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Chronique Livre :
LA RAGE de Zygmunt Miloszewski

Chronique Livre : LA RAGE de Zygmunt Miloszewski sur Quatre Sans Quatre

photo : place de la ville d'Olsztyn (Wikipédia)


Le pitch

Nouveau changement de décor pour ce troisième volet des enquêtes du procureur Teodore Szacki. Il est désormais en poste à Olsztyn, non loin de la frontière allemande. Une cité touristique qui ne compte pas moins de onze lacs et un climat particulièrement maussade et humide. Il n'est à l'aise ni avec ses nouveaux collègues ni dans son couple,surtout depuis que Hela, sa fille adolescente, est venue habiter avec lui. Bref, c'est pas la grande forme. Habituellement, il est assez renfrogné, désormais il est franchement désagréable.

Perdu dans son patelin où il ne se passe rien de croustillant, Teodore se voit confier une affaire de squelette retrouvé sur un chantier. Sans doute un des anciens habitants des lieux, du temps où la région était allemande. Rien de bien excitant, sauf s'il s'avère que le-dit squelette est étonnamment complet mais que tous les os n'appartiennent pas au même individu... C'est ennuyeux.

Et préoccupant. Peut-être est-ce pour cela que Szacki n'écoute que très distraitement une femme qui vient se plaindre de possibles violences conjugales ? Pas simple de comprendre un puzzle dont toutes les pièces ne proviennent pas du même modèle, on le comprend, mais toujours est-il que son désintérêt pour cette femme aura des conséquences terribles pour elle.

Peu à peu, Teodore va se rendre compte que ses deux dossiers pourraient être liés, qu'un redresseur de torts psychopathe sévit dans la petite ville et accumule les cadavres pour rendre sa version très personnelle de la justice puisque les services de l'état sont, à son sens, incompétents.


L'extrait

« Un appel professionnel. Sa chef.
Ô Zeus, offre-moi une enquête solide, je t'en prie !
- Les cours sont terminés ?
- Ouais
- Désolée de vous embêter avec ça, mais pourriez-vous vous rendre rue Marianska ? Ça ne prendra qu'un instant, il faut purger un Allemand.
- Purger un Allemand ?
- On a trouvé un vieux cadavre à l'occasion de travaux de voirie.
Teodore leva les yeux au ciel et jura en pensée.
- Vous ne pouvez pas envoyer Falk ?
- Pinocchio? Il prend ses dépositions à la maison d'arrêt. À part lui, les autres sont au tribunal ou à la régionale, en formation.
Il garda le silence. C'est quoi cette chef qui se justifie ?
- La rue Marianska, c'est celle à côté de la morgue ?
- Oui, vous verrez une voiture de police tout en bas, près de l'hôpital. Vous pourrez transporter ces os de l'autre côté de la rivière, ça tomberait alors sous la juridiction du district sud.
Il ne commenta pas. La gestion d'équipe par la cordialité, l'amitié et les plaisanteries lui avait toujours tapé sur les nerfs. Il aurait préféré régler l'affaire une bonne fois pour toute. À Olsztyn, c'était particulièrement pénible, on tutoyait d'emblée et on se servait des blagues à tout-va, quant à la porte du bureau d'Ewa, sa chef, elle était toujours si ostensiblement ouverte que sa secrétaire devait souffrir de rhume chronique. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Décidément, le procureur Teodore Szacki ne tient pas en place. Après Varsovie où il s'est attaqué aux manipulations des sectes et faux psychothérapeutes dans Les Impliqués, direction Sandomierz, Un Fond de Vérité, et le problème de l'antisémitisme polonais - une vieille tradition -, nous le retrouvons aujourd'hui à Olsztyn. Le décor n'est jamais innocent chez Miloszewski : il contient, dans son passé, une partie des racines du mal, le reste est une affaire de circonstances et d'hommes. L'interaction entre une ville et ses habitants, chargés, parfois malgré eux, des horreurs passées est récurrente dans son oeuvre. La Rage s'attache aux violences conjugales, à celles faites aux femmes en général et aux dangers que représentent les justiciers amateurs mâtinés psychopathes, mais pas n'importe où.

