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Chronique Livre :
LA PRUNELLE DE SES YEUX d'Ingrid Desjours

Chronique Livre : LA PRUNELLE DE SES YEUX d'Ingrid Desjours sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Gabriel est atteint de cécité de conversion, une terrible pathologie, pratiquement incurable. Ses yeux fonctionnent, ses nerfs optiques sont intacts, ses neurones aussi, mais il ne voit pas. Une nuit tragique lui a tout ôté : son fils et sa vue. Victor, son enfant de dix-sept ans, brillant, fantasque, assassiné, sa vision, évanouie... Il avait mis en lui tous ses espoirs. Il n'a plus rien. Sauf la haine et l'espoir de recouvrer un jour la vue, ou même, qui sait, de savoir la vérité sur la mort de Victor...

Le jour où il pense tenir une information lui permettant de démasquer le meurtrier, il n'hésite pas une seconde et décide que ce sera lui, et lui seul, qui vengera son fils. Mais, même s'il a développé une certaine autonomie, il va pour cela lui falloir de l'aide. Entreprendre un voyage quand on est aveugle est toujours une aventure. Il recrute Maya, une femme de trente-sept ans, solitaire, marginale, photographe, à l'humeur sombre. Elle va, moyennant finances, l'assister dans son entreprise. Il va bien se garder de lui faire part du but réel de leur périple...


L'extrait

« L'homme se cale dans sa chaise, goûtant manifestement la confusion de son interlocutrice et fait durer le plaisir avant de parler. Elle en profite pour le détailler un peu plus. La jeune femme avait déjà pu apprécier son élégance, sa silhouette puissante, ses traits volontaires, son regard sombre et profond malgré... son problème. Elle devine aujourd'hui un passé aussi riche que torturé en scrutant les sillons de son front, ainsi qu'un goût certain pour la séduction, à en juger par son comportement avec la serveuse.
- Pour quelqu'un qui ne souhaite pas être indélicate, vous ne vous privez pas de me dévisager, on dirait, la provoque-t-il.
- Pardonnez-moi. Vous avez raison. C'est juste que... Je me demande comment vous m'avez reconnue, alors que vous êtes...
La jeune femme se tortille nerveusement sur sa chaise, et part à la recherche du mot le moins offensant possible.
- A-VEU-GLE. Je suis aveugle. Vous voyez, ce n'est pas compliqué à dire ! Je suis aveugle donc, pas niais. Et utiliser sa vue pour reconnaître une femme, c'est très surfait !
Il lui sourit, les yeux braqués sur elle. Braqués précisément sur les siens, fixement, comme pour la sonder. Comment sait-il où les poser ? Ne voit-il vraiment rien ? »


L'avis de Quatre Sans Quatre

La prunelle de ses yeux, c'est l'histoire palpitante du tandem Gabriel/Maya. Deux faces d'une même pièce abimée, rongée par la rouille du deuil, de la culpabilité et de la haine. Lui qui n'y voit plus et ne pense que vengeance, aveugle comme l'amour et la justice, elle, dans la peau d'une autre, s'anesthésiant le plus souvent possible en picolant tout ce qui lui tombe sous la main. Gabriel manipule Maya, lui ment parce qu'il est persuadé qu'elle est une menteuse, tous les coups sont permis. Ce périple mortifère va les dépouiller de tous leurs artifices, des oripeaux glanés ici ou là pour cacher le gouffre de souffrance qui les habite. Ingrid Desjours les pousse petit à petit tout au bout de leurs mémoires traumatisées. Et elle sait diablement bien s'y prendre.

Un duo de misères infinies, de duplicités, qui, de mensonges réciproques en non-dits, va aller chercher une vérité impitoyable. Ils sont liés par Victor, le fils assassiné, dont le récit de ses derniers mois s'enchevêtre aux étapes du pèlerinage maudit. Victor qui n'est plus là, mais qui prend toute la place, qui n'a jamais été autant présent dans la vie de Gabriel. Il y a les seconds rôles, les témoins du drame qui se serrent les coudes, donnant à l'aveugle ce qu'il veut entendre. Comme nous savons si bien tous le faire, n'écouter que ce qui nous conforte dans nos a priori. Ce n'est pas une cécité ordinaire qui frappe Gabriel, elle est sans cause physiologique, un syndrome de conversion hystérique, une déclaration d'indépendance de son cerveau qui ne veut plus traduire les signaux envoyés par ses yeux. Comme s'il y avait eu une scission en lui, une expérience insupportable, un traumatisme absolu... Tout est en place pour l'accomplissement de la vengeance, tout y conduit, c'est sans compter sur l'amour qui va venir troubler un jeu déjà bien compliqué.

