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Chronique Livre :
LA SOIF de Pierre-François Moreau

Chronique Livre : LA SOIF de Pierre-François Moreau sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Un petit village d'Andalousie - Los Angeles - une maille de bâtisses douteuses, de hangars, au croisement d'une route nationale et d'une ligne ferroviaire va devenir l'épicentre de destinées liées malgré elles par une chaîne invisible : un stock d'eau minérale frelatée et le commerce de stupéfiants.

Victor qui tient la pharmacie est pris dans ce trafic et manigance pour échapper à l'enquête scrupuleuse de Dumure, un détective débutant mandaté par le fabricant. Antonio, un chanteur gitan, ami du pharmacien, ne pense qu'à son art, mais sa rencontre fortuite avec Mounir le caïd évadé de la prison de Tanger va l'impliquer.

Mounir n'est pourtant là que pour se venger de Zerfouni, dit Le Tanneur, l'ancien parrain du Nord qui parade à Marbella depuis que les grands protecteurs l'ont nommé ambassadeur auprès des cartels. Le Tanneur sait que son affaire n'est plus qu'une ruine et il accepte d'organiser une rencontre au sommet entre mafieux rivaux.

La légalisation serait à l'ordre du jour. Fatima sa fille, dont les frasques avec Ahmed le chauffeur entachent cette nouvelle munificence diplomatique va se voir promise à un vieux chef de clan gitan exilé dans le coin, sauf que Fatima refuse de se soumettre à son destin de reine. Et Ahmed est pris dans les filets d'Europol, qui entend piéger ces mafieux grâce à l'un des hangars abandonnés de Los Angeles, celui rempli de cette eau frelatée...


L'extrait

« Le mercure indiquait 43°, il était midi. La route nationale coupée par une voie de chemin de fer marquée d’un passage à niveau formait à cet endroit un coude, avant une pente droite qui remontait en direction de Jimena. Au dévers de ce virage se dressait une pharmacie dont le rez-de-chaussée était muré par des parpaings. Une simple rampe en ciment menait à l’officine installée au premier étage aux allures de bastion fortifié. Autour, une esplanade de terre servait de parking à la clientèle qui ainsi s’annonçait dans un feulement de gravier et un nuage de poussière. Clientèle, le terme tenait de l’angélisme à moins d’en retrancher les toxicos munis d’ordonnance falsifiées, venus implorer du sulfate de morphine sous couvert de maladies fumeuses. Les refourgueurs au rabais de boîtes de médicaments contrefaits. Les camionneurs ukrainiens ou polonais transporteurs de chaude-pisse guinéenne et quémandeur de préservatifs de démonstration. Les nouvelles gagneuses de la crise, pilleuses du présentoir à vaseline. Les aficionados du paiement à crédit et leurs promesses, la main sur l’Évangile, de régler leur ardoise à l’aube de jours meilleurs. San compter tous les autres, et leur cortège d’indigences.
Campé en haut de la rampe en ciment, Victor le pharmacien considéra l’étrange silence derrière ses lunettes de soleil depuis son mètre quatre-vingt-dix, ses cent kilos et plus. La route et l'esplanade étaient désertes. Le calme l’incitait en général à l’introspection, mais immédiatement, ce genre de constat aux effluves métaphysique lui donnait soif. » (p.9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Los Angeles, tout le monde descend, ou se fait descendre, on ne sait pas trop. Ce coin de désert espagnol, perdu sur les hauteurs de Marbella, cité de l'opulence mafieuse, des trafics en tous genres et des activités diplomatiques les plus louches, est le théâtre d'intrigues pas piquées des hannetons. Déjà la flotte en bouteille stockée dans l'unique hangar du lieu qu'un fouineur payé par la marque d'eau minérale découvre frelatée, mais ce n'est que le début, la pointe émergée de l'iceberg, ces milliers de litres vénéneux vont se transformer en torrent et balayer toutes les savantes combines qui se nouent dans les environs sous l'oeil désabusé de Victor, le pharmacien toxico, et de ses copains aussi déjantés que lui.

