Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
LA VÉNUS DE BOTTICELLI CREEK de Keith McCafferty

Chronique Livre : LA VÉNUS DE BOTTICELLI CREEK de Keith McCafferty sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Dans la vallée de la Madison, une femme s’est volatilisée, et, cette nuit-là, le hurlement des loups en a réveillé plus d’un. Nanika Martinelli, surnommée « la Vénus de Botticelli Creek », est une jeune guide de rivière aux cheveux roux qui attire les clients comme les mouches attirent les truites.

Lancée à sa recherche dans les montagnes enneigées, le shérif Martha Ettinger découvre avec effroi le corps d’un homme empalé sur les bois d’un cerf géant. Accident ou meurtre ? Serait-ce une piste pour retrouver la disparue que tout le monde croit dévorée par un loup ? Aidée de son ami peintre, pêcheur et privé occasionnel, Sean Stranahan, Martha devra se confronter à un groupe fanatique de défense des animaux, le Clan du Loup à trois griffes, et à leur meneur au charisme destructeur.

Dans leur enquête la plus dangereuse à ce jour, Martha Ettinger et Sean Stranahan jouent les agents doubles face à des humains qui masquent mal leur sauvagerie.


L’extrait

« LORSQU’ELLE L’ENTENDIT, Martha Ettinger quitta un instant des yeux le sentier et le bord de son chapeau se releva, lui dévoilant les premières étoiles. Au loin se découpait la silhouette indigo de Papoose Mountain. Le hurlement s’élevait depuis l’une de ces forêts de pins aux doigts crochus qui semblaient vouloir agripper les sommets, d’abord une note profonde, soutenue, à laquelle s’était mêlée une harmonie plus aiguë qui en avait entraîné d’autres, avant que la complainte de la meute ne meure, abandonnant le shérif au silence et aux battements de son cœur.
- C’était quoi, Marth ?
- D’après toi ?
Elle effleura les côtes de Petal et revint à la hauteur de la monture de son adjoint, un hongre alezan plus grand que son Appaloosa.
- J’ai cru entendre des loups.
- Dans la vallée de Madison ? Quelles sont les chances que cela arrive ?
- Assez élevées, en fait, vu combien les ranchers se plaignent.
Ettinger alluma sa lampe frontale.
- C’était ironique, Walt. Bien sûr qu’il y a des loups dans le Montana. Il suffit d’avoir des oreilles pour le savoir.
- Eh bien, j’en avais jamais entendu.
- Ah bon ?
- En réalité, je suis pas très sûr.
Martha se demandait comment on pouvait ne pas reconnaître le hurlement d’un loup, lorsque trois notes prolongées s’élevèrent à nouveau du bassin. Le premier loup était accompagné d’un second au timbre plus aigu, puis d’un troisième à la voix encore plus perçante. Ce chœur rappela à Martha un conte populaire inuit : l’histoire d’une mère qui ne trouvait pas de quoi nourrir ses enfants et dont les lamentations s’étaient muées en hurlements jusqu’à ce qu’elle se transforme elle-même en loup. Elle le raconta à Walt, laissant les chevaux souffler.
- Peuh, lâcha-t-il. Cette histoire n’a aucun sens.
- C’est pour ça que ça s’appelle du folklore. Allez, en route, on a une bonne raison d’être là, si tu te souviens bien.
- Je sais, mais à mon avis, cette jeune femme n’a pas disparu parce que son cheval a filé et l’a laissée en rade dans la montagne. Elle a dû rencontrer un beau cow-boy.
- Je serais d’accord avec toi si ce n’était pas ce cow-boy en question qui nous avait appelés.
- Tu veux parier un dîner ? Un pain de viande de bison au Ted’s Montana Grill si elle se tape un mec, un truc de bouffeur de grenouilles au Café Provence si elle était vraiment égarée.
- Je ne parie pas sur la vie de quelqu’un, et de toute manière, ce pari-là, je préfèrerais le perdre. Je n’aimerais pas me retrouver là-haut avec ces lobos en train de me donner la sérénade.
Elle claqua la langue à l’intention de Petal et les chevaux s’engagèrent sur le sentier qui grimpait vers le bassin. » (p. 13-14-15)


L’avis de Quatre Sans Quatre

À première vue, la vallée de Madison ressemble à un petit paradis et le shérif Martha Ettinger est bien déterminée à ce qu’elle le soit et le reste. Située dans le parc de Yellowstone, sillonnée de rivières poissonneuses et de splendides forêts, la région n’est pourtant pas épargnée par quelques drames, comme la disparition soudaine de Nanika Martinelli dont le cheval est rentré seul d’une de ses randonnées. Pour l’instant nul ne sait si elle a chuté ou si elle a été victime d’une agression par un animal - les loups rôdent - ou un coureur de bois attiré par sa beauté. Surnommée la Vénus de Botticelli Creek, Nanika à la sublime chevelure rousse, est une guide de pêche et de promenade renommée qui fait la fortune de son employeur, tant par ses qualités professionnelles que par son physique.

