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Chronique Livre :
LA SECONDE VIE DE RACHEL BAKER de Lucie Brémault

Chronique Livre : LA SECONDE VIE DE RACHEL BAKER de Lucie Brémault sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Rachel Baker est serveuse dans un diner perdu au fin fond de l'Alabama. Un soir parmi tant d'autres, trois hommes armés font irruption dans le restaurant et assassinent tous les clients, la laissant seule au milieu du carnage.

Traumatisée, Rachel survit, à la dérive. Ses choix l'amèneront à croiser le chemin de Follers, flic bourru et sans illusions, mais aussi celui de femmes fortes qui marqueront sa vie à tout jamais.


L'extrait

« Lorsqu'ils étaient entrés, le visage luisant de sueur et les mains armées, Rachel avait d'abord cru à un simple braquage. Nancy, la plus jeune des serveuses, s'était précipitée pour ouvrir la caisse en suppliant de laisser la vie sauve à tout le monde alors que les enfants pleuraient déjà. Derrière le comptoir, Rachel n'avait toujours pas osé bouger. Quelques minutes auparavant, elle aurait servi du café à Mikey. Un vétéran qui venait tous les jours, accompagné de ses discours de réac traumatisé par les souvenirs d'une Indochine torturée. Les histoires avaient laissé place aux cris. Des cris insupportables qui vous rongeaient les entrailles. Les mères avaient essayé de calmer leurs enfants nichés au creux de leurs bras, en vain. Les doux murmures ne suffisaient plus. Nancy leur avait donné l'argent, juste avant qu'ils ne lui envoient au visage. Ils n'étaient pas venus pour ça.
Elle n'avait pas eu le temps. Pas eu le temps d'appeler à l'aide, de protéger Nancy ou le chef cuisinier qui avait voulu s'interposer. Ils avaient déjà déchargé leurs balles sur toutes les âmes qui peuplaient ce diner ordinaire perdu au fin fond de l'Alabama. Les balles avaient plus comme une tempête, trempant les sièges et les tables de sa pluie rouge et visqueuse. Rachel était restée immobile, attendant son tour, comme une vulgaire cliente dans la queue du DMV. Chaque battement de son cœur résonnait avec le fracas du carnage qui, par un enchaînement de décisions, s'était joué ici plutôt qu'ailleurs.
Et il lui était apparu. Comme une image subliminale, celle que l'on saisit juste avant de mourir. C'était d'ailleurs peut-être la dernière chose qu'elle verrait avant de disparaître. Derrière la porte du restaurant, elle l'avait vu hurler son nom, comme une alerte, une supplique désespérée, juste avant que lui aussi se fasse emporter par la tempête. Son tour était arrivé plus vite que le sien.
Le regard de Rachel, incrédule, s'était alors posé sur le visage de l'homme en face d'elle. Il était laid, son âme était laide, il transpirait le carnage. Il l'avait regardée. Elle lui avait posé cette simple question du bout des lèvres : « Pourquoi ? » Mais il n'avait pas pris la peine de répondre, il avait craché au sol avant der s'évanouir dans la nuit, deux spectres noirs à ses côtés, portant eux aussi la mort sur leurs épaules. » (p. 12-13)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une petite vie tranquille, un petit ami, un petit boulot, Rachel Baker n'avait rien demandé à personne et avait l'impression de mener sa barque comme elle le souhaitait. Jusqu'à ce que ces trois types débarquent, à visages découverts, dans le diner où elle officie, et se mettent à dézinguer tout le monde : clients, enfants inclus et personnel. Tout le monde sauf elle. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il fallait bien quelqu'un pour raconter l'horreur. Parce qu'elle avait été si saisie que la jeune serveuse n'avait pas esquissé l'ombre d'un mouvement, restant dans la position idéale du témoin.

Profondément traumatisée, Rachel entame un thérapie qui ne lui apporte pas l'apaisement espéré. Le meneur a été arrêté, Sam Forrest, ses deux complices abattus. Trois suprémacistes blancs, bourrés de méthamphétamine jusqu'aux yeux, des rednecks trop abrutis pour avoir une réelle raison de commettre une telle boucherie. Rachel devient la cible préférée des médias, elle est harcelée jusqu'à la porte de chez sa mère où elle habite encore. Peu à peu, la serveuse se rend compte que Forrest l'a condamné à vivre avec cet enfer dans sa tête en permanence et la colère monte. Non pas contre ce qu'il a commis, mais surtout pour ce qu'il lui a fait à elle. Nick Follers, le policier chargé de l'enquête tente de l'aider, la psy de Rachel l'a prévenu que sa patiente recèle une telle rage en elle qu'il était possible qu'elle représente un risque pour les autres tant elle était déstabilisée. Rien n'y fait. Le jour du procès, Rachel, mêlée à la foule massée devant le tribunal, abat l'accusé et s'enfuit...

