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Chronique Livre :
LA RIVIÈRE DE L'OUBLI de Cai Jun

Chronique Livre : LA RIVIÈRE DE L'OUBLI de Cai Jun sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Chine du Nord, juin 1995. Shen Ming, jeune et brillant professeur, est suspecté d’avoir assassiné une lycéenne.

Quelques jours après, il est poignardé près de l’école, dans une usine désaffectée.

Neuf ans plus tard, le mystère s’épaissit. Les présumés meurtriers du professeur sont envoyés, eux aussi, au royaume des morts.

La rumeur se répand alors : et si Shen Ming avait traversé la rivière de l’oubli pour se réincarner et se venger ?


L'extrait

« Je suis mort le 19 juin 1995.
Si l’on s’en tient à la définition du dictionnaire, la mort est un phénomène qui affecte tous les organismes vivants, elle met un terme définitif aux fonctions biologiques qui entretiennent la vie. La mort peut-être causée par différents facteurs : l’âge, la malnutrition, la maladie, le suicide, les accidents, les blessures. Aucun organisme vivant ne peut y échapper.
Ce qui reste après la mort s’appelle d’ordinaire un cadavre.
Les scientifiques nous affirment qu’au moment de la mort, en l’espace d’un éclair, on éprouve une multitude de sensations, telle que l’impression de pénétrer dans un tunnel de lumière blanche ou de sentir son âme s’élever dans les airs. En baissant les yeux, on voit son propre corps allongé sur son lit ainsi que des êtres chers qu’on a connus au cours de sa vie.
On peut aussi voir Jésus, Bouddha, les saints, Doraemon…
En fin de compte, qu’est-ce que le monde d’après la mort ?
Est-il aussi froid que l’intérieur d’un freezer ou aussi chaud qu’un four ? Est-il aussi désert qu’un territoire ravagé dans La Guerre des étoiles ou aussi luxuriant que le paradis terrestre ?
J’habitais encore dans la pièce du sous-sol que nous prêtait le vieil homme qui employait ma grand-mère quand celui-ci me donna à lire les Chroniques de l’étrange de Pu Songling. Je croyais alors fermement à toutes ces histoires de réincarnation et de tortures endurées par les méchants dans les dix-huit niveaux de l’enfer.
Mais lorsque j’eus, au lycée, suivi les cours de politique et étudié le matérialisme dialectique de Karl Marx, je compris que toutes ces histoires n’étaient qu’un tissu d’absurdités.
Après la mort, il ne reste rien. Telle est la vérité. » (p. 11-12)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Avant tout, Shen Ming a vu des choses qu’il n’aurait pas dû voir, il connaît des secrets touchant un de ses supérieurs hiérarchiques et le lui a dit, ce qui n’est jamais bon dans une société autoritariste. Dès lors, la dégringolade est brutale. Il est accusé d’entretenir une relation avec une de ses élèves, voire soupçonné du meurtre de celle-ci, Liu Man, empoisonnée avec un alcaloïde de laurier-rose, chassé de son lycée, abandonné par sa fiancée, bref la faillite totale de son existence, la fin de ses espoirs d’un bel avenir pour lequel il a tant travaillé.

Tout avait pourtant bien commencé, après seulement trois années d’enseignement, il venait d’être affecté au sein de l’établissement dans lequel il avait fait ses études et un poste important lui était promis au Bureau de l’éducation. Il allait avoir un appartement à lui, pouvoir se marier et s’installer. Un parcours rare pour qui n’est pas fils ou fille de dirigeants du Parti communiste en Chine. Et puis cette affaire fait s’écrouler tout l’édifice, Shen Ming perd tout, jusqu’à la vie, puisqu’il est assassiné d’un coup de poignard dans le dos, alors qu’il a rendez-vous, un soir de juin 1995. Mais ce n’est que le début du roman…

À partir de cette entame de scénario catastrophe, Cai Jun entraîne son lecteur dans une enquête réellement particulière, c’est rarement la victime d’un meurtre qui mène les investigations sur son assassin. Pourtant, Shen Ming se réincarne dans le corps d’un bébé, grandit, va à l’école - en tant qu’ancien professeur de chinois, il est surdoué -, il n’a rien oublié de son ancienne vie ni de ses connaissances. Nous sommes en 2004 et l’enfant, qu’il est encore, met patiemment en place sa vengeance contre toutes les personnes qui lui ont nui. Et il y en a. Avec la cruauté d’un enfant, puis d’un adolescent, il va retrouver un à un ceux qui se sont acharnés sur lui ou n’ont pas eu confiance, l’ont lâché au moment où il avait besoin de soutien. Neuf ans se sont écoulés lorsque l’on fait connaissance avec Si Wang, la nouvelle incarnation de Shen Ming.

