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Chronique Livre :
LA ROUTE DE TOUS LES DANGERS de Kriss Nelscott

Chronique Livre : LA ROUTE DE TOUS LES DANGERS de Kriss Nelscott sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Nous sommes en 1968 : Smokey Dalton est détective privé, installé à Memphis. Il est Noir. Alors que le pasteur le plus célèbre ­d’Amérique est assassiné, une riche Blanche débarque dans le bureau et la vie de Smokey : elle voudrait savoir pourquoi sa mère a décidé de lui léguer, à lui, une part de son héritage.

Nous sommes également en pleine grève des éboueurs de la ville, la plupart Afro-américains, traversés par les différents courants politiques qui agitent la communauté : Black Panthers, la non-violence de Martin Luther King.

La situation est tendue à son maximum et n'attend qu'une étincelle pour s'embraser et communiquer le feu à toute l'Amérique...


L'extrait

« Le vendredi précédent, nous avions eu droit à ce que le maire appelait une « émeute », et les services d'entretien de la ville, « une manif dont le contrôle leur avait échappé ». Le maire avait décrété que le jeudi serait le dernier jour où les grévistes pourraient reprendre le travail. Sinon, ils seraient licenciés et on procéderait au recrutement de nouveaux personnels. Le conseil municipal s'était opposé à la décision du maire et avait promis de voter, le vendredi matin, une motion en faveur des grévistes. Le vendredi matin était arrivé et les membres du conseil municipal n'avaient pas voté comme prévu. Pour manifester leur mécontentement, les grévistes avaient décidé d'organiser une marche dans le centre-ville, marche qui avait dégénéré en violences. Des hommes, des femmes et des enfants avaient été molestés et tabassés. Le sang avait coulé.
Comme j'étais à mon bureau ce jour-là, j'aurais pu tout voir. Sauf que je n'avais pas regardé. J'étais allé à la fenêtre, j'avais vu la mêlée et m'étais dit que je risquais d'être blessé si je descendais dans la rue. J'avais attendu que les choses se tassent avant d'aller secourir les gens qui ne voyaient plus rien tant leurs yeux étaient gonflés par les hématomes. J'avais nettoyé le sang d'une jeune fille qui s'était malencontreusement trouvée face à la mauvaise extrémité d'une matraque. Bref, j'avais donné un coup de main à tout ce qui m'avait paru en avoir besoin.
C'était l'image que j'avais de moi : celle d'un type qui ne prenait pas part aux choses mais qui allait aider et nettoyer le merdier des autres. Moyennant finances, évidemment. » (p. 27-28)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Smokey, c'est un mec droit et intègre, pas un privé loser prêt à tout pour quelques billets. La politique, il en a fait beaucoup, il a pris sa ration de coups de matraque par les flics blancs, a même goûté à la prison, mais il n'en veut plus. Certes, il est toujours proche de la mouvance de Martin Luther King, donne un coup de main lorsque le pasteur du comité de lutte local le sollicite mais il préfère désormais, et de loin, travailler dans le concret. Comme aider son petit voisin, Jimmy et son frère, Joe, deux pauvres gosses dont la mère, toxico, a plié bagage avec un énième mec de passage. Faire manger Jimmy, s'assurer qu'il aille à l'école, qu'il soit vêtu correctement contre le froid lui paraissent des tâches plus importantes que d'aller manifester. Pour Joe, c'est plus compliqué, déjà ado, il fréquente une bande qui s'est approprié les signes distinctifs des Black Panthers, béret noir, vêtements noirs, et mijote de perpétrer de sales coups pendant les manifs pacifistes des personnels municipaux en grève.

D'un autre côté, Smokey est assez aisé pour ne pas accepter n'importe quel travail, il a reçu quelques années auparavant 10 000 dollars d'un ou d'une inconnue, et, après bien des hésitations, il les a utilisés pour s'installer dans la vie et avoir un petit pécule. Cette énigme lui reste toutefois en travers de la gorge et il cherche toujours à faire parler son ami avocat qui lui a donné cet argent de la part d'un mystérieux client. Aussi est-il sur la défensive en recevant Laura Hathaway, une jeune femme blanche et riche, rien à voir avec sa clientèle habituelle, qui lui demande d'enquêter afin de savoir pourquoi sa propre mère a légué de nouveau 10 000 dollars à Smokey sur son testament. Le mystère est total sur ce qui a pu pousser cette vieille dame de la très bonne société à ce leg.

