Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA PYRAMIDE DE BOUE de Andrea Camilleri

Chronique Livre : LA PYRAMIDE DE BOUE de Andrea Camilleri sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Il pleut depuis une semaine à Vigàta et ce matin, le commissaire Montalbano doit se rendre sur un chantier boueux où l'on a retrouvé le corps sans vie de Giugiu Nicotra.

La victime, expert-comptable, vivait avec Inge, une Allemande de 25 ans qui, malgré le drame, reste introuvable. Autre particularité, le cadavre a été découvert en caleçon et un mystérieux vélo a été abandonné sur les lieux du crime. Voilà de quoi attiser la curiosité du commissaire.

Sur fond de bataille entre les deux familles qui se partagent la région, Montalbano se lance sur la piste d'un homme mystérieux que le comptable et sa très belle compagne hébergeaient. Mais qui cherche à intimider les témoins et un journaliste-enquêteur ?

Sous la pluie qui la fait fondre, la pyramide de boue au centre d'un chantier offre la terrible métaphore de la société corrompue et déliquescente dans laquelle le commissaire doit se battre...


L'extrait

« À main droite d'une ex-route de campagne, à présent réduite à 'ne espèce de fleuve de boue marqué de centaines d'empreintes de roues de camions, s'ouvrait le très grand espace d'un chantier transformé en mer de bouillasse. Sur un côté se trouvaient entassés d'énormes tuyaux de ciment dans lesquels un homme aurait pu tenir debout.
Il y avait aussi une grue monumentale, trois camions, deux excavatrices, trois bulldozers. Regroupés de l'autre côté, quelques voitures, parmi lesquelles celle de Fazio et les deux de la Scientifique.
La route de campagne, une fois l'esplanade dépassée, redevenait une normale route de campagne tout en montée. À 'ne trentaine de mètre, on voyait 'ne espèce de petite villa, et 'ne autre un peu plus loin.
Fazio vint à la rencontre du commissaire.
- C'est quoi, c'te chantier ?
- Y sont en train de construire 'ne nouvelle canalisation hydraulique. Ça fait quatre jours, à cause du mauvais temps, que les ouvriers ne viennent plus besogner. Mais tôt ce matin, y a deux employés qui sont venus voir où ça en était. Ce sont eux qui ont découvert le catafero et qui m'ont appelé.
- Tu l'as déjà vu ?
- Oh que oui.
Montalbano remarqua que Fazio allait ajouter quelque chose mais qu'il s'était tu.
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Il vaut mieux que vosseignerie le voie de ses yeux.
- Mais c'te catafero, il est où ?
- Dans le tuyau.
Montalbano s'étonna.
- Quel tuyau ?
- Dottore, d'ici, on peut pas voir. Il y a les voitures qui bouchent la vue. Y sont en train de trouer la colline pour y faire passer les conduits. Trois tuyaux sont déjà posés. Le catafero a été atrouvé justement au fond d'une espèce de tunnel.
Allons-y. » (p. 18-19)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Pas en forme, Montalbano, au début de cette histoire. Sa douce Livia n'est pas avec lui, elle a été opérée et se remet doucement au loin, la météo est à la pluie continue et il se sent devenir vieux. Rien ne va vraiment. Peut-être somatise-t-il légèrement, se croit sourd, n'est plus sûr de sa mémoire, tant ses engueulades régulières avec sa compagne lui manquent. Mais bon, cacochyme ou pas, un cadavre farci de plomb est découvert dans une canalisation censée déviée le cours d'un torrent. Un comptable qui ne devait pas manipuler que de l'argent tout propre, Giugiu Nicotra, gît dans la boue, après avoir parcouru quelques centaine de mètres à vélo afin d'échapper à son tueur. Sans doute s'est-il camouflé au fond de la buse en ciment afin d'éviter une nouvelle balle, mais trop atteint, y est-il décédé.

Montalbano et son équipe se mettent à l'ouvrage, il leur faut tracer un portrait de la victime, voir qui aurait pu avoir un mobile le poussant à s'en prendre à Giugiu. Nulle trace de son épouse, Inge, une Allemande, au domicile, ni d'un mystérieux oncle que, selon la rumeur, le couple hébergerait dans le plus grand secret. Les ragots ne s'arrêtent pas là, ils prêtent à Inge de nombreuses relations extraconjugales, ceci expliquant peut-être cela, un drame de la jalousie qui aurait tourné au désavantage du mari.