Mais ce n'est pas que ça, loin de là. C'est également un réquisitoire implacable contre la bêtise ordinaire et extraordinaire. Ceux qui ne veulent pas voir, ceux qui ne veulent pas savoir ou qui pensent déjà tout connaître et refusent d'apprendre, ceux qui répètent sans comprendre les imbécillités communément admises ou la parole du chef, par lâcheté ou intérêt. Gabriel est parti en chasse au tueur sur des certitudes faciles, sur des témoignages qu'il n'a jamais remis en cause. La cécité ne touche pas que ses yeux, elle est globale. Comme dans le précédent thriller d'Ingrd Desjours, Les Fauves, il est question de certitudes et de doutes, de confiance et de méfiance, d'amour et de haine, de ce qui ronge l'être de l'intérieur. Le récit dissèque les glissements imperceptibles de l'un à l'autre, le jeu subtil des sentiments qui bouleversent la donne et le combat intérieur des individus qui ne veulent pas renoncer à leur obnubilation pour ne pas se trouver contraints d'accepter leur propre part de culpabilité.

Désigner l'ennemi imaginaire, nommer le, ou les, responsable de toutes les calamités qui accablent notre pauvre monde ou notre vie, voilà bien le sport universel, celui qui pousse les politiciens, de tous bords, à accumuler des discours stupides et simplistes, bien vite repris par ceux qui tiennent à s'exonérer de toute responsabilité. Expliquer aux pauvres que des encore plus misérables sont là pour leur prendre ce qu'ils n'ont déjà pas, que la société va mal parce que les femmes ne sont plus à leur place, les étrangers à nos portes, les homos se marient, victimiser pour surtout ne pas se poser les bonnes questions et penser aux véritables responsables.

Pour le coup, Ingrid Desjours tape large, à raison, tout y passe, du petit journaliste bilieux phallocrate au fachos pur jus en passant les xénophobes, homophobes et antisémites de base ou idéologisé, chacun a son costume taillé pour l'hiver. Elle démontre remarquablement ce que le rance et le moisi a de contagieux, de pernicieux. La charge est solide, argumentée et frappe juste. Non seulement les mécanismes de la connerie ordinaire et de l'intolérance sont démontés précisément, les personnages fouillés jusqu'à la moelle, mais le roman est assis sur une solide documentation scientifique et psychologique. Il n'y a pas que condamnation stérile, l'auteur désigne aussi clairement les mécanismes créant ces aberrations et, par ricochet, les éventuels moyens de s'en préserver. La Prunelle de ses Yeux est un des ces livres qui va au bout de son propos, ne reste pas à la surface des choses, et par là-même, apporte un éclairage sur un des problème grave de notre époque : le rejet de l'autre.

Une intrigue au cordeau, fine, subtile, menée habilement, pas si évident avec un héros dans le noir, une héroïne dans les brumes, et le dernier personnage principal décédé depuis des années. le lecteur saute d'une vérité à l'autre au fil des rebondissements, les ingrédients indispensables du page turner sont présents, servis par une écriture efficace, mais derrière cette affaire tragique et passionnante, il n'y a pas que la fatalité, Ingrid Desjours pose des mots sur les causes et nomme intelligemment les ressorts du drame. Un thriller qui braille des vérités crues et bonnes à entendre !


Notice bio

Ingrid Desjours est psychocriminologue. Après avoir exercé de nombreuses années auprès des criminels sexuels en Belgique, elle décide en 2007 de se retirer en Irlande pour écrire son premier thriller. Depuis elle se consacre uniquement à l'écriture de romans et de scénarios. Elle utilise son expérience professionnelle pour étoffer ses personnages. Ses quatre premiers romans, Écho (2009), Potens (2010), Sa vie dans les yeux d'une poupée (2013) et Tout pour plaire (2014) ont rencontré un vaste succès. Tout pour plaire est en cours d'adaptation pour une série sur Arte TV. Elle écrit également, sous le pseudonyme de Myra Eljundir, des sagas fantastiques. Elle vit actuellement à Paris. Son précédent thriller, Les Fauves, avait inauguré l'an dernier la collection La Bête Noire.


La musique du livre

Pas énormément de musique dans ce roman mais tous les titres choisis sont pertinents et illustrent l'intrigue et ses ressorts.

L'artiste préféré de Victor qui, comme lui, ne se déplace jamais sans son bonnet, Eminem, et la chanson fétiche du jeune homme, Lose Yourself.

Gabriel amène Maya à l'opéra, une œuvre de circonstance, Roméo et Juliette de Charles Gounod, ici, la scène finale, la mort.

Satisfaction de Benny Benassi qui passe lors d'une séance de bizutage musclé dans l'école de l'élite...

Un bal, Gabriel et Maya danse, se rapprochent grâce à la voix de Norah Jones sur I've Got To See You Again.

LA PRUNELLE DE SES YEUX – Ingrid Desjours – Robert Laffont – Collection La Bête Noire – 400 p. octobre 2016

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