Olsztyn n'est pas une ville ordinaire. Elle compte onze lacs ! C'est la première chose que les habitants mettent en avant. La phrase magique qui devrait séduire immédiatement le nouvel arrivant ou le touriste. Cette cité est le confluent entre l'esthétisme et l'ordre allemand avec l'anarchie bétonneuse polonaise Elle a surtout un long passé de violence de masse. Anciennement allemande, puis polonaise, en alternance, à de multiples reprises, optant en définitive, par référendum, en 1920, pour un rattachement à la Prusse, cette cité est un culbuto. Les Juifs et Polonais y ont connu les persécutions nazies et les Allemands, celles de l'armée rouge après 44. Pas le petit bourg tranquille donc. Teodore est également fâché avec la conception très particulière de l'esthétisme architectural des édiles, « Depuis la guerre, cette ville a été constamment enlaidie, détruite, transformée en une espèce de caniveau architectural et urbanistique. », ça n'arrange pas son humeur.

Teodore Szacki est un procureur redouté, une pointure. Vingt ans de carrière, des succès qui ont fait le tour de la Pologne et une réputation de probité qui n'est plus à faire. Toujours tiré à quatre épingles, signe de sa fonction, doté d'un humour féroce, il porte un regard lucide sur ses contemporains. Il aime l'ordre et la hiérarchie – même s'il se bat avec ses chefs -, la justice et le bon ordonnancement des choses. Par contre, lorsqu'il s'agit de gérer sa propre vie, surtout sentimentale, ce n'est plus le même homme. Il perd ses capacités logiques, ses déductions foudroyantes : il subit sans comprendre, se perd dans les différentes options sans trop chercher à s'y retrouver.

Aujourd'hui en poste à Olsztyn, côté vie personnelle, ce n'est pas la grande forme, Hela, sa fille issue de son précédent mariage, est venue vivre avec lui et sa compagne, Zenia. L'entente entre l'adolescente et la fiancée est catastrophique, la lutte pour capter l'attention du père ou de l'amant est féroce. Côté boulot, il est flanqué d'un adjoint psychorigide pénible, à la logique implacable, sans humour ni empathie, et affublé d'une chef comme il ne les aime pas qui le décrit comme « un misanthrope sociopathe grognon », ambiance... Mais il a toujours quelques problèmes avec la hiérarchie ce brave procureur ou avec sa famille, Szacki est un justicier solitaire empêtré dans une vie qu'il ne sait pas ordonner.

Miloszewski ne lâche pas son sujet, il le triture et l'essore jusqu'à la dernière goutte. Un humour très noir, totalement maîtrisé, fait passer la charge, son héros en traîne une dose phénoménale dans son sillage et arrose largement ses concitoyens et les institutions locales, religieuses ou nationales. Les violences faites aux femmes en Pologne, les viols, le silence qui les accompagne, tout y passe, Teodore lui même dédaigne cette pauvre femme venu lui parler de ses craintes. Admettons que le squelette aux os hétérogènes le préoccupe, ce n'est pas une excuse ! L'auteur est sans pitié, son procureur fétiche paiera comme les autres, et au prix fort, son mépris de la souffrance dite du bout des lèvres par une épouse paniquée.

La Rage, c'est celle d'un homme au bord du gouffre. Un procureur vertueux qui commet une erreur tragique, un amoureux qui ne sait pas exactement ce qu'il désire, un père qui oublie que sa fille a grandi, un enquêteur qui s'aperçoit que ceux qu'il aime vont payer ses fautes. Szacki n'est plus le chien fou des Impliqués, il a vieilli, se fait plus amer et intransigeant encore, mais il n'a pas perdu ses convictions et son sens des responsabilités. Le combat avec sa conscience sera sans pitié, il le livrera face à face sans mansuétude, poussant son image de probité jusqu'à l'extrême limite de l'humain. Il mesure quel est l'enjeu des affaires qui l'occupent, le danger immense que représentent ceux qui pensent qu'agir en dehors de tout cadre légal peut résoudre les problèmes. La Rage donne une gifle aux populistes hargneux, aux yakas débiles et autres matamores qui se veulent redresseurs de torts.

