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Chronique Livre :
LA ROUTE DE NUIT de Laird Hunt

Chronique Livre : LA ROUTE DE NUIT de Laird Hunt sur Quatre Sans Quatre

Laird Hunt est un écrivain américain qui a publié son premier roman en 2001, il en a écrit huit à ce jour.
En 2013, son roman Les bonnes gens reçoit le prix Anisfield-Wolf pour la fiction. En 2015, Neverhome reçoit le Grand prix de littérature américaine.


« Il n’y avait guère que la lune pour nous éclairer, mais en effet, ils étaient bien là, quatre silhouettes qui s’affairaient pour sortir un chariot à deux bancs d’une ornière. En s’approchant, nous vîmes qu’il y avait trois filles et un vieux, tout petit. Ils étaient tous endimanchés et quand nous sortîmes de l’ombre, la plus âgée des filles poussa un cri strident.
« Toutes derrière moi », lança l’homme à l’adresse des filles, d’une voix profonde malgré sa petite taille. Elles s’exécutèrent.
« On dirait que votre chariot est bloqué ? »fit Bud.
Le vieux ne répondit pas et les femmes se contentèrent de marmonner en secouant la tête, le regard tourné vers nous. De temps à autre, leur grande mule battait du sabot et agitait la queue.
« Ils ont dû se prendre une ornière, fit Pops.
-Vous auriez pas de l’eau ?» demanda Dale.
Le vieux montra le chariot du doigt, Dale s’approcha et tira une gourde de l’arrière. Tandis qu’il revenait avec, un papillon de nuit vint lui voler devant le visage, et il sursauta.
«  Tu ne vas pas boire de ça ? fit Bud.
- J’vais m’gêner. Tu voulais bien acheter une bicyclette fleur de maïs. Maintenant tu veux pas boire leur eau.
-Je l’aurais prise, cette bicyclette, si je l’avais voulue.
- Moi j’ai déjà bu avec des fleurs de maïs, dit Pops.
- Ça a le goût de l’eau, exactement, dit Dale, en s’en payant une bonne rasade.
- Je veux bien essayer, si ces gens n’y voient pas d’inconvénient », dit Pops.
Le vieux hocha la tête avec une lenteur prudente, et Pops s’aspergea le visage avec la gourde. Il essaya de nouveau et réussit à viser la bouche. Quand il eut fini, il me passa la gourde et j’en bus aussi. Le vieux avait les yeux posés sur nous, allant de l’un à l’autre. L’une des femmes, qui ne m’avait pas l’air d’être une lumière, était tombée à genoux, les mains serrées. Ce faisant, elle me regardait droit dans les yeux.
«  Vous venez de Marvel ? demanda Bud.
- Oui, c’est ça, mais on dirait qu’on n’arrive pas à en partir, fit le vieux.
- Le spectacle a commencé ? Racontez-nous, dit Bud.
- Ne leur dis rien, Jasper, fit la plus âgée des femmes.
- Vous vous appelez Jasper ? dit Bud.
- Jusqu’à nouvel ordre, fit le vieux. C’est le nom que j’ai utilisé en Europe sous les drapeaux. Il est sur le titre de ma propriété de ma maison. Toutefois, les gens qui ne sont ni des amis ni des parents m’appellent par mon nom de famille et en général le font précéder d’un « monsieur ». » (p. 87 et 88)


Ce roman est en partie basé sur le lynchage dans l’État d’Indiana, en 1930, de deux hommes : Thomas Shipp et Abram Smith.

C’est un spectacle qui rend tout le monde fébrile, les Noirs comme les Blancs, pour, bien sûr, des raisons opposées. Un spectacle ? Mais oui, c’est ainsi qu’en parle Ottie Lee, la jeune employée de Bud, un vieux type impotent qui ne se prive pas de la tripoter un peu partout dès qu’il le peut. Elle accepte, sachant qu’il ne peut aller très loin dans les caresses, pour garder son emploi et pour profiter des rallonges d’argent que son patron lui octroie quand elle se laisse faire. Ottie Lee a une jolie chevelure, une grande gueule, elle joue parfois au bureau à faire semblant de mettre Bud à mort, un pied déchaussé sur sa victime endormie, un jeu plus érotique qu’agressif, mais son mari, Dale, n’a d’yeux que pour sa truie, un animal imposant qu’Ottie Lee rêve de découper en côtelettes et jambonneaux.