Le camarade d'école de Smokey, Martin Luther a pris un autre chemin que lui et il est en ce mois de février 68, à l'apogée de sa popularité. Son mouvement prend une ampleur qu'il n'aurait pas lui-même espéré et le comité de Memphis parvient à l'inviter à la manifestation des éboueurs en grève. Ils sont tous menacés de licenciement par le maire qui a décidé d'embaucher d'autres personnes pour les remplacer s'ils ne reprennent pas le travail rapidement. La situation est électrique, explosive, le comité ayant invité King compte sur lui pour calmer les choses et promouvoir la non-violence qui est l'essence même de son mouvement. Mais rien ne se passera comme prévu, entre les manipulations du FBI qui a envoyé des agents infiltrés faire de la provocation et le groupe de Joe, les Invaders, bien décidés à mettre la ville à feu et à sang afin de démontrer que seule la violence amène un résultat, Luther King quitte le cortège au bout de quelques minutes, refusant de participer à un mouvement ne respectant pas ses principes pacifistes. Le pauvre Smokey qui a accepté de s'occuper su service d'ordre à contre-coeur va perdre ses dernières illusions.

Enfin, pas tout à fait les dernières, celles-ci ne tomberont qu'un peu plus tard lorsque Martin Luther King sera assassiné à Memphis lors d'une seconde manifestation qui devait, le comité l'avait garanti, se dérouler dans le plus grand calme.

Tiraillé entre ses diverses obligations, la protection de Luther King, celle de Jimmy, l'affaire confiée par sa cliente dont il s'aperçoit bien vite qu'elle trouve ses racines dans la propre histoire de sa famille, Smokey se multiplie, et, comme souvent dans ces cas-là, ne parvient à aucun résultat satisfaisant dans aucun des ces domaines. Ce roman mêle le plus intime de cet homme de bonne volonté, empathique, lucide mais bien désarmé face à la fureur des événements et aux tragédie de l'histoire du mouvement social afro-américain dans un de ces épisodes le plus dramatique. Il n'oublie pas d'évoquer les lynchages, les humiliations quotidiennes, la misère entretenue, le racisme viscéral qui ont nourris l'extrémisme des groupes armés dont les autorités n'hésitent pas à se servir pour jeter l'opprobre sur les manifestations de masse, comme cela se pratique aujourd'hui en France avec les fameux « casseurs », alibi bien pratique lorsqu'on ne veut pas parler de la légitimité de la colère populaire. Les époques changent, pas les techniques de manipulation de l'opinion.

Kris Nelscott, outre un polar à l'intrigue absolument passionnante, l'affaire Hathaway ne pouvait se passer que dans le sud des États-Unis et est révélatrice d'une réalité effroyable, nous livre un témoignage rare, et en grande partie historiquement réel, sur les événements de février 1968 à Memphis. L'inaction complice de la police et les atermoiements ou provocations des diverses mouvances qui agitaient la communauté afro-américaine sont finement analysés, tout comme l'atmosphère de poudrière régnant à Memphis. L'espoir délirant qu'un jour, peut-être, un président noir serait à la Maison blanche et qu'il changerait la paradigme, que cet homme exceptionnel pouvait être le pasteur Martin Luther King, que sa progression était continuelle et qu'il était inarrêtable, une sorte de Gandhi invincible qui allait leur rendre leur fierté, leur dignité d'êtres humains, habite une bonne partie des militants, on sait désormais qu'il leur faudra attendre le très acceptable (pour le système) Barak Obama. Une balle a suffit pour l'anéantir, sous le regard détourné des forces de l'ordre, les USA ne sont pas l'Inde, les rapports de force n'étaient pas les mêmes.

La route de tous les dangers est magnifiquement écrit, il apprend sans en avoir l'air, livre des enseignements historiques savamment intriqués au scénario, Smokey est un guide dans le dédale de la communauté noire de Memphis, des forces antagonistes qui la traversent et des tentatives plus ou moins réussies d'infiltration du FBI dans les différents mouvements. C'est un roman politique au sens noble du terme, profondément humain, Smokey est incarné magistralement, et j'espère le retrouver dans de nouvelles aventures aussi palpitantes et pleines d'enseignements. Il m'a fait vivre de l'intérieur cette tragédie et le quotidien des miséreux sous-payés et sur-exploités, mais aussi ces réactions très variées d'un individu à un autre face à une même injustice, solidarité, résistance passive ou haine irrépressible, compassion envers les victimes du système inique ou violence armée proche du nihilisme, toutes ces facettes en fait un roman très actuel qu'il est urgent de découvrir !


Notice bio

Kris Nelscott est une auteure américaine publiée dans une dizaine de langues. La route de tous les ­dangers est le point de départ d’une série.


La musique du livre

Smokey Dalton subit Dixie et les Beatles, son vrai plaisir, ce sont les productions de la Motown ou de Stax Records. Dylan n'étant qu'un « gourou pour les Blancs »...

- The Supremes - You Can't Hurry Love

- B.B. King - I've Got a Mind to Give Up Living

- Little Richard - She's Together

- Lionel Hampton - Stardust

- Bob Dylan - The Times They Are A Changin'

- Isaac Hayes - Now we're one


LA ROUTE DE TOUS LES DANGERS – Kris Nelscott – Éditions de l'aube – collection l'aube Noire – 503 p. février 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Luc Baranger

photo : Marche des pauvres à Washington DC, 1968 - Wikipédia

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