Les temps changent, de nouveaux chiens fous du deal prennent la place des réseaux installés depuis des années entre l'Espagne et le Maroc, on parle même de légaliser la dope, un scandale pour les trafiquants privés de leur source de revenu. Des bateaux plus rapides, plus de souplesse, plus de risques aussi, la flexibilité frappe également dans le monde du trafic et bouscule les habitudes. Le milieu de Tanger en est déjà tout chamboulé, il est temps de faire quelque chose. C'est à cette réaction que nous convie Pierre-François Moreau, un montage d'horloger afin de réconcilier toutes les parties dans la meilleure tradition de la négociation internationale : nomination d'un ambassadeur en Espagne pour démarcher les clients, installation d'une garde composée d'un membre des services secrets et tentatives de reprendre la main sur le marché qui s'échappe.

Comme dans l’ancien temps, le nouvel ambassadeur tente un mariage arrangé débouchant sur une belle alliance avec les Gitans en faisant convoler sa fille avec leur chef, mais l’époque est révolue et la princesse n’est pas vraiment calibré conte de fée. Le pauvre Zerfouni, tout auréolé de son nouveau statut diplomatique officieux, a pour tâche de réorganiser le système ancien, de trouver un modus vivendi avec les jeunes loups, reste à savoir si celui-ci est encore réorganisable. Et surtout s’il va échapper à la vengeance de Mounir qu’il a contribué à faire enfermer au Maroc avant de partir. Pas grand chose, il a juste un peu balancé mais ça peut laisser des traces. Surtout que le-dit Mounir s’est évadé et que nul ne sait où il se planque.

Non loin de l’agitation de Marbella la vénéneuse, Los Angeles, lieu-dit refuge d’épaves diverses, échouées par la vie, bouffées par la vérole ou la dope, écrasées sous la canicule, est agité par cette histoire d’enquête sur une eau dont personne ne connaît l’origine. Ce sera le témoin, le repère autour duquel les différents fils de l’histoire vont s’enrouler ou se démêler, c’est selon. Le petit rien qui fait échouer les plus beaux échafaudages.

La soif est un roman éruptif, violence, sexe, humour, cynisme, dérision, tout y arrive par saccade, tout y est soudain. Les plans minutieux s’effondrent bien plus vite qu’ils n’ont été construits, la diplomatie de l’ex parrain de Tanger est d’une inefficacité magnifique. Deux cent pages de western européen où le libéralisme sauvage remplace le capitalisme paternaliste de naguère. Quoi de mieux pour décrire l’état de la société actuelle, le marasme dans lequel la plonge la financiarisation que de parler de ce qui lui ressemble le plus : la pègre et les pauvres comme spectateurs ou victimes collatérales des affrontements entre puissants qui ne comptent pas les cadavres.

On sent tout du long le plaisir de la construction raffinée du château de cartes que le bâtisseur va prendre plaisir à souffler. Les personnages peuvent sembler outrés mais c’est encore le meilleur moyen de rendre compte de la réalité qui dépasse si souvent la fiction. La soif est un excellent roman, particulièrement recommandé sous le soleil écrasant pour être dans l’ambiance. La langue est belle, le style qui va avec, rien à redire, un très bon polar.


Notice bio

Pierre-François Moreau a publié chez Jean-Paul Rocher, Hachette, Olivier Orban, Autrement ; il a collaboré à des mensuels, hebdos, quotidiens comme reporter et chroniqueur littéraire ; depuis 2006, travaille à des documentaires comme scénariste et script doctor, notamment pour la Huit Production.


La musique du livre

Steppenwolf – Born To Be Wild


LA SOIF – Pierre-François Moreau – La Manufacture de Livres – 200 p. mai 2017

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