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Chronique Livre :
LA VAGUE de Ingrid Astier

Chronique Livre : LA VAGUE de Ingrid Astier sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Sur la presqu’île de Tahiti, la fin de la route est le début de tous les possibles. Chacun vient y chercher l’aventure. Pour les plus téméraires, elle porte le nom de Teahupo’o, la plus belle vague du monde.

La plus dangereuse aussi. Hiro est le surfeur légendaire de La Vague. Après sept ans d’absence, sa sœur Moea retrouve leur vallée luxuriante. Et Birdy, un ancien champion de surf brisé par le récif. Arrive Taj, un Hawaïen sous ice, qui pense que tout lui appartient.
Mais on ne touche pas impunément au paradis.

Bienvenue en enfer. Ici c’est Teahupo’o, le mur de crânes.


L'extrait

« Lascar contempla l'arène. Fait singulier, Teahupo’o ne déroulait pas de façon linéaire. Elle s'incurvait en fer à cheval, prête à piéger son guerrier. C'était unique, insensé. Un vrai piège-né. Au moment où Lascar s'apprêtait à vérifier de nouveau ses repères sur la côte, il vit le surfeur se dresser sur la vague qui déferlait. Un take-off rapide qu'il n'avait pas raté. Soudain, Taj fut ce point infime et absolu, ce défi de l'homme à la nature sur une pente à presque quatre-vingt-dix degrés. Lascar en resta bouche bée. L'orgueil traça un sillon blanc dans le bleu virginal tandis que le monstre s'ourlait, épais à souhait, crémeux d'écume. Lascar releva ses lunettes sur sa casquette bleue. Il n'en revenait pas. Le mec avait de l'ambition, de la technique, du courage et du style. Les quatre données réunies qui seules impressionnaient ici.
Bordel, qui il était ? Il lui rappelait... Le joint mettait de la brume dans sa mémoire.
Teahupo’o jeta sa lèvre frangée d'écume en avant et, à ses pieds, le lagon se vidait. En dessous, Lascar vit le récif. Presque mis à nu. Partout, le danger du corail menaçait. Des pointes acérées : même le cuir tanné de ce guerrier n'aurait pu résister. Tandis que le bateau tanguait, Lascar guetta si Taj sortait du tube. Allait-il se faire éjecter comme une balle de flipper ou y rester ? C'était la roulette russe. Il ressortirait peut-être pelé comme une orange.
Un souffle infernal gagna le bateau qui fut criblé d'embruns.
Sur ses lèvres, Lascar sentit leur goût salé – l'hostie d'ici. À chaque fois, il communiait avec cette vague qui était leur divinité.
Talonné par l'avalanche, le corps de Taj apparut dans l'oeil du cyclone, un bras tendu pour s'équilibrer. Puis il se retrouva sur l'épaule de la vague, à flan d'abîme, flirtant avec l'arête vive du monstre qui déferlait, pris un virage pour s'échapper, et moulina rapidement vers le bateau. Sauvé.
Un peu plus au large, Hiro, lui, n'avait pas bougé.
Il guettait la bombe qui finirait par arriver.
Il voulait la dédier à Moea.
Moea qui revenait. » (p. 21-22)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Règlement de contes à OK Corail...

Ingrid Astier a débuté dans le polar par le Quai des enfers, une entrée en Seine en quelque sorte, le cours de la capitale, et la brigade qui y est dédiée, servant de décor, puis, une fois le fleuve franchi, nous emmena au cirque, dans les étoiles de la piste, à travers le dédale de l'onirisme et des hallucinations, explorant l'Angle mort, avant de prendre tous les risques dans les escalades éblouissantes de Haute voltige. Il fallait bien un jour que tous ces thèmes se rejoignent. C'est chose faite avec La vague, son nouvel opus paru dans la collection Equinox.

La Vague. Domaine temporaire et mouvant s'il en est, toujours entre deux mondes, entre ciel et mer, avant de venir mourir sur la terre, attendant sa renaissance, là-bas, très loin en ce qui concerne Teahupo’o puisqu'elle naît au pôle. La déferlante enfle, défie les hommes de l'accompagner, tel un cheval sauvage trop puissant pour être dompté, avant de venir lécher les côtes de Tahiti, le spot de surf mythique. Gare à celui qui l'emprunte pour regagner le sable, elle ne fait pas de cadeau et sait choisir ceux qui sont dignes d'accoster en sa compagnie.