Follers, touché par son histoire et par sa personnalité, essaie de l'aider, risque son boulot pour couvrir un moment sa cavale, mais Rachel est rattrapée et jetée en prison. Comble de malchance, un accident lors de la course-poursuite avec la police la prive de l'usage de ses jambes. De longs mois de rééducation, sans promesse d'amélioration se profilent devant elle. Doublement enfermée, sept ans en cellule et prisonnière d'un corps qui ne peut plus voir le monde que depuis un fauteuil roulant. Mais il y a Nick, qui ne l'a pas abandonné, pas encore. Entre le flic et la désormais coupable de meurtre va naître une idylle que les barreaux n'empêcheront pas.

Rachel Baker est une attentiste. En prison, la révolte qu'elle porte en elle ne s'exprime pas par des cris, des actes de rébellion ou de la provocation mais par la passivité. Et ce n'est pas la tuerie à laquelle elle a réchappé qui en est responsable, c'est une caractéristique qui est ancrée en profondeur. Intelligente, sensible, patiente, ô combien, Rachel regarde passer les êtres en se demandant si ils ont quelque chose à faire dans sa vie. Ses compagnes de cellule, Maria, Anita, Debbie, autant de personnalités distinctes, menant des existences fort différentes avant leur incarcération, autant d'histoires terribles, qui vont venir interagir avec elle au cours de sa détention. Une fois, une seule, Rachel prend l'initiative, avec Anita, elle prend une décision, l'assume, se démène, le résultat ne sera pas, loin de là, à mesure de ses efforts et la font retourner à son rôle de vigie.

Les visites de Follers sont ses bulles d'oxygène, lorsque celui-ci est muté et ne peut plus venir, Rachel, comme à son habitude, décide de l'attendre, et elle l'attendra encore bien après sa libération, passant à côté de potentielles belles histoires d'amour, incapable qu'elle est de se déterminer, toujours en équilibre instable entre ses espoirs et sa vie réelle. Ce n'est pas que Rachel manque de volonté, elle en possède à revendre, sa lutte pour remarcher le démontre, sa détermination à aider ses amies également, mais, toujours, cette peur du vide après le premier pas la hante. Et puis Rachel ne s'aime pas, il est plus aisé pour elle de s'investir dans un amour éloigné que dans la promiscuité et l'intimité.

Lucie Brémault, pour son premier roman, évite bien des clichés, nous épargne un pathos qui aurait été vite lassant, pour se concentrer sur Rachel en perpétuel attente d'un avenir incertain. Tant dans son existence carcérale qu'après sa libération, son personnage principal garde une constance de conduite, une patience infinie, qui lui a, peut-être, sauvée la vie lors de l'attaque du diner. Ce sont les autres qui façonnent son destin, Rachel n'est que très rarement actrice, excepté lorsqu'elle pense que le jeu est faussé, là elle se déchaîne, mais les conséquences, à chaque fois, sont lourdes à porter. Cette indécision perpétuelle, cette fragilité face aux défis sentimentaux auxquels elle doit faire face en font un grand personnage romanesque, la rend attachante, complexe. On a sans cesse envie de la pousser, comme toutes celles qu'elle croise, de l'aider à choisir, de choisir pour elle.

Le cadre carcérale représente le lieu idéal pour l'autrice afin d'y faire évoluer ses personnages secondaires, perdues au milieu d'histoires qui les dépassent, le plus souvent, écrasés par des durées de peine donnant le vertige ou des passés effroyables. Aucune des co-détenues de Rachel n'est inutile au récit, chacune, à sa façon, va souligner un pan de sa personnalité ou en révéler un aspect tu jusqu'alors. Et puis, il y a Aby, la jeune serveuse de diner que rencontre Rachel à sa libération, une image d'elle-même, dans le même job, avant le drame initial, qui, peut-être lui apportera la force nécessaire à sa rédemption, l'énergie suffisante pour enfin s'ouvrir. Peut-être...

Un premier roman noir subtil survolé par une femme singulière, superbe personnage, unique survivante d'un crime de masse qui va bouleverser toute sa vie...


Notice bio

Bretonne de naissance et de coeur, Lucie Brémeault vit aujourd'hui à Paris. À bientôt 30 ans, elle est photographe, rédactrice et auteure. La seconde vie de Rachel Baker est son premier roman.


La musique du livre

Dolly Parton - Here You Come Again

Gene Vincent & the Blue Caps - Lotta lovin'

Portishead - Wandering Star

Radiohead - Lift

Johnny Cash – Hurt

Joni Mitchell - California


LA SECONDE VIE DE RACHEL BAKER – Lucie Brémault – Éditions Plon – 274 p. février 2020.

photo : Michelle Maria pour Pixabay

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