La ville de Miloszewski est imprégnée de cette violence conjugale, de voisins sourds aux appels à l'aide, de juges compatissants pour les bourreaux domestiques, de femmes et d'enfants qui doivent souffrir en silence, de secrets putrides qui ne passent jamais les portes closes des maisons respectables. Il sait comme personne faire suinter cette sanie de ses lignes, y baigner ses protagonistes, repeindre le décor aux couleurs sales de la douleur cachée.

Alors, une enquête passionnante, certes, pas de doute, mais c'est avant tout ce procureur face à lui-même, à cette image de lui qui se fendille peu à peu qui rend ce roman exceptionnel. L'auteur poursuit son dessein jusqu'à l'extrême limite de son héros, sans fard, sans pathos, mais avec virtuosité, il le laisse affronter ses contradictions jusqu'à leurs dénouements. Le lecteur assiste manifestement à une partie d'échec entre Teodore et le ou les assassins, chaque coup est calculé, le jeu se déroule tout au long du récit. Les trois derniers chapitres sont des modèles de suspense intelligent, une intensité folle, chaque mot ou chaque décision pèse une tonne.

Finalement, foin des Polonais et d'Olsztyn ! l'auteur nous parle de nous ! La Pologne, c'est son pays, normal qu'il y situe l'action de ses romans, mais la connerie, la lâcheté, la violence, les ignominies faites aux femmes sont partout les mêmes. Il nous interpelle sérieusement sur nos silences coupables, nos yeux qui se détournent ou nos oreilles sourdes aux cris des victimes. Il alerte sur les solutions simplistes des pyromanes populistes, pires encore que les faiblesses de l'action publique. Un écrivain universel donc, pas l'exotique auteur polonais qui nous amuse de spécialités locales, un authentique narrateur pertinent de nos travers.

Pour les connaisseurs de Miloszewski, n'hésitez pas, celui-ci est du très grand art, pour les autres, n'hésitez pas non plus, vous passeriez à côté d'un des meilleurs auteurs de polar du moment !


Notice bio

Zygmunt Miłoszewski, né à Varsovie en 1975, est une étoile montante de la fiction polonaise. Ecrivain, journaliste et scénariste, il fait ses débuts en 2005 avec un roman d’horreur remarqué, Interphone. Son deuxième roman, traduit dans 9 pays, Les Impliqués (Mirobole 2013) a été adapté au cinéma en Pologne et a remporté le Prix du Gros Calibre récompensant le meilleur polar de l’année. Il a été finaliste du Grand Prix des lectrices de Elle, du Prix du Polar à Cognac et du Prix du Polar Européen. Il y introduit son personnage fétiche, le procureur Teodore Szacki, qu'il remettra en scène dans Un Fond de Vérité (Mirobole 2015). Les deux romans ont été édités en poche chez Pocket éditions.


La musique du livre

Un des thèmes de La Rage étant les violences faites aux femmes, rien d'étonnant à ce que l'auteur cite Tina Turner dans une des petites introductions décrivant les actualités du jour situées en tête de chaque chapitre, elle en a été victime elle-même, battue par son mari, Ike, What's Love Got To Do With It.

Un homme ordinaire dans une voiture du même tonneau écoute l'Adagio for Strings de Samuel Barber en rentrant de son travail banal...

Teodore fulmine, bout de rage et tente de se calmer en roulant dans Olsztyn. Malgré le temps glacial, la radio locale diffuse Agadou Dou Dou, Patrick Zabé. Toujours en voiture,, mais plus tard, Szacki éclate de rire en entendant le présentateur annoncer la « grandiose » chanson polonaise Gdy Jestes Tu, interprétée par Lukasz Zagrobelny.

Le hasard fait bien les choses parfois, ou est cruel, c'est selon, Janie's Got a Gun du groupe Aerosmith passe à la suite d'une interview du procureur sur Radio Olsztyn... Au même moment, le Docteur Teresa Zemsta ne supportant pas la voix de Steven Tyler, passe sur son navigateur et trouve Baby Can I Hold You de Tracy Chapman.


LA RAGE – Zygmunt Miloszewski – Fleuve éditions – 535 p. septembre 2016
Traduit du polonais par Kamil Barbarski

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