Martha part à sa recherche en compagnie de Walt, son adjoint, citadin il y a peu encore, guère habitué suivre des pistes dans la neige. Ils sont aidés par un cowboy, amoureux de Nanika, parti, lui, du ranch-hôtel où elle travaillait, ils devraient le croiser sur le chemin. Le shérif, au petit matin, découvre le cheval sans cavalier, puis le cowboy lui-même, mort, empalé sur des bois de cerf. Nouveaux mystères : a-t-il été désarçonné dans l’obscurité ? A-t-il été assassiné ? Cette fin tragique a-t-elle un lien avec la disparition de la jeune guide ?

Ettinger, cette fois assistée de Harold Little Feather, Amérindien, pisteur d’élite, reprend les jours suivants le chemin parcouru par les deux jeunes gens, cherche des indices. Autant elle assure en tant que représentante de la loi, autant Martha est indécise et déboussolée quant à ses sentiments. Harold et elle ont eu une liaison, qui a pris fin (temporairement ?) parce que celui-ci, marié, a voulu donner une seconde chance à son couple. Pourtant depuis des mois, il n’a plus de nouvelles de son épouse, et ne se décide pas à en faire part à la shérif. Des débuts de pistes sont découverts, mais Harold, pris par ailleurs, laisse, auprès de Martha, la place à Sean Stranahan, détective privé à ses heures, peintre coté et grand pêcheur à la mouche. Même pas de deux, Sean et Ettinger se tournent autour depuis des mois sans que l’un ou l’autre ne parvienne à faire le premier pas. Il faut dire que cette enquête retorse va bien les occuper...

Sean et Martha vont devoir composer avec Asena, la sœur de Nanika, bien décidée à retrouver sa sœur ou ce qu’il en reste car, bien vite, des indices laissent penser que la jeune rousse a été dévorée par des loups. La vallée compte bien entendu les opposants à la présence du prédateur, prêts à piéger ou chasser l’animal, mais également ses défenseurs, qui ne sont pas tous, loin de là, de gentils écologistes pacifiques. Un étrange groupuscule sévit dans la forêt, mené par un gourou au regard envoûtant, la secte du loup à trois griffes, qui ne reculera devant rien afin de maintenir le loup dans le parc. Asena va multiplier les interventions intempestives dans l’enquête, allant jusqu’à tenter de débaucher Sean, ce qui compliquera un peu plus la tâche de Martha. Tous deux vont fouiner de tous les côtés, sembler s’accorder avec tous les clans en présence afin de faire progresser leurs recherches et résoudre un à un les mystères autour de Nanika. Comme toujours, on s’aperçoit au fur et à mesure que la sauvagerie et la violence aveugle ne sont pas là où on les attendait.

Un roman idéal pour les amoureux de la nature, on y apprend une foule de détail sur la vie et les mœurs du loup, mais aussi sur la pêche, ou les traques à cheval dont les investigations suivent le pas. Entre les errements sentimentaux de Sean et Martha, l’enquête progresse peu à peu dans ce cadre idyllique, loin du bruit et de la fureur. Un livre idéal aussi par fortes chaleurs, qui ne satisfera pas les énervés de la gâchette, mais qui a pourtant son charme, par la qualité de l’écriture ou la précision apportée aux portraits des différents personnages. Mené sur un rythme quasi hypnotique, ce récit emporte le lecteur sans qu’il s’en aperçoive, sur les sentiers de montagne ou de forêts, sur les berges des rivières à truites, ou au cœur de l’intrigue, jusqu’à un fort surprenant dénouement.

Keith McCafferty connaît son affaire et la vallée de Madison sur le bout des doigts, cela transpire à chaque phrase, les mots, les images, les techniques de chasse et de pêche ou les mœurs de la faune, tout concourt à nous transporter dans son univers et à ne plus avoir envie de le quitter.

Un très bon polar country, lent, au cœur du magnifique parc de Yellowstone, un conte noir, peuplé de loups, d’Indiens, de cowboys et de vrais méchants, mais non exempt d’humour et de poésie et d'histoires d'amours...


Notice bio

Keith McCafferty grandit dans la région pauvre et peu peuplée des Appalaches, un pays de vallons sombres et de superstitions ténébreuses. Juste derrière sa maison pousse une forêt dense et obscure. Ce sont les serpents, avec ou sans crochets, qui constituent sa première source de fascination.
Il est aujourd'hui l'auteur de sept romans, dont la plupart prennent place le long de la fameuse Madison River. Son œuvre a été qualifiée pour de nombreux prix littéraires et a notamment reçu le Robert Traver Award, qui récompense les meilleurs ouvrages de littérature consacrée à la pêche.


LA VÉNUS DE BOTTICELLI CREEK - Keith McCafferty - Éditions Gallmeister - collection Americana - 425 p. juin 2020
Traduit de l’américain par Janique Jouin-de Laurens

photo : Skeeze pour Pixabay

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