouchairet sur Quatre Sans Quatre

Photo : Pixabay


Le pitch

Trader d’une des plus prestigieuses banques françaises, Ludovic d’Estre brasse chaque jour des millions d’euros… Issu de la bourgeoisie versaillaise, la vie a toujours souri à ce surdoué de la finance.

Mais tout va basculer lorsque avec Reda Soulami, son fidèle collaborateur, Ludovic va s’intéresser à une transaction douteuse… Un délit d’initié ? Peut-être pire !

Très vite suspecté de meurtre, Reda, un enfant des cités qui pensait avoir définitivement tourné la page, se retrouve en première ligne d’une effrayante machination qui le dépasse complètement et menace des milliers de vies !

Au milieu du marigot politique habituel, seule Johana, la flic qui mène l’enquête, semble croire à l’innocence de Reda. S’engage alors une infernale course contre la montre pour éviter l’horreur…


L'extrait

« Reda finit pas s'arrêter sur un parking entre deux immeubles. Cette journée était un enfer. Un cauchemar qui n'en finirait jamais. Il essaya de se caler dans son siège et son visage se tordit de douleur. La pression des épaules sur le dossier : la pharmacienne avait raison, il ne pourrait pas rester longtemps comme ça. Et soudain son attention fut attirée par la radio. France Info. Un flash relatait l'assassinat d'un jeune homme à Versailles.
La journaliste parlait d'un suspect en fuite dont le véhicule, une Audi, avait heurté une jeune femme sur un passage protégé à Saint-Cyr-L'École. C'était bien de lui dont on parlait. Un reportage sur place enfonça le clou... Le journaliste indiquait que le numéro du fuyard avait été identifié et qu'il s'agissait d'un individu défavorablement connu des services de police. La radio ne donnait pas son nom mais il était clair de ces connards faisaient allusion aux quelques conneries qui avaient égayé gentiment sa jeunesse et apparaissaient maintenant comme une trace indélébile d'un passé révolu.
Le volant eu le droit à une nouvelle volée de coups. Plus question d'aller voir les flics. Que faire ? Une idée lui vint à l'esprit... Appeler son boss. Peut-être qu'il saurait le conseiller. iPhone en main, il fit rapidement défiler les noms de ses correspondants jusqu'à trouver celui qu'il cherchait : Alasdair MacLeod. Un ancien militaire, un homme d'action avant d'être un banquier. Il répondait après plusieurs sonneries.
- Yes, MacLeod ! » (p. 60)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une salle des marchés ordinaire, un jour ordinaire, pas de crise, pas de mouvements brusques à la hausse ou à la baisse, un jour où les traders peuvent plaisanter gras et compter tranquilles les énormes bonus accumulés. Sauf qu'un un petit employé de la compta met le doigt sur une suite de faits troublants indiquant qu'un important acteur boursier est en train de jouer des entreprises d'un secteur bien précis à la baisse. Il n'est pas de la galaxie des boursicoteurs de haut vol, c'est un gamin des cités mais il sait lire les lignes de comptes les plus absconses.

Cet employé de second rang, c'est Reda Soulami, un œil précis, une intelligence vive, il détonne pourtant dans le milieu par ses origines modestes et réussi à convaincre Ludovic d'Estre du bien-fondé de ses observations. Cet héritier, un des meilleurs « pifs » de la place de Paris en matière d'actions et obligations, va vouloir en savoir davantage, pensant qu'il y a une mine de fric à la clé, pour sa banque, et pour lui. Le donneur d'ordre est une minuscule banque islamique, la FBI, et ses transactions sont pour le moins surprenantes et sentent le délit d'initiés.C'est là qu'il aurait dû se méfier, mais à force de penser que les lois ne valent que pour la piétaille et que tout est bon pour s'enrichir, il n'a plus vraiment de limite.

Ne craignez rien, les méandres des traficotages financiers n'occupent que les trois premiers chapitres et sont en tous points passionnants. Le lecteur y apprend une foule de détails très étonnants sur des pratiques délirantes qui permet de comprendre comment se jouent et manipulent les fameuses cotations qui donnent des tremblements dans la voix des économistes libéraux et des gouvernants du même tonneau. Comment ce système contrôlé par des hommes, tout à fait raisonnables et respectables, paraît-il, présenté comme le seul apte à gérer sérieusement le monde peut-il être pipeauté à ce point de tous côtes ?

