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Chronique Livre :
LA TERRE DES WILSON de Lionel Salaün

Chronique Livre : LA TERRE DES WILSON de Lionel Salaün sur Quatre Sans Quatre

Photo : Dust bowl, effet de tempête, Texas 1935 (Wikipédia)


Dear Dance Flore, please, tell us who is Mr Salaün.

Lionel Salaün est né en 1959 à Chambéry. Il est l'auteur de deux romans très remarqués, Le Retour de Jim Lamar (2010), couronné par douze prix littéraires et Bel-Air (2013). Il est passionné par l'histoire et la géographie des Etats-Unis et ça fait de beaux romans.


What's the hell is the story about ?

Dickie est un jeune homme de 23 ans qui revient sur les terres de son enfance en Oklahoma, après s'être enfui de chez lui à 12 ans avec sa mère pour échapper à la violence et à la férocité de son père. Durant ces années d'exil, il s'est enrichi grâce à la Prohibition et il projette de fonder sa propre entreprise. Seulement son père vit maintenant avec la jeune fille qu'il a passionnément aimée, Annie Mae et une petite fille leur est née. Comment solder les comptes ?


What did you think of it, Dance Flore? Enjoyed it ?

Attention : roman gigogne.

C'est Steinbeck et les photos de Dorothea Lange, le cadre de ce récit. Il se déroule en Oklahoma, un endroit affreusement sec l'été, froid l'hiver et sujet à ces tornades bizarres qui n'en sont pas vraiment, des irrégularités climatiques qui dévastent tout sur leur passage et rendent la vie encore plus difficiles aux fermiers. L'histoire se déroule précisément durant les jours qui précèdent le Black Sunday (14 avril 1935), la pire tempête de sable que l'Oklahoma ait connu.

Et justement, le père de Dickie, Samuel, est fermier. Il cultive des plants de tabac qu'il défend quotidiennement comme il peut contre des vers gloutons qui les lui mangent. Samuel, c'est du genre têtu. Quand tous les autres fermiers sont partis, vaincus par les conditions climatiques et la misère, la dureté toujours accrue du travail agricole et le désespoir, lui reste, s'acharne, s'enferme dans une vie de solitude totale et de labeur ingrat qui suffit à peine à mettre à manger sur la table.

Il a le courage des solitaires, il travaille avec l'obstination de ceux qui n'ont rien d'autre dans la vie qu'une idée en tête et qui préfèrent se heurter à la réalité que d'en prendre la mesure et de s'adapter. Samuel est sans âme, sans ami, sans amour. Sa femme, il l'a choisie parce qu'elle servait ses ambitions agricoles : en l'épousant, il hériterait la ferme de ses parents chez qui il a commencé gamin comme simple employé. Son fils Dickie ? Il espérait bien qu'il l'aiderait à travailler mais ce gosse n'est qu'une déception. Alors il cogne, le père, il cogne sa femme, son fils et puis sa mule, Jessie, méthodiquement, parce qu'il est frustré, fatigué, déçu. Et il a envie de tuer quand il cogne.

Dickie et sa mère vivent dans la peur abjecte des colères de Samuel, de sa violence, de ses paroles soudaines qui disent la haine et la mort. Ils sont liés par cette vie écrasante de solitude et de travail harassant jamais fini, jamais gratifiant, jamais satisfaisant.

Dickie aime Annie Mae, la fille des voisins. Tous les deux s'imaginent leur vie future, une vie à deux avec des enfants et des rires, de l'amour à profusion et de la tendresse pour conjurer toute la tristesse vécue jusque là. Deux enfants, deux ados qui se cachent quand ils peuvent dans les rares endroits secrets qu'ils ont trouvés pour parler, rire et échapper quelques instants à leur misère et leurs travaux quotidiens.

Et puis un jour Dickie trouve le courage de s'interposer entre son père et Jessie. Un jour de courage qui modifie pour toujours le cours de sa vie car après la raclée qui s'ensuit et qui le laisse à moitié mort, il n'y a plus qu'une solution : fuir. Il ne reste plus à Annie-Mae qu'à l'attendre. Des années. Prête à rester chez Samuel malgré la pauvreté, la solitude et les conditions de vie extrêmement difficiles quand ses propres parents s'en vont eux aussi, comme tous les voisins qui n'en peuvent plus de s'épuiser à cultiver la terre infertile des Grandes Plaines. Pour l'attendre, parce qu'il ne saurait pas où la trouver si elle partait. Les yeux rivés à l'horizon parce qu'il a promis de revenir.
Et puis il revient, quinze ans plus tard, après avoir fait fortune grâce à la Prohibition et à toutes les merveilleuses occasions de s'enrichir vite qu'elle offre à qui n'a pas froid aux yeux. Il a racheté tous les terrains jouxtant la propriété de son père. Est-il trop tard ?

