Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA SECTE DU SERPENT de Nathalie Cohen

Chronique Livre : LA SECTE DU SERPENT de Nathalie Cohen sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Rome, en l’an 54, sous le règne de Néron. De riches pères de famille, atteints d’un mal étrange, trouvent la mort le soir chez eux dans divers quartiers de la ville. L’homme qui se charge de l’enquête découvre petit à petit que ces disparitions sont l’œuvre concertée d’un mystérieux groupe de jeunes gens qui suivent toujours le même mode opératoire.

L’enquêteur, Marcus Tiberius Alexander, est un vigile gradé des patrouilles dites « les yeux de Rome», chargées de circonscrire les incendies et la délinquance nocturne. Il est aux prises avec Lucius Cornelius Lupus, un jeune et ambitieux fils de sénateur, dévoré par la passion du jeu. Le premier, d’origine étrangère, met tout en œuvre pour resserrer l’étau sur le second, favorisé par son rang.

Mais la vérité qu’il met au jour est terrifiante.


L'extrait

« - Petit Grec...
Le cortège funéraire avait quitté la ville à la tombée de la nuit par la porte qui menait à Ostie et accompagnait le corps sur une litière fermée soulevée par quatre esclaves. Suivaient les cratères et vases rituels, les liquides, l'encens, le bois et la paille pour le bûcher, puis les familiers, hommes libres, affranchis, esclaves, tous en marche pour accompagner Cornelius vers sa dernière demeure, à la lumière des torches. On entendait les cris aigus de Fortunata, la veuve, escortée d'une bonne dizaine de pleureuses échevelées, dont les gémissements plus graves résonnaient dans la nuit et rendaient un son moins criard. Décidément, cette femme resterait vulgaire en toutes circonstances, dissonante, même là.
Mais peut-être que sa peine était sincère, après tout ? Qui peut savoir la vérité sur l'amour des femmes ? Sûrement pas moi.
- Sale petit Grec...
Lucius, le fils du défunt, me faisait penser à une matrone qui découvre, indigné et inquiète, l'existence d'une rivale aux obsèques de son mari. Il faisait mine de ne pas me considérer, mais je pouvais ressentir ses oeillades hostiles et entendre les insultes qu'il murmurait entre ses dents blanches.
- Graeculus... Eh, Alexander ! Tu dépasses le sarcophage de mon père sans voir qu'on s'est arrêtés ? Tu te crois où, le Grec ?
Son regard évitait de se poser trop longtemps sur moi. Hier encore il ne se souciait pas de mon existence ; j'avais toujours été transparent, insignifiant malgré mes nombreuses visites à la maison familiale. Mais ma présence inattendue sur le testament de son père changeait la donne. D'autant que le vieux Cornelius m'avait carrément adopté...
Je n'aurais jamais cru qu'il ferait une chose pareille. Il me faudrait rassurer le fils, lui dire au plus vite que je refusais l'héritage. » (p. 15-16)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Marcus Tiberius Alexander est un bon gars, franc du collier, avec une éthique en béton armé, ce qui représente, en 54 à Rome, un sérieux handicap. Aujourd'hui aussi, certes, mais là n'est pas la question. Né en Égypte, haut gradé chez les pompiers, il est l'homme de confiance du préfet en charge de la sécurité nocturne de la capitale de l'Empire et s’acquitte fort bien de cette tâche. Comme l'invention de la bêtise humaine doit remonter à avant celle du feu, il est en butte aux quolibets racistes des Romains de souche. Oui, je sais, on a les mêmes abrutis encore à l'heure actuelle, c'est pas une raison. Alexander est le protégé de Quintus Cornelius Lupus, un vieux patricien qui l'a aidé dans ses études et a poussé l'affection jusqu'à l'adopter. Quintus vient de mourir, apparemment d'une intoxication alimentaire, et son testament pose problème. Grave. Le Grec devient le principal héritier de son richissime père adoptif au grand dam de Lucius, le fils légitime, et de Fortunata, l'épouse acariâtre et vulgaire du défunt.