Évidemment, difficile de ne pas évoquer Le comte de Monte-Cristo tant les deux affaires de retour de celui que l’on croyait mort et la revanche qui se met en place sont proches. Sauf que le héros de Dumas est le même homme et que dans La rivière de l’oubli, ce sont deux êtres différents. Normalement Shen Ming aurait dû tout oublier après son passage au royaume des morts, ce ne fut pas le cas et il va s’arranger pour approcher les acteurs du drame qui a été le sien et de leur faire subir le sort qu’ils méritent.

On pourrait penser qu’il est facile pour une victime d’enquêter sur son propre assassinat, il n’y a pas meilleur témoin… mis à part que Shen Ming a pris un coup de couteau dans le dos et qu’il n’a pas vu son assaillant ou assaillante, le mystère demeure entier pour lui. Il y a bien sûr la jeune femme avec laquelle il avait rendez-vous, mais tout un tas d’autres suspects qu’il ne peut écarter. Intrigue multiple donc, entre les différentes vengeances et cette quête du meurtrier, sans oublier la vie de Si Wang qui évolue, puisqu’on le suit à l’adolescence, ses sentiments naissants pour une jeune fille, sa redoutable intelligence qui fait de nombreux dégâts dans les rangs des responsables de sa déchéance en tant que professeur. Les histoires ne manquent pas et sont toutes enrobées de poésie chinoise, lourde de sens, une habitude bien ancrée dans la littérature de l’Empire du Milieu, que l’on retrouve chez Qiu Xiao-Long par exemple.

Au-delà de l’énigme proprement dite, Cai Jun décrit bel et bien le déroulé d’un procès stalinien au début du roman, l’élimination du professeur Shen Ming suit les mêmes mécanismes : la rumeur, la médisance, les preuves fabriquées grossièrement, le bannissement et la mort, sans possibilité de se défendre. Il dénonce un système vicié, corrompu, des nominations au piston et le black-out sur les errements du pouvoir. Si toutes les victimes de la Révolution culturelle et des purges successives pouvaient revenir, les règlements de compte seraient innombrables… Sa description des affairistes chinois, des règles de cette société et des milles façons de les contourner pour peu que l’on soit haut placé est finement vu et touche juste.

Un conseil avant d’entrer dans ce thriller, mettez de la crème anti-coups de théâtre, il y en a un à chaque page, quand ce n’est pas un complot ou une manipulation fine ! Cai Jun écrit pied au plancher et ne ralentit pas avant d’être parvenu au terme de son récit. Le côté “fantastique”, retour des morts et autres petits arrangements avec la réalité, n’est pas prégnant, Si Wang et Shen Ming sont deux personnages différents, vivant dans deux univers, qui certes vont entrer en collision, mais La rivière de l’oubli n’est pas une histoire de zombies, la machination du ressuscité est bien plus importante que sa réincarnation, et le roman reste bien un thriller respectant tous les codes du genre, avec même un peu moins de sang qu’habituellement, les stratégies de Si Wang prenant le pas sur les rivières de sang. Il y a des victimes, bien entendu, mais le chemin conduisant à la revanche prime sur le résultat.

Thriller à tiroirs, intrigues et énigmes multiples dans un récit plein de suspense et de stratégies ingénieuses, une vengeance plus que froide...


Notice bio

Surnommé « le Stephen King chinois », Cai Jun a 40 ans et vit à Shanghai. Ses romans se sont vendus à plus de 13 millions d’exemplaires.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Aaron Kwo, Jay Chou, Chang Yu-sheng - Je Suis un Arbre en Automne...
Les artistes ci-dessous figurent tous dans le roman, par contre, pour les titres entre parenthèses, je ne suis pas sûr du tout que ce soit ceux cités dans le livre...

Nicky Wu - 祝你一路顺风

Rachmaninov - L’Île des Morts

Leslie Cheung - (I Am What I Am)

Teresa Teng - The Moon Represents My Heart

Jacky Cheung - (Un Baiser pour Dire Au Revoir)

Danny Chan - (What I Wanted)


LA RIVIÈRE DE L'OUBLI – Cai Jun – XO Éditions – 481 p. septembre 2018
Traduit par Claude Payen

photo : Pixabay

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