« Le mur se dressa. Une vraie paroi. Le mariage du surf et de l'escalade. »

Hiro est un guerrier, surfeur de génie, sage, respectant la nature et l'océan, chevauchant l'écume comme d'autres prient ou méditent, afin de pénétrer dans une autre dimension. Un mystique de la planche-katana, attaquant la vague tel un samouraï, se fondant dans sa puissance, union sacrée de l'horizontalité, de la verticalité, de la vie et de la mort. Une erreur de placement, un manque de concentration, la moindre distraction et le corail dénudé par l'aspiration marque à vie le corps des étourdis, voire pire. Hiro veille sur sa vallée, un jardin d'Éden menacé par le tourisme de masse et une nouvelle drogue-venin qui abrutit sa jeunesse : l'Ice. Encore de l'eau. Mais solide, glissante, menaçante, acérée, figée, contrairement à celle de Teahupo’o, dangereuse, certes, mais porteuse de vie et d'espoir, d'une promesse de victoire et d'éternité pour celui qui aura l'humilité, la force et le courage de relever le gant.

« Il y avait longtemps que Hiro savait que même le chant le plus pur des oiseaux ne tue pas le venin du destin. Sa vallée avait beau être reculée, elle ne le serait jamais assez pour fuir la folie des hommes. »

Hiro a tout pour être heureux au début de ce roman : sa sœur Moea, partie depuis des années, vient de revenir au bercail, il vit en quasi autarcie avec ses chiens, sa nourriture à portée de la main ou du harpon, ses amis. Sa bande est au complet, Lascar, joyeux drille, un peu baba, un peu rasta, compagnon des expéditions en mer, Tuhiti, son neveu, ado en pleine crise d'identité, pourtant dans l'ensemble bon garçon, et Birdy, un surfeur brisé par la vague, les jambes paralysées, gardant l'esprit toujours aussi vagabond et le sens de l'humour. Son paradis se reconstitue, Moea lui manquait, une sale histoire l'a éloignée de lui, de son île, peut-être que tout va s'arranger... Pourtant il ne peut s'empêcher de penser que rien ne peut plus être que temporaire.

Sur la presqu'île, vivent aussi Reva, jeune femme solitaire, à jamais en deuil de sa mère, une sorte de chamane qui continue à guider son destin et ses choix, des jeunes en déshérence embrumés par le shit, l'alcool ou l'Ice, des malfrats richissimes pourvoyeurs de came, un monde miniature, toutes ses qualités, ses tares, ses dangers...

Taj, un Hawaïen, débarque sur place. Le négatif de Hiro, son reflet chiral (pour ceux qui ont vu Breaking Bad ^^), deux faces d'un même pièce, le premier est aussi toxique que le second est bienveillant et empathique. Taj, c'est le puits empoisonné, l'idée pernicieuse que la vague peut-être dominée, qu'il est possible de tout prendre, tout capter, même ce qui ne se mérite qu'avec l'éveil de la conscience, et, pour cela, il est prêt à tout. Cet homme athlétique, connu sur le circuit du surf, devient une tête de ponts des diables voulant submerger l'île d'Ice. Addict au pouvoir et à la puissance confondant vivre avec et dominer, prendre et détruire. Il sait séduire, mentir, tromper, un as du surf, aussi fort que Hiro, le vice en plus, la clairvoyance et l'humilité en moins... Taj va courtiser les amis de Hiro, chercher tous les moyens de lui ressembler plus encore, de corrompre ce à quoi il tient.

« Contre toute morale, trahir faisait partie de ses plaisirs préférés. L'affirmation de sa liberté, et le besoin de jouer. »

La vague est née sous le signe de la balance, elle pèse les âmes et sonde les cœurs, conduit sur la plage ceux qui l'affrontent, leur donne le frisson, la jouissance de s'engouffrer sous sa muraille d'eau, d'en sortir plus fort encore de l'expérience vécue, mais mâche, déchiquète et recrache les autres, parfois les emmène au large, que nul ne se souvienne de ceux qui ont osé la défier avec morgue et mépris. Plus qu'une allégorie divine, on peut y voir une image de l'humanité et de son comportement avec la planète qui l'abrite, son arrogance, sa rapacité qui l'amène droit vers le gouffre à une échéance de plus en plus rapprochée.