Lors des obsèques, un peu énervé par ces dernières volontés hallydaysques, Lucius exige que l'ensemble des esclaves servant aux cuisines dans la maison de son père soient crucifiés. Dans le nombre, il y a forcément celui ou celle qui a empoisonné son géniteur. Parce que, à certains signes, la mort de Quintus n'est plus aussi limpide qu'elle avait paru au premier abord et qu'il semble que le vieil homme ait succombé à un empoisonnement. Alexander s'y oppose, proposant de renoncer à l'héritage afin d'obtenir la vie sauve pour les serviteurs. Il obtient un délai de réflexion auprès des notaires de l'époque et compte bien mettre à profit ce laps de temps pour démasquer le ou les vrais coupables du meurtre. Assisté de son ami Alcibiades, médecin ou guérisseur, servant comme lui dans le corps des Vigiles, et de Gaia Cornelia, la fille légitime de Quintus ayant prêté le serment des Vestales et vivant donc quasi recluse auprès du grand prêtre, Saturninus, Alexander va s'apercevoir que c'est toute une série de sénateurs et nobles âgés qui sont morts ces derniers temps.

Rome est construite en grande partie en bois et la crainte des incendie y est permanente. Ceux-ci sont vite gigantesques et menacent à chaque instant la cité. La mission d'Alexander est donc de premier plan et il doit jongler entre ses responsabilités d'officier des vigiles et ses investigations. Autres feux, ceux de l'amour, Gaia Cornelia et Alexander sont loin d'être indifférents l'un à l'autre. Mais bien que sacrément jolie, la Vestale a juré de rester au service du temple durant les trente prochaines années et de ce fait renoncé à toute vie sentimentale. Un sacré bout de temps. L'avantage, c'est qu'ainsi, le Grec peut nous entraîner dans les bordels de Rome qui savaient s'adapter au cosmopolitisme de leurs clients.

La politique va se mêler, hélas, de mettre des bâtons dans les roues du jeune Grec d'Égypte, en la personne du Grand Prêtre, également préfet général, qui voit là l'occasion d'une remise au pas de tous les esclaves de Rome et prévoit un crucifixion à grand spectacle afin d'édifier les masses. Néron, je jeune empereur, n'a que 17 ans, c'est en fait Agrippine, sa mère qui influence son pouvoir, ainsi que Sénèque son précepteur. Là encore, le fait que les exploités soient désignés comme responsables de tout nous ramène à des antiennes contemporaines... L'enquête se transforme alors en une course contre la montre afin de libérer les serviteurs de Quintus et d'empêcher un massacre. Plus Alexander et Alcibiades vont se rapprocher de la vérité, plus leurs vies seront en danger.

Nathalie Cohen nous propose une visite guidée à haut risque de la Rome antique, de ces us et coutumes, parfois surprenantes, et des luttes de pouvoirs qui s'y déroulaient. Nul besoin de recherche ADN et d'empreintes digitales, Alexander enquête à l'ancienne, de bonnes vieilles filatures, des pièges, du renseignement de terrain. On meurt beaucoup dans son entourage et dans ceux des riches héritiers oisifs. L'affaire, évidemment, est risquée, mais le suspense y gagne en intensité. Alexander est un personnage attachant, sympathique, obstiné et intuitif, Alcibiades ne l'est pas moins. Le Grec est bien tendre au cours de cette première enquête face aux vautours de la cour impériale, habitués du Colisée et de ses courses de chars, au cours desquelles se ruinait l'aristocratie et la plèbe dans des paris dispendieux, pourtant ses qualités de cœur et son courage, son intelligence vive également compense son manque d'habitude des intrigues de couloir.

Modus Operandi étant une série, j'ai hâte de retrouver Alexander dans la suite de ses aventures, on en apprendra peut-être un peu plus sur sa fuite d'Égypte qui semble avoir été mouvementée, ainsi que sur les arcanes de la cité antique et la suite du règne de Néron. Polar antique, certes, mais une intrigue digne des thrillers modernes, de l'action, des rebondissements à chaque chapitre. Un récit vivant, très bien écrit, documenté, instruit qui nous montre, au final, que si la technologie a évolué, les humains, eux, sont toujours les mêmes.

La secte du serpent est fort agréable à lire, l'intrigue y est prenante et l'atmosphère de Rome particulièrement bien décrite. Une ambiance qui n'est pas sans rappeler la série télé Rome, profusion de phallus à toutes les sauces et complots à tous les étages.

Chaussez vos cothurnes et emboîtez le pas d'Alexander dans ses rondes nocturnes, vous ne le regretterez pas.


Notice bio

Auteure d'un essai remarqué sur la rencontre entre les Juifs, les Grecs et les Romains, passionnée par l'Antiquité et l'histoire des religions, Nathalie Cohen enseigne les lettres classiques, le grec et le latin.


Modus Operandi - La secte du serpent – Nathalie Cohen – Éditions Denoël – 246 p. avril 2019

illustration : Rome antique - Wikipédia

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