Ce roman est aussi une plongée dans l'Amérique de Hoover, un truc qu'on a appris en classe, les Hoovervilles, avec leurs bâtiments loqueteux qui abritent des populations ravagées par la misère, la famine et la maladie. C'est là que vit Jasper, arpenteur au chômage, qui survit tant bien que mal, nécessité faisant loi, chez sa sœur et son beau-frère, tous trois raides comme des passe-lacets, rognant sur tout et surtout l'essentiel, comme la nourriture et des soins pour leur bébé dont Jasper souhaite presque la mort tant elle lui semble préférable à cette vie de souffrance. Les hommes prêts à tout pour une journée de travail, les enfants sans école, main d'oeuvre occasionnelle, défouloir des frustrations adultes, premières victimes sans défense d'une Amérique malade de la grande dépression.

Les rues pleines de boue, les maisons qui tiennent debout par on ne sait quel miracle, les planches disjointes n'offrant qu'un abri précaire contre le bruit, la chaleur ou le froid.
L'Oklahoma applique encore le Volstead Act en 1935, c'est-à-dire la Prohibition, et Dickie, aidé de Jasper, compte bien en profiter un maximum. Quand la vie dégueule à ce point-là, les hommes ont tendance à noyer les problèmes, ce qui permet de faire des affaires très très juteuses. Mais d'autres ont la même idée, forcément... et ils n'ont pas l'intention d'avoir de la concurrence.

Le tour de force est de nous amener directement en Oklahoma, hop, on claque des talons et on y est, la poussière, la terre sèche, presque impropre à la culture, la saleté, la misère qu'elle soit urbaine ou rurale. Cette Amérique-là, on la connaît : la Prohibition, les gangs, les règlements de compte, les premiers noms italiens qui chantent avec les rafales de mitraillettes, les speakeasy, les bootleggers, les bouteilles de whisky cachées et vendues sous le manteau. Lionel Salaün excelle à faire vivre l'époque et les lieux, sa connaissance et son amour des Etats-Unis sont perceptibles et donnent chair et sang à ce roman.

Et puis ce trio étonnant, le père, l'amoureuse et le fils : qui se venge le mieux, qui fait le plus de mal à l'autre ? Le père, en faisant un enfant à Annie Mae ? Le fils, en revenant s'implanter en voisin de la ferme de Samuel ? Il y a évidemment un goût de tragédie dans ce duel père-fils, mais ce sont les femmes et les enfants qui sont sacrifiés : la mère de Dickie, Dickie enfant bien sûr puis Annie Mae et sa petite Maggie. Des vies volées, rompues, salies. La femme ne vaut que par les garçons qu'elle pourrait éventuellement porter et les enfants par le travail qu'ils peuvent accomplir sans rechigner. Toute humanité se fracasse cruellement contre la misère et la cruauté.


Give us some, please !

« Imagine, lança-t-il en enveloppant de ses bras écartés l'étendue de son domaine, des rues larges comme des avenues, bordées de boutiques, de coiffeurs pour dames, de restaurants chics et de glaciers, toutes illuminées, le soir venu, par les enseignes des cabarets, les devantures lumineuses des bars et des speakeasy où du crépuscule à l'aube, le jazz sonne comme un coup de fouet sur l'échine de la nuit. Des rues larges et droites, tout un centre-ville consacré au plaisir, à la fête et au jeu, où seul l'instant présent compte pour le pauvre père de famille écrasé par ses responsabilités ou l'ouvrier fatigué d'obéir, la semaine durant, au contremaître, un instant passé à se bourrer la gueule, à perdre sa paye au poker ou avec une des plus belles filles du Middle-West. »
Dos à Jasper, un bras levé devant lui comme pour désigner quelque chose entre ciel et terre, Dick continua sur le même ton :
« Imagine les belles routes tracées au milieu du désert pour irriguer, du Kansas au Nord, du Texas à l'Ouest, au Sud et de l'Oklahoma à l'Est, le cœur palpitant de cette cité sortie de nulle part, la faire pousser, s'entourer de terrains de golf, d'hôtels de luxe, d'un aérodrome et devenir avec le temps une belle, une vraie, une grande ville ! Ma ville ! »
(Pages 126-127)


No music, sorry !

Vu l'époque et le contexte, il y a tout de même moyen de se mettre l'ambiance musicale dans les oreilles, avec Robert Johnson qui jouait déjà du blues sur sa guitare accordée par le diable, Crossroad. Ou, plus récent, mais avec un instrument tel que ceux que l'on trouvait à cet époque, du bricolage de génie, Seasick Steve qui interpèrte Roy's Gang. (là, j'ai demandé un petit coup de main à Psycho-Pat ;-)

LA TERRE DES WILSON - Lionel Salaün - Liana Levi – 200 p. 1er avril 2016

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