Le commissaire n'est pas né d'hier, il connaît sa ville, Vigatà, et sa Sicile. La plupart des crimes liés à la mafia passent trop vite pour des histoires de cocufiages, et les dossiers sont ainsi classés. Surtout qu'il apparaît rapidement que quelqu'un veut, à tout prix, empêcher des ouvriers du chantier où a été découvert le cadavre, de parler à la police, allant même jusqu'à attenter à la vie de l'un d'entre eux. Certaines constructions de l'entreprise qui les emploi présentent de nombreuses malfaçons et Montalbano soupçonne, comme à l'accoutumée dans la région, une vaste opération de corruption, de marchés truqués et de main mise de la pieuvre mafieuse. Seulement il doit le prouver, remonter aux sources de l'argent, combattre quelques-unes de ses idées reçues, se montrer plus rusé que l'adversaire. Tout en gardant l'esprit ouvert, même à des idées tout à fait improbables.

Malgré son humeur morose, son inquiétude à propos de sa chère et tendre et son propre état de santé, qui en arrive – presque - à lui couper l'appétit certains jours, ce qui est tout à fait inhabituel chez lui, le vieux commissaire fera encore une fois étalage de toute sa science de l'investigation, les deux pieds dans la boue, sous un déluge de fin du monde. Une enquête tendue, douloureuse, pleine de coups de théâtre dans une société qui se noie, submergée par le vice. Une île-pyramide de boue qui se liquéfie petit à petit sous la corruption et le crime organisé sachant, lui, évoluer et trouver de nouvelles façons de piller le bien commun.

Le sujet est grave, on sent un Camilleri presque désabusé devant la décomposition de son pays, qui conduit son enquêteur favori sous un ciel de grisaille et des trombes d'eau qui ne sont pas sans rappeler l'éradication divine de Sodome et Gomorrhe, arme ultime contre la pourriture qui a envahi tout le corps social. On rit, bien sûr, comme toujours, avec Caratella, ce policier naïf, un peu bêta, qui déforme tous les mots, comprend tout à demi, il le faut pour faire passer un thème aussi lourd. La langue est superbe, magistralement traduite par Serge Quadruppani, ce dialecte si particulier donnant un réalisme incroyable aux polars de Camilleri. Nul mieux que lui sait raconter sa Sicile, les drames quotidiens qui s'y jouent et l'emprise des familles mafieuses sur tout ce qui peut rapporter ?

La pyramide de boue est ce qui subsiste derrière les apparences, une fois celles-ci rincées aux grandes eaux du ciel : les chantiers inutiles, les malfaçons, la main d'oeuvre surexploitée, l'argent public remplissant les poches de criminels malins agissant sous l'oeil complice de politiques corrompus, des citoyens réduits au silence par la peur. Et Montalbano, fatigué, las, faisant tout de même son travail, jusqu'au bout, déjouant les pièges, se trompant parfois, mais n'abandonnant jamais, parce que ce n'est pas possible de renoncer et de laisser le champs libre à ces gens sans scrupules. Après Antoine Albertini et son superbe Malamorte, c'est au tour d'Andrea Camilleri de faire tomber des trombes d'eau sur son île méditerranéenne, et ce que révèle ce passage au karsher n'est guère reluisant... mais c'est tellement bien raconté qu'on en redemande !

Bien sombre constat que celui de la décomposition d'une île étranglée par la main du crime organisé, une intrigue forte pour un superbe polar, porté par un commissaire Montalbano plus inquiet que jamais...


Notice bio

Italien d’origine sicilienne, né en 1925, Andrea Camilleri a mené une longue carrière de metteur en scène pour le théâtre, la radio et la télévision, avant de se tourner vers la littérature. D’abord auteur de poèmes et de nouvelles, Camilleri s’est mis sur le tard à écrire dans la langue de sa Sicile natale. Il a connu le succès avec sa série consacrée au commissaire Montalbano. Son héros, un concentré détonnant de fougue méditerranéenne et d’humeur bougonne, évolue avec humour et gourmandise au fil de ses enquêtes, entre autres : La Forme de l’eau (prix Mystère de la Critique 1999), Le Tour de la bouée (2005), Un été ardent (2009), Les Ailes du sphinx (2010), La Piste de sable (2011), Le Champ du potier (2012, lauréat du CWA International Dagger Award), L’Âge du doute (2013), La Danse de la mouette (2014), La Chasse au trésor (2015), Le Sourire d’Angelica (2015), Jeu de miroirs (2016) et Une voix dans l’ombre (2017). Camilleri a reçu en 2014 le prix Federico Fellini pour l’excellence artistique de son oeuvre. En 2018, son dernier titre paru, Nid de vipères. Tous ont été publiés chez Fleuve Éditions et sont repris chez Pocket.


La musique du livre

Alberto Rabagliati - Mattinata Fiorentina


LA PYRAMIDE DE BOUE – Andrea Camilleri – Fleuve Éditions – collection Fleuve Noir – 229 p. mai 2019
Traduit de l'italien (Sicile) par Serge Quadruppani

photo : Pixabay

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