Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
LA REINE NOIRE de Pascal Martin

Chronique Livre : LA REINE NOIRE de Pascal Martin sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

En ce temps-là, il y avait une raffinerie de sucre dont la grande cheminée dominait le village de Chanterelle. On l’appelait la Reine Noire. Tous les habitants y travaillaient. Ou presque… Mais depuis qu’elle a fermé ses portes, le village est mort.

Et puis un jour débarque un homme vêtu de noir, effrayant et fascinant à la fois… Wotjeck est parti d’ici il y a bien longtemps, il a fait fortune ailleurs, on ne sait trop comment… Le même jour, un autre homme est arrivé. Lui porte un costume plutôt chic.

L’un est tueur professionnel, l’autre flic.

Depuis, tout semble aller de travers : poules égorgées, cimetière profané, suicide, meurtre…

Alors que le village gronde et exige au plus vite un coupable, dans l’ombre se prépare un affrontement entre deux hommes que tout oppose : leur origine, leur classe sociale, et surtout leur passé…

La Reine Noire est peut-être morte, mais sa mémoire, c’est une autre histoire…


L’extrait

« L’homme sortit de la voiture et respira profondément. L’air sentait un mélange de vase et de vieux gasoil. Il prit le chemin qui menait vers un ensemble de petites maisons aux toits en tuiles rouges alignées autour d’une allée centrale, une de ces anciennes cités ouvrières qui dans le temps fourmillaient en Lorraine. Comme la plupart d’entre elles, celle-ci était à l’abandon. Les tuiles étaient noires, les jardinets envahis de ronces. L’homme poussa la porte d’une des baraques et pénétra à l’intérieur, main en avant pour déchirer l’épais tissu des toiles d’araignées. Le plancher en bois était vermoulu et il faillit passer une jambe à travers. La pièce était vide. La couche de poussière indiquait que la bicoque avait été abandonnée depuis des années. L’homme demeura un long moment immobile, balayant les murs du regard comme s’il souhaitait dépoussiérer sa propre mémoire. Il s’ébroua brusquement, sortit de la maison en refermant la porte.
Il remonta dans sa voiture, longea de nouveau la voie ferrée, tourna à droite sous le pont et déboucha au pied de la grande cheminée. Autour d’elle, les bâtiments étaient éventrés, fenêtres éclatées, charpentes crevées, fûts et citernes rongés par la rouille. Les façades des silos étaient lézardées, couvertes d’humus. De longues traînées jaunâtres s’écoulaient des toits comme des pleurs séchés.
L’usine qu’on appelait autrefois La Reine Noire n’était plus qu’une carcasse de ferraille, un vieux cadavre décharné. » (p. 6-7)


L’avis de Quatre Sans Quatre

La Reine noire, c’est l’ancienne sucrerie, celle qui fournissait les hydrates de carbone et les salaires nécessaires à la vie de Chanterelle, patelin paumé de Lorraine. Une région hautement sinistrée par le capitalisme sauvage qui ne garde que des cicatrices de son passé industriel glorieux. Le propriétaire a décidé bien des années plus tôt de délocaliser en Indonésie et, depuis, ici, on vivote comme on peut, on rumine du souvenir et de la rancoeur, on vit comme on peut, sans bruit. Pourtant il s’en est passé des saloperies, des biens sordides, des qui collent à l’histoire du bled comme de la mélasse. La silhouette délabrée du squelette rouillé et menaçant de l’usine pour rappeler aux autochtones la misère présente et les fautes passées.

Enfin, ça, c’était avant les arrivées insolites et concomitantes. Maintenant, c’est une autre affaire : Toto Wotjeck est revenu au village. Parti en Indonésie à la fermeture de l’usine, le voilà qui se pointe comme une fleur vénéneuse, lunettes noires et mauvais genre, au bistrot et ce retour aux sources du pire vauriens qu’ait connu Chanterelle du temps de la raffinerie n’augure rien de bon aux yeux des locaux qui s’usent lentement les fonds de pantalon et le foie en jouant aux cartes et en picolant dans l’établissement. Même si son père était un ivrogne fini et sa mère la dernière des putes, on peut pas nier qu’il y a du passif entre lui et eux. Surtout qu’au même moment, Michel Durand, le fils de l’ancien directeur de l’usine, fait son come-back sur la place du village également. Le descendant du pochtron dans une BMW cabriolet qu’il conduit trop vite, le rejeton de l’ex patron, se prétendant psychiatre, dans une vieille Volvo brinquebalante, les choses ont changé décidément.

Durand est flic à Interpol, élégant obsessionnel, et il suit à la trace Wotjeck qui s’est construit une réputation de tueur redoutable durant son exil indonésien. Pas pour l’arrêter, pas pour une enquête, ses mobiles sont bien plus tortueux, nés dans un lointain passé. Reste à savoir ce qui peut l’avoir amené ici sous cette couverture. Il va poser ses valises à l’auberge de Joe qu’il a connu lorsqu’il était enfant. Le vieux est en train de se finir, les poumons troués par la tuberculose, sa rogne n’a pas faibli d’avoir été licencié par le père de Durand parce qu’il avait volé du matériel à la raffinerie. Il en connaît aussi des secrets bien glauques, puisque tout le village passe baiser furtivement dans les chambres qu’il loue pour l’occasion, ce n’est pas avec les touristes de passage à Chanterelle qu’il pourrait vivre.