Passé cette plongée dans le front office, back office, desk et autres barbarismes propres aux langages corporatistes et visant à exclure tous ceux qui n'en font pas partie, ne vous inquiétez pas, Pierre Pouchairet se nourrit de cet environnement pour revenir à ses polars rythmés, urgents, survitaminés, avec Johana, une flic n'ayant froid ni aux yeux ni ailleurs, un peu caractérielle, commandant redoutée pour ses écarts, mais se battant jusqu'au bout pour clore une affaire. Peu importe les périls, elle fonce, bouscule la procédure, utilise le terrain et les ressources présentes, un banquier ex légionnaire convient tout à fait, seul le résultat compte. Heureusement, parce que tout le monde va vouloir mettre son nez, voire un peu plus, dans cette affaire quitte à la réduire à sa plus simple expression et passer à côté de l'essentiel, les politiques, le contre-terrorisme, les banquiers, la hiérarchie policière...

Le mal avance maquillé sous plusieurs couches de fard et la policière va perdre un temps infini à les retirer une à une. Elle se retrouve devant le dilemme qui doit hanter les nuits de pas mal de ses collègues dans la vraie vie d'aujourd'hui : son enquête doit-elle privilégier la piste terroriste ou le crime ? Reda est un des derniers produits de l'ascenseur républicain, il a fait des conneries étant jeune, son nom arabe le situe tout à fait arbitrairement comme musulman... Bingo, c'est le profil type de l'islamiste moyen, mais c'est aussi une conclusion parfois un peu vite tirée. Il est mêlé à la fusillade initiale, prend la fuite, se réfugie chez un caïd qui était son ami dans la cité où il a grandi, tout est contre lui. a-t-il replongé dans la délinquance ou s'est-il radicalisé ? Que cachent les banquiers ? Personne ne joue franc jeu mais les cadavres et les fusillades se multiplient et les flics doivent, sans cesse, choisir après quelle ombre courir.

Pierre Pouchairet est comme un poisson dans l'eau troubles des cités, au milieu des règles du milieu qui y prospère par le trafic et de ses bisbilles avec les barbus qui tentent de prendre sa place ou du moins de l'utiliser. La fuite de Reda est l'occasion de vivre de l'intérieur les arcanes de ce que les médias appellent les zones de non-droit, le reste de l'intrigue force le respect, toutes les facettes, absolument toutes, d'un danger terrible sont analysées et exploitées jusqu'à leur ultime expression et ce polar fait littéralement froid dans le dos. Sans mauvais jeu de mot, il a l'effet dévastateur d'un tsunami, vous le comprendrez en découvrant ce qui se cache derrière les quelques transactions boursières repérées par Reda.

Un roman apocalyptique et crédible, qui pose de nombreuses questions et donnent des pistes pour y répondre, une vraie démonstration de ce qu'une poignée de fanatiques habilement exploitée peut créer comme désordre et désastres dans un très grand pays comme le nôtre. Écrit sur une idée et en collaboration avec L. Gordon, La prophétie de Langley s'inscrit dans la lignée des grands polars, celle qui nous fait penser le monde différemment, offre un autre point de vue moins réducteur que les habituels banalités proférées à longueur de médias officiels. Que ce soit en Palestine, en Afghanistan ou dans une salle des marchés, l'auteur dépeint une réalité crédible dans des intrigues époustouflantes et des dénouements ahurissants.

Parti d'une terre pas si sainte, passé à l'ombre des patriarches pour venir nous délivrer la prophétie de Langley, Pierre Pouchairet poursuit son cathéchisme fort peu catholique qui éloigne de la parole vénérée des sacro-saints médias et experts en expertises pour nous ramener à une réalité effrayante, et, comme le lire est tout sauf un calvaire, on va pas se gêner !


Notice bio

Pierre Pouchairet est né en 1957. Il a été commandant de la police nationale puis chef d’un groupe luttant contre le trafic de stupéfiants à Nice, Grenoble ou Versailles… Il fût également à plusieurs reprises en poste dans des ambassades, a représenté la police française au Liban, en Turquie, a été attaché de sécurité intérieure à Kaboul puis au Kazakhstan. Aujourd’hui à la retraite, il vit à Jérusalem. Il a publié en 2013 un livre témoignage, Des Flics Français à Kaboul, puis Coke d’Azur en 2014. La même année sort son premier polar, Une Terre Pas Si Sainte, édité par Jigal Polar, suivi par La Filière Afghane (2015) et À L'Ombre Des Patriarches (2016). Il obtient le très convoité Prix du Quai des Orfèvres 2017 pour Mortels Trafics publié chez Fayard en novembre 2016.


La musique du livre

Motörhead – End Of Time

Gilbert Bécaud – Que Vais-Je Faire ?

Slash – You're A Lie

The Beatles – Something In The Way She Moves


LA PROPHÉTIE DE LANGLEY – Pierre Pouchairet – éditions Jigal Polar – 277 p. février 2017

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