Équilibre aussi pour les personnages dont le récit décrit minutieusement les errements, les questionnements, les hésitations devant des décisions difficiles, des choix cornéliens, ou les fuites en avant, par sottise, par orgueil ou paresse... Les forces contraires tapies en chacun de nous, celles qui parcourent les groupes humains, la description de fragiles équilibres, fugaces, précaires, que le moindre souffle peut anéantir. Entre ciel et terre, ciel et mer, féminin et masculin, bien et mal, amour et haine, vie et mort, liquide et solide, tous les états de la matière et de l'esprit traversent les protagonistes, dans une dramaturgie étouffante malgré le vent du large. Hiro veut la paix mais sera contraint à la guerre, il souhaite préserver son Éden, ses amis, sa sœur, pour cela il devra risquer de tout perdre sur Teahupo’o, la vague, le mur de crânes de ses ancêtres, face à Taj, le mal et son paradis personnel, tout en artifices, attirant la jeunesse désoeuvrée par sa facilité, obérant l'avenir même de la communauté.

Reva, un des fils rouges du roman, est celle qui livre ses pensées sur le mal, régulièrement, tout au long de l'histoire. Le lecteur la découvre peu à peu, comprend quelle est sa place dans l'étrange jeu qui se déroule sur la presqu'île, sa dualité qui la rend unique et fragile. Elle est le pont entre le savoir ancestral de sa mère et la dureté de la vie moderne, la confrontation continuelle à la destruction de la planète, des animaux et des humains qui y coexistent. La prédation de certains auxquels elle sait bien qu'il faut, de temps en temps, s'offrir en sacrifice afin d'expier le fait de n'être pas ce qu'elle aurait dû être. Parce qu'à rester cachée, on existe pas vraiment. Tant pis pour les conséquences. Reva, toujours dans ses méditations, ses singulières discussions avec l'esprit de sa mère, n'est pas armée pour la réalité, mais sa fragilité même, sa pureté malhabile, son offrande pathétique permettront peut-être à la communauté de se sauver. Pour un temps.

« Elle redoutait l'espérance. La vie l'avait si souvent déçue. Elle ne voulait pas mendier. »

La vague est avant-tout un grand roman noir, le paysage exotique n'en atténue pas la portée tragique. La jalousie, la déchéance, les pulsions de mort, les guerres ne sont pas plus belles sous les cocotiers ou les fleurs de tiaré, leurs laideurs n'en sont qu'amplifiées par le contraste avec le décor de rêve qui tourne, peu à peu, au cauchemar sous les coups de boutoir de la rapacité des hommes et de leurs faiblesses. Bien et mal mêlés se doivent de coexister, un Hiro doit savoir se lever, lorsque le temps est venu, afin de rétablir l'équilibre en train de se rompre, tout en sachant que sa victoire ne sera que provisoire, que rien n'est jamais acquis, que la paix et l'harmonie, comme le surfeur, glissent en équilibre instable sur une lame qui peut les engloutir si elles n'y prennent garde.

Tahiti est devenu terre de trafics, appât à touristes souillant ses rivages, elle est en proie aux maux de la modernité. Ingrid Astier en revisite la mythologie pour en tirer une intrigue lourde de sens, de pistes habiles, de thèmes actuels, qu'elle invite son lecteur à suivre sur le fil du rasoir de la crête de la vague, de Teahupo’o, en compagnie de ses personnages complexes et riches, ne s'abandonnant jamais à la facilité du manichéisme, n'épargnant ni héros positif ni salaud. Une histoire toute en tension, au suspense omniprésent, écrit sur le point d'équilibre ultime de la vague, juste avant le basculement, l'explosion de la bombe, comme les surfeurs nomment les murs d'eau qu'ils tentent d'escalader.

Un roman noir à plusieurs niveaux de lecture, une fable moderne contant, avec originalité et talent, la lutte millénaire du bien et du mal à travers toute la complexité des êtres jusqu'à un dénouement déchirant...


Notice bio

Ingrid Astier est née à Clermont-Ferrand en 1976. Elle vit à Paris. Normalienne, agrégée de Lettres, elle se passionne pour la cuisine et les goûts. Son premier polar, Quai des enfers, Série Noire 2010, sélectionné pour le Prix du Roman Noir 2010, se déroule sur la Seine avec la brigade fluviale de Paris. Elle obtient, entre autres, le Prix Polar en plein cœur, le Prix Lafayette, le Grand prix Paul-Féval. Le deuxième, Angle Mort (2013) est couronné par le prix Calibre 47, vient ensuite Haute voltige (mars 2017), tous deux publiés également à la Série Noire.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués également : Dum Dum System, Red Hot Chili Peppers – Californication...

Chemical Brothers - MAH

Angelo – Hoho'a

Anthrax – Got the Time

The Prodigy – Out of Space

Jehro – I Want Love

Takanini - Ua toto te henua


LA VAGUE - Ingrid Astier – Éditions Les Arènes – collection Equinox – 399 p. février 2019

photo : Pixabay

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