Il est gentil comme tout, Dale, un peu agacé par ce qu’il devine qui se passe derrière son dos entre Ottie Lee et Bud, mais pas assez pour intervenir ou mettre un terme à la situation.

Indices d’une société gangrenée, qui sent joliment mauvais, et tout ce petit monde s’en va contempler avec enthousiasme la pendaison de deux hommes noirs. Ce qu’ils ont fait pour mériter ça ? A part être noir, dans les années 30, dans l’Indiana raciste, misogyne et arriéré ? Comme toujours, parce qu’on touche là aux fantasmes les plus banals, encore actuels hélas, les accusations sont sexuelles, car les hommes noirs sont censés, bien sûr, avoir une sexualité qui met en danger les femmes blanches. Jusqu’ici, le seul prédateur sexuel est un vieil homme ventripotent qui profite de sa position sociale pour acheter la complaisance de son employée. Et, à vrai dire, Ottie Lee a appris depuis l’enfance à dire oui et à faire comme on lui dit, ses souvenirs égrenés ici et là, font le portrait d’une fillette pour qui les abus sont tout simplement la trame même de la vie quotidienne.

En chemin, comme dans les Musiciens de Brême, les voici qui rencontrent d’autres personnes allant à Marvel assister au lynchage comme on va se divertir innocemment, rien ni personne n’y trouve la moindre chose à redire, au contraire, chacun a apporté de quoi profiter de la fête : alcool, pique-nique…

Quand la voiture est victime d'une panne, les passagers tombent fort opportunément sur d’autres passagers d’un chariot qui a versé dans le fossé, mais noirs, ceux-là et c’est donc une excellente raison pour leur voler leur moyen de transport. La scène est hallucinante de racisme assumé, ordinaire, presque institutionnel.

La Route de nuit est celle qui mène à Marvel – ce toponyme tinte de plusieurs façons à nos oreilles, bien sûr – vers l’horreur de la mort injuste et inhumaine synonyme de fête pour les uns, - et le mal que l’on inflige à une communauté dont on ne fait pas partie, ritualisée et organisée est un ciment bien connu – et d’horreur pour les autres, comme pour Calla Destry, jeune Noire de 16 ans qui a planqué un revolver dans son sac et a emprunté la grosse voiture jaune surnommée le Dictateur, à son oncle et sa tante. Elle a l’intention de retrouver son amoureux, Leandre, et de tirer dans le tas si nécessaire. La violence, elle la connaît bien : femme, jeune et noire, comment y aurait-elle échappé ? Lorsqu’elle rencontre la gentillesse, Calla ne sait comment réagir, sa première réaction est d’avoir envie de tuer celui qui se montre humain envers elle, parce que c’est presque insupportable d’être tentée de baisser la garde. Il faut rester vigilante et ne jamais s’accorder de repos.

Le mal est omniprésent, prend toutes les formes, recouvre tout, pourrit tout. Noires et Blanches, parce qu’elles sont femmes, sont cantonnées à l’échelon inférieur de la société, bonnes à être violentées, violées, frappées, parfois aimées mais peu et mal. Le racisme n’est même pas questionné, même pas reconnu en tant que tel, aveuglement total et tragique d’une société qui ne voit pas le mal puisqu’elle ne reconnaît pas l’humain en l’autre.

Racontée d’abord par Ottie Lee puis par Calla Destry, deux femmes à l’enfance brutale et triste, la Route de nuit est oppressante, traversée d’épisodes de haine et de violence, de rêves et d’humour aussi, façon de tenir bon face à la peur et aux cauchemars qui ne vous quittent pas.


Musique :

Hoagy Carmichael - Old Buttermilk Sky

Mississippi John Hurt - You Got To Walk That Lonesome Valley

Lead Belly - In the Pines

Joan Baez - Amazing Grace


LA ROUTE DE NUIT - Laird Hunt - Éditions Actes Sud - 288 p. avril 2019
Traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut

photo : Visual Hunt

Chronique Livre : LA FEMME SANS OMBRE de Christine Féret-Fleury Top 10 : Les romans noirs de l'été 2019 Actu #14 : avril/mai/juin 2019