Et l’autre ? Le voyou, le vaurien, pourquoi est-il revenu ? Les ragots courent, servis par la mère Lacroix, ex bonne du curé, engrossée par celui-ci qui a été contraint de s’exiler dans un couvent en Bretagne, afin de réfléchir à ses voeux de célibat et de chasteté, lui laissant une débile, masturbatrice frénétique, qu’elle claque à tours de bras. Comme elle fait des ménages un peu chez tout le monde, elle engrange les secrets, les distille à qui veut et joue les corbeaux par vocation. Brutal, taiseux, Toto ne fait rien pour améliorer son image, il nourrit au contraire la machine à raconter des conneries de la faune locale ce qui ne semble pas lui déplaire plus que cela.

Les principaux protagonistes sont en place, le bal des faux-culs peut débuter. Pascal Martin plante le décor sans tergiverser avant d’y glisser ses personnages plus vrais que nature qui vont peu à peu raconter l’histoire du bourg et de l’usine. La sale histoire d’un coup de fric qui a brisé des vies, les petites anecdotes sordides de cul qui ont ruiné les âmes. Tout au long du récit plane une “ombre jaune”, amie de Wotjeck, énigmatique et lointaine, ajoutant de l’exotisme à l’ambiance glauque du scénario. Tout est réuni pour un grand polar : action, suspense, vieilles rancunes, jolie fille et langues de vipère...

Spätz, le nouveau maire, celui qui a fermé la raffinerie, présente un lourd passif avec les pères décédés de Durand et Wotjeck, le problème n’est donc pas tant de savoir s’il va y avoir vengeance mais d’où et comment elle va venir. C’est là le tour de force de ce roman bien noir qui avance à pas de loup dans une entrelacs de semi-vérités, de demi-mensonges, de souvenirs sélectifs et d’hypocrisie générale. L’arrivée des deux hommes va lancer le grand déballage et les tentatives d’exonération des péchés anciens. C’est à celui ou celle qui sera le moins responsable de toutes les petites et grosses saloperies révolues. Toto a un profil à se faire coller sur le dos les récents événements ayant mis en émoi le bourg, que ce soit quelques poules égorgées, tombes profanées ou meurtres, il est le coupable idéal. Ça sent le lynchage.

La Reine Noire castagne sévère le bourgeois de province et le prolo abandonné par le libéralisme, passe en revue les préjugés sournois et les sottes évidences qui font les jugements imbéciles. C’est le roman d’une société dans laquelle a été cassé ce qui unissait pour ne laisser que des ruines et de la rancoeur empoisonnée. Un Pagnol de l’Est où les sourires cachent les arrières-pensées, où les ragots rongent les coeurs, où les promesses de politiciens véreux sont avalées sans discuter tant le manque d’espoir casse les têtes.

L’intrigue est sinueuse et subtile, multiple, passionnante, les masques tombent un à un, le lecteur découvre peu à peu, dans toute son ampleur, la vermine qui grignote les esprits de Chanterelle depuis des lustres. Une chronique de l’ignominie ordinaire, de la bassesse comme art de vivre qui se mêle à un bel imbroglio criminel pour notre plus grand plaisir .

Un roman qui dézingue les codes, les prend tous à revers, tourneboule son lecteur pour lui remettre les idées en place. Dans une société qui part en sucette, les poncifs prennent toujours un coup dans l’aile, ils ramassent encore une sévère rafale avec La Reine Noire.


Notice bio

Pascal Martin est né en 1952 dans la banlieue sud de Paris. Après une formation en œnologie, il devient journaliste, fonde sa boîte de production et parcourt le monde comme grand reporter. Ses reportages, très remarqués, sont alors diffusés sur toutes les chaînes de TV. En 1995 il crée les « Pisteurs », des personnages de fiction qui reposent sur son expérience de journaliste d’investigation, pour une série de films diffusés sur France 2. Après avoir enseigné quelques années au Centre de formation des journalistes, il développe avec Jacques Cotta une série de documentaires « Dans le secret de… » qui compte aujourd’hui plus de 40 numéros. Il réalise à cette occasion Dans le secret de la prison de Fleury-Mérogis et Dans le secret de la spéculation financière. C’est sur la base de ces deux enquêtes qu’il crée le personnage de Victor Cobus, jeune trader cousu d’or qui se retrouve du jour au lendemain dans l’enfer d’une prison. Pascal Martin s’est toujours inspiré de ses enquêtes journalistiques pour nourrir ses personnages de fiction en les inscrivant dans une dimension sociale et environnementale.


La musique du livre

Toto Wotjeck écoute très fort Les Troubadours de Lorraine en roulant comme un dingue dans sa voiture, apparemment ce sont des ménestrels locaux jouant des airs médiévaux mais je n’en ai trouvé trace nulle part…
Sinon, c’est Jazz FM et donc :

Miles Davis - Tutu

Stan Getz - Misty


LA REINE NOIRE – Pascal Martin – Édtions Jigal Polar – 242 p. septembre 2017

photo : Pixabay

Chronique Livre : RETOUR À DUNCAN'S CREEK de Nicolas Zeimet Chronique Livre : INDOMPTABLE de Vladimir Hernandez Annonce : PEACE AND DEATH de Patrick Cargnelutti